Sports

Les leçons du sport américain

Yannick Cochennec, mis à jour le 26.03.2010 à 17 h 59

Contrairement à l'Europe, où il est rongé par la violence et les enjeux économiques, le sport américain est encore considéré avant tout comme un jeu.

Quelques jours passés aux Etats-Unis ne font jamais de mal à quiconque a la chance d'y séjourner. C'est toujours l'occasion de respirer une bonne bouffée de cet air d'optimisme qui semble éternellement flotter là-bas, avant de se replonger dans l'intoxicant pessimisme national et les mauvaises nouvelles qui vous sautent à la figure depuis un kiosque à journaux de Roissy, comme cela m'est arrivé le week-end dernier avec cette mort d'un supporter du PSG tabassé lors d'une rixe en marge de PSG-OM. Un meurtre dans le cadre d'une manifestation sportive, voilà qui vous pose un club et peut-être un pays incapable de mater un quarteron de sauvageons en furie.

Pour le voyageur ensommeillé, il y a alors comme un décalage, pas seulement horaire, avec les Etats-Unis, actuellement plongés dans la March Madness, cette folie de mars comme est appelé le championnat de basket universitaire américain (NCAA) qui déroule actuellement ses phases éliminatoires jusqu'à ce fameux Final Four qui réunira les quatre meilleures équipes, chez les femmes comme chez les hommes, lors des premiers jours d'avril.

March madness

Après le Super Bowl, la finale du championnat professionnel de football américain, la March Madness est le deuxième événement sportif le plus important du pays qu'il fédère par le biais de cette compétition empreinte de nostalgie. Tous les Américains passés un jour par une université continuent, en effet, de soutenir au fil des ans le «college» sur les bancs duquel ils se sont assis. Si bien que chacun se sent concerné par cet enchaînement de matches qui passionne l'Amérique dans une communion presque juvénile, au travail l'après-midi et dans les bars le soir. Les audiences sont énormes et la CBS a déboursé un peu plus de 600 millions de dollars en droits de diffusion pour la seule March Madness de 2010. C'est comme si les Etats-Unis s'offraient, chaque année, une sorte de coupe du monde limitée à ses frontières avec chaque citoyen ayant un avis sur la question. Et même si vous n'êtes pas Américain, vous vous prenez au jeu, ne serait-ce qu'en raison de la fraîcheur liée à cette compétition qui révèle des jeunes joueurs qui viendront, demain, grossir les rangs de la NBA, la ligue professionnelle de basket aux Etats-Unis. C'est le sport à son meilleur, pratiqué par des inconnus, parfois avec maladresse, mais avec une vraie sincérité et le désir constant de mouiller le maillot devant des foules souvent considérables, dans des enceintes presques comparables à nos stades de football.

Aux Etats-Unis, le sport reste avant tout un divertissement, «a game» comme on dit là-bas, quand il a cessé d'être un jeu pour devenir souvent un enjeu en Europe à l'image de la Champions League de football où il s'agit fréquemment, dans les commentaires, de chiffrer les répercussions économiques de telle ou telle qualification ou de telle ou telle élimination. On dramatise volontiers, comme aime à le faire Jean-Michel Aulas, le président de l'Olympique Lyonnais, toujours prêt à pleurnicher pour réclamer un avantage ou à entamer un rapport de forces avec ses homologues, comme actuellement avant le quart de finale de la Ligue des Champions OL-Bordeaux.

Aux Etats-Unis, qu'une équipe, couverte de gloire hier, lambine aujourd'hui dans les profondeurs du classement et ce n'est pas la fin du monde. Ainsi va la vie des équipes au gré des fluctuations de leurs effectifs. A Chicago, aucun spectateur n'a jamais perdu ses nerfs ou s'est vengé sur la voiture d'un joueur parce que les Bulls, l'équipe mythique de NBA dans les rangs de laquelle Michael Jordan a réalisé tant de prouesses, était complètement rentrée dans le rang après le départ à la retraite de son joueur star. Les Knicks de New York traînent leur misère en NBA depuis des lustres, mais cela ne les empêche pas de remplir à ras bord les travées du Madison Square Garden. Le plaisir d'être là l'emporte sur le résultat. Nulle volonté de nuire à sa propre équipe et, encore moins, de s'en prendre à l'adversaire avec brutalité. Aux Etats-Unis, dans leur version américaine du football, le sport n°1 du pays avec son spectaculaire dénouement lors du Super Bowl, il n'est pas rare non plus de voir fraterniser les supporters des deux camps autour de ces barbecues qui fleurissement sur les parkings des stades à quelques heures du coup d'envoi. Les boulons et les crics restent à leur place: dans les garages.

