Santé / Société

Ces personnels soignants qui veulent déchirer leur blouse après la pandémie

Temps de lecture : 8 min

Lassée des conditions de travail et du manque de reconnaissance, une partie des effectifs de l'hôpital songe à se reconvertir professionnellement à l'issue de la crise sanitaire.

Des infirmièr·es apportant des soins à un patient atteint du Covid-19, à Bagnolet près de Paris, en avril 2020. | Ludovic Marin / AFP
Des infirmièr·es apportant des soins à un patient atteint du Covid-19, à Bagnolet près de Paris, en avril 2020. | Ludovic Marin / AFP

«Je me posais déjà des questions sur mon avenir professionnel avant cette crise, mais là, c'est sûr que je vais raccrocher ma blouse!», raconte Marine, infirmière dans un service de soins et de réadaptation (SSR) de l'Eure. «Je vois trop de décès et on n'a aucun moyen. Je suis épuisée», se désole-t-elle. Elle envisage de quitter sa fonction d'infirmière «dès que possible», profondément déçue de ce qu'elle observe tous les jours. Cependant, elle ne se voit pas travailler dans une branche dépourvue de relations humaines. Son projet de reconversion? La coiffure, entre autres.

Comme Marine, elles et ils sont plusieurs à considérer que c'est la crise de trop. Combien? Impossible de le savoir, mais en nombre suffisant pour inquiéter les syndicats. «Quand on est obligé d'enfiler un sac poubelle car on n'a pas de surblouse, l'image du métier interpelle», s'indigne Thierry Amouroux, porte-parole du syndicat des infirmiers (SNPI).

La lassitude et l'exaspération sont telles que ces soignant·es envisagent une nouvelle vie professionnelle.

Pourtant, les métiers du médical font partie des moins mobiles, leur accès étant limité et souvent soumis à la réussite d'un concours. Ainsi, selon une étude de la Dares (ministère du Travail) publiée en 2018, parmi les personnes toujours en emploi en 2015 et qui exerçaient en 2010 le métier d'aide soignante, seules 6% avaient changé de métier en cinq ans. C'est le cas de seulement 2% des infirmières. Des chiffres bien en dessous de la moyenne nationale, qui s'élève à 22%.

Alors que les candidat·es à la reconversion cherchent avant tout à se sentir plus utiles et à redonner du sens à leurs actions, le métier de soignant·e, lui, n'a jamais eu autant de sens qu'aujourd'hui.

Néanmoins, les professionnel·les de santé dénoncent une tout autre réalité. «Mensonges d'État», «absence de reconnaissance», «manque de moyens», «perte de sens». Le personnel soignant, en première ligne face au Covid-19, est à bout. Parmi ces blouses blanches, certain·es «refusent d'abandonner leurs patients» et d'autres «jettent l'éponge», pessimistes quant à l'avenir de leur profession. Quelques-un·es veulent quitter complètement le secteur médical.

Décalage entre rêve et réalité

Sabine* est aide-soignante au CHU de Rouen. Elle connaît très bien son métier, qu'elle exerce depuis dix ans. Pourtant, elle songe à devenir secrétaire médicale. Sabine voit désormais dans sa fonction plus d'aspects négatifs que positifs. «C'est à mille lieues de l'idée que je m'en faisais et si loin de l'humanité qu'on s'attend à trouver à l'hôpital, s'indigne-t-elle. On nous parle sans arrêt de budget alors qu'on travaille dans l'humain.»

Ce constat est partagé par Thierry Amouroux. «Nous on veut être infirmier à l'hôpital et l'administration veut un technicien spécialisé dans une usine à soins. On enchaîne des actes techniques alors que les patients attendent qu'on leur explique un diagnostic, un traitement», dénonce-t-il. Pour lui, le décalage est grand entre le métier rêvé et son exercice réel.

