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Immersion chez les Mgtow, ces hommes qui veulent faire sécession avec les femmes

Temps de lecture : 11 min

Sur internet, une communauté d'hommes anti-féministes répand une idéologie misogyne et conspirationniste, arguant qu'il faut s'affranchir d'une relation conjugale qui leur est défavorable.

Les Mgtow préfèrent la discrétion des réseaux sociaux, ce qui les fait passer sous les radars des autorités. | Capture d'écran via YouTube
Les Mgtow préfèrent la discrétion des réseaux sociaux, ce qui les fait passer sous les radars des autorités. | Capture d'écran via YouTube

Gilles n'aime plus les femmes. Il y a quatre ans, l'une d'elles aurait tenté de lui faire un enfant dans le dos «en s'inséminant avec le fond de ma capote alors que j'étais parti me doucher». La douche froide. En février 2017, il décide d'abandonner définitivement toute relation conjugale: «Renoncer à être père, c'est la conséquence la plus difficile à assumer.» En guise d'adieu à sa vie d'avant, il organise une grande soirée dans une villa avec quinze escorts girls, «ma dernière soirée de luxure, un peu comme le dernier paquet de clopes avant d'arrêter de fumer», raconte-t-il. Depuis? Plus de femmes.

Gilles a atteint le stade ultime de l'idéologie Mgtow (on prononce «Megto»), littéralement «Men going their own way»: les hommes qui choisissent leur propre chemin. Une «philosophie de vie» importée des États-Unis, qui a déjà conquis des dizaines de milliers d'hommes, et qui considère que s'engager dans une relation avec une femme est devenu défavorable pour l'homme. Il faudrait donc s'affranchir des femmes pour se reconcentrer sur soi. «Est-ce rentable de gaspiller l'argent de son travail pour quelques séances de sexe pas souvent au niveau de ce qu'on s'imaginait? Certains diront oui, d'autres non. La voie que je suis n'est pas faite pour tout le monde», admet-il. Sauf que derrière ces conseils aux allures de développement personnel, se cache une véritable obsession pour les femmes. Une vision misogyne qui peut très vite dégénérer.

«Anti-féministe à 100%»

Les Mgtow se rencontrent toujours sur internet, rarement en vrai. Sur Facebook, la page Mgtow rassemble 35.000 membres du monde entier, et son équivalent francophone plus de 3.200. Leur point commun? Une rupture, un divorce, ou une perte de garde parentale. «La plupart du temps ce sont des hommes qui se sont mariés à 20 ans et qui ont divorcé à 42 ans. Ils se sont aperçus qu'ils avaient tous vécu la même histoire», décrit Achille*, qui fait partie de ce mouvement.

Marc* a rallié la communauté il y a trois ans, après une rupture le jour de la Saint-Valentin. «J'ai commencé à voir une évolution un peu dangereuse des femmes autour de moi, notamment lorsque ma tante a divorcé de mon oncle de manière assez dramatique. J'en suis arrivé à la conclusion que les femmes dans les grandes villes sont de plus en plus dégénérées», raconte-t-il. Avec sa chaîne YouTube «L'Observateur», cet architecte de 35 ans est l'un des principaux vidéastes Mgtow en France. Les titres de ses vidéos annoncent la couleur: «Le mythe de l'égalité des salaires hommes/femmes», «Le côté obscur de la femme», ou encore «Les fausses accusations de viol».

«Anti-féministe à 100%», Marc ne considère pas l'idéologie Mgtow comme misogyne. Et les fréquents rappels à l'ordre de YouTube à son encontre pour «appel à la haine» n'y ont rien changé. «Le féminisme n'est pas justifié, car au quotidien, il n'y a pas vraiment de maltraitance des hommes envers les femmes. C'est un peu fabriqué», juge-t-il. Au cours de l'entretien, le YouTubeur n'hésite pas à justifier le viol: «Il ne faut pas être dans l'hypocrisie. Une ado qui sort, qui boit et qui finit dans le lit d'un inconnu, elle en est quelque part responsable. Moi je serai plutôt d'accord pour éduquer les filles à l'intelligence.» Des propos qui ont de quoi inquiéter quand on sait que ses vidéos cumulent près de 5 millions de vues sur YouTube.

