Société

Le téléphone rose à l'écoute des confinés

Temps de lecture : 7 min

Les opératrices des lignes érotiques, qui recueillent fantasmes et angoisses sur fond de pandémie, revendiquent leur utilité sociale.

«J'ai l'impression d'être le lien social qu'ils n'ont plus.» | Andrea Davis via Unsplash
«J'ai l'impression d'être le lien social qu'ils n'ont plus.» | Andrea Davis via Unsplash

Le téléphone rose s'accommode bien du confinement. La majorité de ses opératrices et opérateurs exercent en télétravail et reçoivent sur une ligne dédiée depuis leur domicile les appels d'hommes (et de quelques femmes) à la recherche d'un échange érotique.

En temps de pandémie de Covid-19, leur activité ressemble à une fenêtre ouverte sur l'intimité d'une partie des Français confinés.

Besoin de partage

Si certains habitués vivant en couple ont déserté, des nouveaux et des curieux font leur apparition dans le champ des conversations téléphoniques.

Léa, du site Le téléphone rose de Marie Lou, continue de recevoir des appels d'hommes mariés qui s'isolent dans leur garage, le temps d'entendre leur scénario sexuel préféré. «C'est pour eux un dialogue récréatif momentané, qui leur permet d'évacuer la pression qu'ils vivent durant ce confinement inhabituel et angoissant», explique-t-elle.

Mais l'hôtesse de téléphone rose parle surtout à de nombreux hommes seuls et se perçoit, encore plus que d'habitude, comme une confidente. «J'ai l'impression d'être le lien social qu'ils n'ont plus. Il y a un besoin de partage. Beaucoup de leur anxiété s'échappe sur moi. Une partie d'entre eux parlent carrément du médecin ou du thérapeute qu'ils ne voient plus parce qu'ils ont peur de consulter, ou encore de leur traitement médicamenteux. En temps normal, je n'ai pas du tout ça», constate-t-elle.

«La grande mode dans ce que j'entends, c'est la voisine confinée seule qui vient frapper à la porte.»
Léa, hôtesse de téléphone rose

Il y a ceux qui craignent de perdre leur travail, les entrepreneurs qui redoutent de mettre la clé sous la porte, d'autres qui souffrent de l'isolement ou d'être enfermés dans de petits appartements. «J'ai aussi beaucoup d'agriculteurs et d'artisans qui m'appellent parce qu'ils sont très inquiets en ce qui concerne la maladie et leur situation économique», ajoute Léa.

Un homme exerçant dans le monde du spectacle évoque son avenir incertain; un autre a peur pour sa femme, qui travaille dans le domaine de la santé et a été exposée au virus.

L'hôtesse, qui fait plus d'heures en ce moment, remarque que le confinement alimente certains fantasmes: «La grande mode dans ce que j'entends, c'est la voisine confinée seule qui vient frapper à la porte parce qu'elle a super envie de sexe.» Certaines femmes appellent aussi, pour tromper la solitude ou assouvir des fantasmes sexuels.

Chaleur humaine

Les usages du téléphone rose ont en quelque sorte épousé la temporalité de l'actualité. Selon les différentes plateformes contactées, les appels ont reculé au début du confinement, à la fin mars. Mais les préoccupations personnelles des appelants étaient centrales dans la discussion.

«Les quinze premiers jours, les conversations tournaient très peu autour du sexe. On a servi de psychanalystes. On était là pour les rassurer», raconte Sophie, gérante de la plateforme Sexotel. L'effet de sidération passé, le nombre d'appels est remonté au fil des semaines, et ceux-ci continuent de se faire l'écho des angoisses individuelles.

Babeth, l'une des opératrices du site, qui travaille dans le téléphone rose depuis 2006, confirme: «Dimanche dernier, j'ai discuté pendant vingt minutes avec un homme qui a attrapé le virus. En ce moment, on parle d'abord du Covid, du confinement, et ensuite de sexe. Tout le monde se demande ce qu'on va devenir.»

«On a une qualité d'écoute que beaucoup de personnes n'ont pas. Je pars du principe que j'aide les gens et je trouve ça beau, ce qu'on fait.»
Babeth, hôtesse de téléphone rose

Elle n'a pas relevé de demandes de scénarios sexuels liés à la situation, mais plutôt des envies d'évasion, avec des histoires érotiques à la plage ou à la campagne. Un besoin de tendresse, d'être entendu, sans jugement.

Babeth assure que cette recherche d'un mélange de «chaleur humaine» et d'empathie existait avant le confinement. «Il y a parfois un côté “S.O.S. Amitié” qui n'a pas changé», reconnaît-elle.

Elle-même s'est toujours sentie utile dans son métier et apprécie redonner le sourire aux personnes qu'elle a au bout du fil. «On a une qualité d'écoute que beaucoup de personnes n'ont pas. Je pars du principe que j'aide les gens et je trouve ça beau, ce qu'on fait. J'en ai la larme à l'œil», confie-t-elle d'une voix enveloppante.

Une récente coupure inopinée de certains numéros surtaxés a d'ailleurs suscité des inquiétudes. «Un homme veuf à qui je parle depuis des années m'a dit avoir passé une journée entière sur internet pour retrouver mon numéro. J'ai reçu énormément de mails des clients qui ne parvenaient pas à nous joindre», assure Sophie.

Souffrance affective

Raphaël, le gérant du cabinet Aux coquineries de Lison, indique que son volume d'appels a augmenté au mois d'avril par rapport à l'année dernière. Son entreprise rassemble plusieurs lignes gérées par des hôtesses, et lui-même s'occupe de l'animation gay sur un numéro spécial.