Romantisme

George Vecsey, éditorialiste au New York Times, et vrai spécialiste de ce qu'on appelle, là-bas, le soccer, pointe plusieurs différences avec l'Europe et accepte l'idée de ce romantisme lié au sport américain. «Aux Etats-Unis, il n'existe pas de rivalités presque tribales entre les clubs de mêmes villes comme vous le voyez, par exemple, à Rome avec la Lazio et la Roma, souligne-t-il. Le hooliganisme nous est inconnu parce que le sport s'est toujours dilué dans toutes les couches de la société américaine et notamment parmi les classes les plus élevées, d'où cet aspect relativement policé des foules. Alors qu'en Europe, et notamment dans le football, les clubs semblent davantage marqués socialement. Lors d'une manifestation sportive, les Américains sont tout simplement heureux d'être là. Ils n'exigent rien de particulier si ce n'est du spectacle.»

Autre différence notoire. Dans le sport américain, au diapason de la société américaine, l'argent n'est pas non plus ce point de crispation éternellement enflammé comme en Europe où un président, Nicolas Sarkozy, se permet de mettre son grain de sel afin de stigmatiser les rémunérations folles de certains sportifs. Aux Etats-Unis, ce n'est tout simplement pas un débat ou au moins est-il complètement décomplexé. Peu importe combien de dollars amassent Kobe Bryant ou Tiger Woods pourvu qu'on ait l'ivresse du show. Il n'y a pas de rapport de forces entre les propriétaires des équipes et les fans.

L'autre jour, j'étais à Indian Wells, en Californie, où se déroulait l'un des tournois de tennis les plus importants de la saison. Depuis quelques mois, cette épreuve et le stade sont la propriété de Larry Ellison, le PDG d'Oracle, 6e fortune mondiale selon Forbes avec quelque 28 milliards de dollars estimés sur son compte en banque. A cette occasion, Ellison eut l'idée de rassembler quelques gloires d'hier et d'aujourd'hui lors d'une exhibition afin de récolter des fonds pour Haïti. A la fin du spectacle, il entra sur le court et exhiba un chèque géant d'un million de dollars sous les acclamations des 16.000 spectateurs qui lui firent une fête. Imagine-t-on l'un de nos riches Français toqué de sport -disons Arnaud Lagardère- dans une situation semblable? Il arriverait et sortirait sous les huées alors qu'il serait chez lui. Robert-Louis Dreyfus, qui mit sa fortune personnelle au service de l'OM jusqu'à sa mort l'été dernier, récolta souvent insultes et récriminations de la part de prétendus supporters marseillais pour lesquels il ne semblait jamais en faire assez alors qu'il se montrait extrêmement large en la circonstance. C'est l'incongruité de nos latitudes: les supporters jappent que les clubs leur appartiennent. Et d'ailleurs, on leur offre les clés du stade en leur permettant de commercialiser une partie des places, comme à Marseille, pour acheter une pseudo-paix sociale. On en rirait presque si cela n'était pas tragique. Une situation évidemment inimaginable aux Etats-Unis où l'on ne transige pas avec les règles et les lois.

Pour faire place nette dans nos enceintes de football, que les propriétaires, qui ont le droit à notre respect, redeviennent, sans faiblir, maîtres chez eux et commençons par un bon ménage de printemps. Un vrai coup de balai, enfin, avec l'application de textes législatifs qui existent. Et pour le PSG, qui ne mérite plus aucune mansuétude, un déménagement dans un stade ultra moderne nommé le Stade de France avec des dispositifs de sécurité autres que ceux du Parc des Princes -histoire de faire un sort une bonne fois pour toute le sort de ces sinistres kops de Boulogne et d'Auteuil privés de leur identité géographique. Parc des Princes qui, lui, ferait bien l'affaire de l'impeccable public du club de rugby du Stade Français actuellement logé dans le vétuste Stade Jean-Bouin. Un petit peu de folie à notre tour en ce mois de mars...

Yannick Cochennec

Photo: Après un match de March Madness de NCAA, REUTERS/Sean Gardner

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