Marc illustre bien le paradoxe des Mgtow: vouloir s'affranchir des femmes tout en cultivant une obsession pour elles. Il se justifie: «Je suis niveau 2, je continue à les fréquenter, tout en ayant conscience du danger du mariage et de l'instabilité psychologique des femmes», explique-t-il. Même constat chez Achille qui s'intéresse au mouvement depuis quatre ans: «Je suis un Mgtow, mais je n'ai pas renoncé à avoir une vie de couple. J'ai juste compris que faire des enfants en croyant que la femme est égale à nous, c'est se tirer une balle dans le pied.»

La théorie Mgtow comporte plusieurs étapes, jusqu'au rejet total des relations avec les femmes. | Capture d'écran Mgtow.com

Hypocrite? En réalité, le Mgtow comporte plusieurs niveaux: du «Blue pills», homme marié et inconscient de la domination des femmes, au «Ghost Mgtow» qui rejette toute relation avec des femmes. Un style de vie qui pose la question de l'abstinence: «Pour casser le désir de sexe […] j'ai viré toute l'iconographie de femme-fantasme» pour la remplacer par «les pires exemples de femmes, pour en faire des sortes de gargouilles», explique Gilles. Pour contourner le problème, d'autres Mgtow font appel aux escorts girls, seules femmes à assumer leur «vraie nature», selon eux: «Je ne vois pas l'intérêt de dépenser de l'argent pour une femme. S'il le faut, une escort fait l'affaire car on va droit au but, et au final, on dépense beaucoup moins avec, à la clef, la possibilité de trouver un beau produit», écrit l'un d'eux sur Facebook.

Beaucoup de Mgtow assument de faire appel aux prostituées pour satisfaire leur libido et éviter toute relation conjugale. | Capture d'écran Facebook

Retour à un «ordre naturel»

Si la communauté Mgtow est encore peu nombreuse en France, c'est d'abord parce qu'elle vient des États-Unis. Dans les années 2000, deux hommes, «Solaris» et «Ragnar», théorisent les principes du mouvement. D'après le premier manifeste, publié en 2003, il doit permettre de «réinsuffler de la masculinité chez les hommes, de la féminité chez les femmes et de lutter pour un gouvernement au pouvoir limité». En France, les premiers groupes se constitueront à partir de 2015.

À contre-courant du mouvement #Metoo et des collectifs féministes qui battent le pavé et réclament la fin du patriarcat, les Mgtow sévissent sur les réseaux sociaux et prônent un retour à un «ordre naturel», comme le YouTubeur américain Sandman qui cumule 87 millions de vue sur ses vidéos. Inspirés par le professeur de psychologie canadien, Jordan Peterson, star des masculinistes, ou par le polémiste français Éric Zemmour, auteur du Premier Sexe, et souvent proches de la droite ou de l'extrême droite, ils estiment que la société occidentale est devenue gynocentrée, c'est-à-dire dominée par le point de vue des femmes et qu'il faut donc les abandonner.

Pour eux, les hommes sont devenus les véritables victimes de notre époque: «Le patriarcat est à l'origine de la civilisation et le féminisme est en train de la détruire», s'inquiète Marc, alias L'Observateur. Les Mgtow prennent notamment pour témoin Nikola Tesla, ingénieur américain auteur de nombreuses inventions dans le domaine de l'électricité, mais également anti-féministe radical. «Il a déposé des centaines de brevets et a façonné le XXe siècle. Pensez-vous vraiment qu'il aurait pu créer tout cela s'il avait eu une femme et des enfants à charge?», questionnait le YouTubeur Sandman dans une vidéo.

«Pour la communauté Mgtow, le génie de l'inventeur américain Nikola Tesla résulte de son vœu de célibat.» | Galveston Daily News, Galveston, Texas, 10 août 1924, page 23.

L'idéologie Mgtow s'inspire directement du concept de crise de la masculinité: «L'émancipation des femmes serait la cause du mal être des hommes. On entend ce discours depuis 500 ans en Occident», explique Francis Dupuis-Deri, auteur de La Crise de la masculinité. Si ses inspirations remontent à plusieurs siècles, le Mgtow est directement issu du mouvement de libération des hommes des années 1970. L'universitaire Warren Farell, auteur du Mythe de la domination masculine, fonde ce mouvement à l'origine féministe, dans la foulée du Women's rights movement. «Warren Farell formait les hommes à des perspectives plus égalitaires. Quand sa conjointe l'a quittée pour un autre homme, cette simple expérience a suffi à tout remettre en question. C'est dans ces années 1970-1980 que les hommes vont s'organiser et penser la masculinité de leur point de vue, en excluant le point de vue féministe», explique Mélissa Blais, professeure associée à l'Institut de recherches et d'études féministes à l'université du Québec à Montréal (UQAM). «Le problème c'est qu'ils vont commencer à partager leurs propres problèmes lors de congrès anti-féministes», complète Francis Dupuis Deri, également professeur de science politique à l'UQAM. Un contre-mouvement qui pose les bases du Mgtow.