Pour preuve, le syndicat national des professionnels infirmiers affirmait en février 2019 sur son site que «30% des jeunes infirmiers abandonnent leur métier dans les cinq ans qui suivent l'obtention du diplôme». «C'est un vrai gâchis social, insiste son porte-parole. On ne rentre pas dans une profession de santé par hasard, on est porteur de valeurs. Désormais, on est passé d'une logique qualitative à une logique de traçabilité, avec des Agences régionales de santé qui demandent juste de cocher des cases.»

«J'aime mon travail, mais je l'aime assez pour dire “stop”. [Être] infirmière fait partie de mon identité, je ferai juste autre chose.»
Valérie Jouen, infirmière

Des valeurs dans lesquelles Angélique*, aide médico-psychologique en Unité d'hébergement pour personnes âgées désorientées (UPHAD), ne se retrouve plus. L'établissement au sein duquel elle travaille comptabilise deux décès liés au Covid-19. Elle a choisi ce métier par vocation, mais regrette aujourd'hui de ne pas pouvoir prendre son temps avec les résident·es. «Je rentre chez moi en me disant que je n'ai pas pu faire tout ce que je voulais, explique-t-elle. Avant la crise, je réfléchissais déjà à une reconversion dans l'animation sociale. Le Covid n'a fait que renforcer cette envie.»

L'absence de reconnaissance du gouvernement et de la population a convaincu Valérie Jouen, infirmière aux urgences du CHI de Val de Reuil, en Normandie, de quitter le métier. «Ça nous fait un peu bizarre de se faire applaudir à 20 heures. C'est un beau geste, il faut le respecter, mais je crains qu'après la crise, tout le monde n'ait oublié», regrette-t-elle. Elle reconnaît toutefois que changer de métier sera un sacrifice personnel. Son projet? Ouvrir un gîte en bord de mer. «J'aime mon travail, mais je l'aime assez pour dire “stop”. Je resterai toujours infirmière, ça fait partie de mon identité, je ferai juste autre chose.»

Un manque de reconnaissance

Cette vision, Maïté Mena, préparatrice en pharmacie dans les Bouches-du-Rhône, ne la partage qu'à moitié. «On a eu plein de petites attentions depuis le début du confinement: une dame nous apporte des gâteaux toutes les semaines, d'autres des masques trouvés dans leur garage. Les gens sont reconnaissants», se réjouit-elle.

Elle nuance: «C'est au niveau institutionnel que ça bloque. Le métier de préparateur en pharmacie n'est pas suffisamment reconnu.»

«On a le sentiment d'être toujours la dernière roue du carrosse, s'afflige Thierry Amouroux. Il y a le soutien quotidien du public en ce moment, mais la plus grosse difficulté, c'est le mépris du gouvernement et des directeurs d'hôpitaux.»

D'après une étude publiée en décembre 2019 par le ministère du Travail, 57,7% du personnel soignant souffre d'un manque de reconnaissance. 18,5% rencontre même des comportements hostiles. «On se prend des réflexions désagréables en pleine tête, on se fait insulter et parfois même agresser», déplore Sabine.

«Deux masques pour quatre jours»

Ce sentiment d'abandon des pouvoirs publics, les soignant·es l'ont trop souvent ressenti. En mars 2019, l'agression d'un praticien de santé avait déclenché une grève aux urgences de plusieurs établissements français. Ce mouvement augurait «une démobilisation» des blouses blanches, selon François Braun, président de Samu-Urgences de France. Le 14 novembre dernier, les agents de santé arpentaient encore les artères de la capitale, masqués et armés de pancartes, réclamant «plus de moyens» pour l'hôpital public.

Pour le sauver, le gouvernement avait alors annoncé un plan d'urgence comprenant 1,5 milliard d'euros sur trois ans, la reprise par l'État d'un tiers de la dette hospitalière et une série de nouvelles primes. Des promesses non tenues, selon Valérie Jouen. «On ne nous écoute pas. On a beau crier, notre hôpital et nos syndicats ne se bougent pas beaucoup. Moi, je n'ai plus envie de me battre.»