«Pour ceux qui ont l'habitude de faire beaucoup de rencontres, le manque de contact est dur», avance-t-il. Toutes orientations sexuelles confondues, il note que les clients célibataires s'inquiètent du futur du dating, dans l'après-confinement: «Ils se disent qu'il va être compliqué de rencontrer quelqu'un dans ce contexte.»

«Le téléphone a cette fonction particulière, liée à l'anonymat et à la distance, qui peut permettre la confidence.»
Coraline Delebarre, psychologue et sexologue

Pour Coraline Delebarre, psychologue et sexologue à Paris et à l'hôpital André-Grégoire de Montreuil, le confinement a ceci de particulier qu'il ravive certaines difficultés d'existence liées à l'endroit où l'on vit, à l'isolement, aux inégalités et aux vulnérabilités sociales –un ensemble de facteurs qui agissent sur notre santé mentale.

«Il y a des gens qui souffrent terriblement. En sachant qu'on est des êtres sociaux et qu'on a des besoins affectifs, ne pas y accéder peut causer de grands tourments», expose-t-elle.

«Le téléphone a cette fonction particulière, liée à l'anonymat et à la distance, qui laisse une grande part à l'imaginaire et au fantasme, mais qui peut aussi permettre la confidence, là où on pourrait avoir plus de difficultés à formuler un mal-être en face à face, poursuit la spécialiste. Les psychologues sont des professionnels de l'écoute, mais on peut se sentir écouté dans d'autres espaces. Ce peut être un outil.»

La sexologue souligne en outre que la dimension psychologique d'écoute et de soutien fait déjà partie de l'expérience de beaucoup de travailleurs et travailleuses du sexe.

Sentiment d'utilité

Des femmes exerçant d'autres formes de travail du sexe revendiquent ce rôle, à l'image de Mina Kali, camgirl de 27 ans surnommant les clients ses «loulous». En ce moment, elle diffuse beaucoup de lives publics, juste pour parler avec eux.

«Je leur demande ce qu'ils ont fait de leur journée, et il n'y a rien de sexuel. On parle du confinement, ça leur fait du bien. Quand ils viennent me voir, c'est pour être dans une bulle et se prendre un moment à eux», détaille-t-elle.

Yumie Volupté, «courtisane» confinée en Suisse, explique pour sa part que «le confinement interroge [son] utilité au monde»: «À quoi je sers si je n'ai pas ma fonction de putain?» Elle a tâché de maintenir le contact avec ses clients en proposant des sessions vidéo à certains d'entre eux.

«J'ai par exemple un client anxieux et qui ne supporte pas la solitude. Nos sessions lui permettent de décompresser et de se sentir en lien avec une autre personne. C'est dans ces moments-là que je prends conscience de mon utilité et de mon importance», affirme-t-elle.

«Certains me disent qu'ils s'ennuient, certes, mais la première demande, c'est le sexe. Ils vont à l'essentiel.»
Vérone, hôtesse de téléphone rose

D'autres n'ont pas forcément cette conception du travail sexuel. M.B., travailleur·se du sexe non binaire de 29 ans résidant à Paris, propose des échanges de SMS érotiques pour 40 euros de l'heure. Iel répond à sa clientèle en pyjama, tout en jouant au jeu vidéo star du confinement, Animal Crossing.

Par textos, les demandes sont plus classiques et exclusivement sexuelles. «Je décris ce que je leur ferais ou ce qu'ils me feraient si on se voyait. C'est très redondant et assez ennuyeux. En gros, je crée le fil rouge de leur branlette de confinement, parce qu'ils ont besoin de s'attacher à quelque chose d'extérieur à la maison. [...] Pour certains, ça ne doit pas très bien se passer. L'un d'eux me parle de sa femme et me dit qu'il dort sur le canapé.»

Iel imagine que les gens recourent à ses services parce qu'ils sont las de leur routine: «Dans mon travail, j'ai souvent un même type de profil. C'est l'homme qui va avoir 50 ans et qui se rend compte qu'il s'est un peu fait avoir par la vie, qu'il s'est fait niquer par le capitalisme. Il a tout bien fait –travail, mariage, enfants– et en fait, il n'est pas heureux.» Certains hommes lui envoient des petits messages entre deux sessions: «Je me suis branlé en pensant à toi, bisous.» Cela l'indiffère.

Comme M.B. est hébergé·e par une amie en ce moment, iel n'a pas beaucoup de dépenses. Une fois le frigo rempli, l'argent de ses correspondants est redistribué, pour la bonne cause: il part directement dans les cagnottes de soutien aux travailleuses du sexe, gérées par des associations pour venir en aide aux plus précaires.

Vérone, hôtesse de téléphone rose et gérante du Cabinet de Vérone, tient elle aussi à apporter de la nuance. Dans son expérience, les soumis, qui constituent l'essentiel de son activité, demandent à commencer la session de domination juste après avoir dit bonjour.

«Les clients ne nous appellent pas pour conter fleurette!, lance-t-elle. Certains me disent qu'ils s'ennuient, certes, mais la première demande, c'est le sexe. Ils vont à l'essentiel. Par contre, je constate qu'ils rappellent plus souvent et que mon activité redémarre, après plusieurs mois calmes.»

Des hommes évoquent parfois le déconfinement et leur impatience de vivre de nouvelles aventures sexuelles. Vérone s'en amuse: «À les entendre, le 11 mai ressemblera à une partouze générale.»

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