Le cas Philetas

«Quand les hommes rejetteront en bloc la pouffiasserie, les femmes seront bien obligées de redevenir traditionnelles pour se reproduire. Ce sera le retour à une société équilibrée», prophétise Marc, alias L'Observateur. Un demi-siècle après l'apparition du Men's rights movement, la manosphère, son équivalent sur internet, regroupe plusieurs communautés avec leurs propres particularités, mais un même constat: les femmes ont abandonné leur rôle traditionnel d'épouse, et les féministes détruisent l'identité masculine afin de mieux asservir les hommes. Un discours inquiétant mais différent de celui des Incels (accronyme pour Involuntary celibates), autres membres de la manosphère, parfois considérés par les Mgtow comme des «adolescents frustrés». «Les Incels sont plus jeunes et davantage dans une logique aristocratique, explique Francis Dupui-Deri. En tant qu'hommes de telle caste, les femmes hétéro leurs doivent de la sexualité sous peine d'être punies.» Ces dernières années plusieurs hommes comme Elliot Rodger en 2014 ou Alek Minassian en 2018, ont perpétré des attentats mortels contre les femmes au nom de cette idéologie.

Les Mgtow dissimulent souvent leur misogynie derrière des détournements d'images ou des mèmes sur les femmes. | Capture d'écran via Facebook

Chez les Mgtow, les appels au viol ou au meurtre sont peu fréquents, notamment parce que leur idéologie prône, en théorie, un désintérêt des femmes. Pas de quoi rassurer Jie Liang Lin, anthropologiste des médias américaine, et autrice d'une étude sur le sujet en 2017: «Même si ce mouvement est davantage passif-agressif [hostilité qui ne s'affiche pas ouvertement, ndlr], il reste dangereux pour les femmes car il abrite une vision profondément misogyne et suspicieuse des femmes», explique-t-elle. Une équipe de recherche américaine et britannique a d'ailleurs observé une radicalisation des discours en ligne dans les communautés de la manosphère. Selon l'étude, les groupes plus anciens comme les activistes des droits des hommes s'effacent au profit des plus violents comme les Mgtow et Incels. Face à cette radicalisation, les réseaux sociaux tentent de faire le ménage: sur Reddit, le forum r/Incels a été banni en 2017 et le forum r/Mgtow qui approchait les 150.000 membres a récemment été mis en quarantaine pour «propos offensants».

Malheureusement, le lavage de cerveau Mgtow ne se limite pas à internet. En janvier dernier, Mickaël P., un YouTubeur amateur, membre du groupe Mgtow en français, a été mis en examen pour l'assassinat de son ex-compagne, poignardée à mort à son domicile. Déjà condamné pour violences conjugales en 2015, il l'avait menacée à plusieurs reprises dans ses vidéos fréquemment partagées dans le groupe Facebook, que nous avons pu visionner. «Il disait qu'il avait beaucoup souffert avec les femmes», raconte Thibaut, coach en séduction qui l'a rencontré plusieurs fois. Deux mois après son arrestation, ses 1.331 vidéos qui contiennent des appels à la haine sont toujours en ligne. De quoi inspirer d'autres hommes frustrés par leur séparation? «Aucune compassion pour [elle]. C'est une ennemie de notre propre survie en moins. Next», a depuis commenté un internaute sur un forum dédié.

Mis en examen pour l'assassinat de son ex-femme fin janvier, Mickael P. fréquentait la communauté Mgtow française en tant que YouTubeur amateur. | Capture d'écran via Facebook

Femmes vénales et manipulatrices

Depuis le drame, beaucoup de Mgtow ont condamné le crime de Mickael P., mais pas collectivement. À l'inverse des activistes des droits des hommes qui utilisent le lobbying politique pour défendre leur cause, les Mgtow ne se considèrent pas comme un mouvement et privilégient la responsabilité individuelle. Ils refusent d'interagir avec l'État jugé corrompu par les femmes, et préfèrent la discrétion des réseaux sociaux, ce qui les fait passer sous les radars des autorités.