Thomas Petit, infirmier syndiqué SUD (Union des syndicats solidaires) au centre hospitalier (psychiatrique) du Rouvray, a mené ce combat auprès du personnel de l'hôpital le 27 mars dernier, pour y dénoncer le manque de masques. Une circulaire interne, diffusée dans la presse, exhortait les agents de santé à porter «deux masques pour quatre jours», et à les faire sécher pour les réutiliser.

Des membres de la CGT se sont rassemblés devant l'entrée de La Pitié Salpêtrière à Paris, le 30 avril 2020. | Thomas Coex / AFP

Une surcharge de travail

«On a fini par recevoir une donation de 26.000 masques. Mais les patients, eux, ne sont toujours pas protégés, remarque Thomas. La direction a peur qu'ils manipulent mal les masques et diffusent le virus. C'est de la discrimination.» Selon Thomas, seule «une dizaine» d'entre eux ont pu être testés car ils présentaient «des symptômes graves». «Quatre-vingts de nos patients ont eu tous les symptômes du coronavirus mais l'hôpital manquait de dispositifs pour les tester.»

Le manque de matériel pendant la pandémie a achevé de décourager certain·es soignant·es, déjà déçu·es. Première responsable de leur épuisement, la surcharge de travail. «Cette semaine, j'ai travaillé 77 heures. J'étais un peu aux urgences, un peu en réanimation, plus les gardes», se souvient Valérie.

Ces heures supplémentaires sont la première conséquence du manque de personnel que déplorent les soignant·es depuis des années. «Dans notre service, on ne fait que réduire l'effectif alors que le travail y est difficile», martèle Marine. Corinne*, infirmière en pédopsychiatrie au centre hospitalier du Rouvray, regrette à son tour ses «échanges avec les médecins et psychiatres», «désormais trop sollicités». La soignante envisage plusieurs pistes de reconversion, dont celle d'infirmière de santé au travail, ou suivre une formation d'aide à la personne. «Mais je ne sais pas si je passerai le cap de la reconversion. C'est difficile quand vous êtes mère célibataire, il faut faire preuve d'organisation», glisse-t-elle.

Des structures de soin alternatives

Lassé de ses conditions de travail, le Dr Fethi Bretel, psychiatre au CH du Rouvray, envisage de créer sa propre «coopérative de soins», une structure qui échappe au «contrôle des Agences régionales de santé et de l'État». «Je veux créer des lieux de vie qui encouragent le dialogue, pour que les soignants puissent retrouver une activité qui ait du sens pour eux», annonce le médecin. Son établissement pourrait être financé «par des forfaits de soins», à l'instar du centre santé Richerand à Paris, ou recevoir des fonds «des collectivités locales et de la sécurité sociale», à l'image du Village santé d'Echirolles (Isère).

Pour l'instant, le psychiatre a confirmé qu'une «vingtaine de soignants» était intéressée par son concept de soins. «Mon idée paraissait un peu utopique. Mais ce contexte de crise va changer la donne. Je crois que les esprits sont prêts», ajoute-t-il.

«Je suis persuadé que les soignants sont à l'avant-garde d'un mouvement de l'ampleur de celui des “gilets jaunes”, voire de celui des retraites.»
Dr Fethi Bretel, psychiatre

Magali Desjardins, infirmière aux urgences psychiatriques à Fécamp, a elle aussi créé une entreprise de réflexologie en octobre dernier. «Ce qui me manquera à l'hôpital, ce sont mes patients. Souvent, on est leur seule famille, regrette Magali. Je ne vais pas abandonner l'hôpital maintenant. Ce sera progressif. Et un jour, j'y retournerai comme réflexologue.»

Le Dr Fethi Bretel pressent une colère sous-jacente chez les blouses blanches, un «élan révolutionnaire». «Je suis persuadé que les soignants sont à l'avant-garde d'un mouvement de l'ampleur de celui des “gilets jaunes”, voire de celui des retraites.»

* Le prénom a été changé.

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