Ces dernières années, leurs groupes privés se sont pourtant multipliés sur Facebook et Reddit, où le forum R/Mgtow2 rassemble 17.000 membres. «On est un peu comme la Résistance», nous dit l'un d'eux. «Gentlemen club» oblige, les femmes en sont très souvent exclues, comme dans le Fight Club de David Fincher, film très prisé dans les milieux masculinistes. Pour y accéder, il faut avoir pris la «red pill», une pilule fictive inspirée du film de science-fiction Matrix.

Une fois accepté dans ces groupes, on trouve de tout, des conseils sur la virilité aux mèmes en passant par des statistiques sur le divorce, le tout censé révéler que la société est gynocentrée. «Tu te maries et puis quand tu divorces, tu donnes 50% de tes biens, ta voiture, ton enfant», raconte l'un d'eux. Même le gourou du Men's right movement, Warren Farrell, s'est targué d'un tweet au sujet «du sexisme des tribunaux» en 2019. Des statistiques au mieux biaisées, au pire fausses.

Les Mgtow considèrent que le divorce fait partie de la stratégie des femmes visant à exploiter les hommes. | Capture d'écran via Facebook

Si les femmes sont à l'origine des trois quarts des demandes de divorces, ce n'est pas par opportunisme: elles basculent plus souvent dans la pauvreté que les hommes après la rupture (20% contre 8% selon l'Insee). Mais l'image de la femme vénale reste très populaire dans l'imaginaire masculiniste, en témoigne la fascination des Mgtow pour le divorce à 38 milliards de dollars de Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon, en 2019. Peu étonnant selon Laura Balzer, doctorante en histoire du genre à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne: «Les sociétés ont toujours fait en sorte que les femmes soient dépendantes des hommes. D'où l'idée que les femmes sont vénales et manipulatrices.»

«L'homme est rationnel alors que la femme est émotionnelle»

«Comprendre la vraie nature des femmes», voilà ce qui a poussé Louis* à s'intéresser au Mgtow il y a deux ans. «L'homme est rationnel alors que la femme est émotionnelle: quand j'ai compris ça, j'ai compris plein de choses», raconte-t-il aujourd'hui. Deuxième enseignement du Mgtow, la relation homme-femme n'est qu'une simple équation coût/bénéfice, dont le résultat serait défavorable aux hommes: «Les femmes cherchent naturellement la protection physique et financière» pour se reproduire, continue Louis. Une fois qu'elles l'ont obtenue, leur nature hypergame les poussent à «aller voir ailleurs», ce qui expliquerait le taux élevé de divorce dans les sociétés occidentales.

L'idéologie Mgtow s'inspire directement de la biologie et de la psychologie évolutionniste pour justifier ses arguments sexistes. «La plupart de la théorie Mgtow est validée par la science», nous assure Louis. Institutionnalisée dans les années 1990 aux États-Unis, cette approche de la psychologie très populaire outre-Atlantique reste critiquée en France «du fait de ses accointances avec la sociobiologie et l'anti-féminisme», explique Odile Fillod, chercheuse indépendante en études sociales des sciences. «Elle consiste à expliquer certains traits psycho-comportementaux actuels par l'existence de dispositions innées sélectionnées au cours de l'évolution», ajoute-t-elle.

«La vérité, c'est que le problème vient de nous»

En 2014, des scientifiques s'étaient d'ailleurs insurgé·es de l'instrumentalisation de la biologie dans une tribune publiée dans Le Monde: «La biologie de l'évolution, suggère plutôt l'existence d'un “désordre naturel” que d'un ordre naturel.» Quand les masculinistes s'inspirent des primates pour démontrer leurs théories, ils ont tendance à oublier que chez les bonobos, «mâles et femelles copulent à peu près indifféremment avec les individus des deux sexes», rappelle Odile Fillod sur son blog.

Pour la chercheuse, la rhétorique Mgtow sert avant tout à rassurer des hommes en pleine rupture: «Cette explication [leur] permet de ne pas avoir à se remettre en cause.» En effet, les nombreuses critiques ou insultes dans les groupes Mgtow laissent peu de place à l'auto-critique. Pourtant, certains prennent peu à peu conscience d'avoir été embrigadés dans une idéologie haineuse et conspirationniste. Créé en 2014, le forum Reddit r/exredpill rassemble environ 8.000 repentis. Dans un long post, l'un d'entre eux compare la communauté Mgtow à une secte et appelle ses membres à se réveiller: «Il ne s'agit pas de génétique, ni des femmes, ni de gynocentrisme ou d'hypergamie. On peut invoquer toute sorte d'influences extérieures pour justifier nos problèmes mais la vérité c'est que le problème vient de nous.»

* Les prénoms ont été changés.

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