Culture

Ingmar Bergman, cinéaste isolé apôtre de l'isolement

Temps de lecture : 3 min

À partir de 1967, Bergman vit sur l'île de Fårö, où il tourne une série de films radicaux hantés par le désir de se retirer du monde.

Le phare de l'île de Fårö, en Suède. | Axelode via Wikimedia Commons
Le phare de l'île de Fårö, en Suède. | Axelode via Wikimedia Commons

Comme dans le cas de Stanley Kubrick, l'autre grand reclus de l'histoire du cinéma, le choix du confinement s'impose à Ingmar Bergman de façon inattendue. Lui qui a –depuis ses débuts au théâtre dans les années 1940– voyagé partout en Suède avec sa troupe, tourné des films en ville et à la campagne, conçu deux films majeurs de 1957, Le Septième sceau et Les Fraises sauvages, comme des road movies (ce qu'est aussi Monika en 1953), choisit de vivre, à partir de 1967 et jusqu'à sa mort en 2009, dans la solitude et l'isolement. Il faut dire que ce grand séducteur, marié cinq fois, ressent, en découvrant l'île de Fårö lors des repérages pour À travers le miroir (1961), ce qui est sans doute le coup de foudre décisif de sa vie.

Dans ses mémoires, Liv Ullmann, actrice fétiche de Bergman et sa compagne des premières années à Fårö, se souvient d'un lieu «totalement nu, une relique de l'âge de pierre... un endroit émouvant et mystérieux dans la lumière de l'été». Bergman conçoit pour Fårö une série de films habités et même hantés jusqu'à oser une incursion dans le film d'horreur avec L'Heure du loup (1968).

Le cinéaste se sent à Fårö comme dans le «ventre maternel» (écrit-il dans son autobiographie, Laterna Magica) «sans le moindre désir d'en partir». À l'abri de cette matrice réconfortante baignée par la mer Baltique, son cinéma s'affranchit de toute convention.

La nudité de l'île, reflet de la dévastation psychologique

Dans À travers le miroir, une jeune femme (Harriet Andersson) qui passe l'été sur l'île avec son père, son frère et son mari, est prise au piège des relations troubles qu'elle entretient avec ce trio infernal. Le paysage sauvage qui l'entoure reflète sa psyché tourmentée et sa lente plongée dans la folie.

Les plages caillouteuses de Fårö sont comme une surface lunaire, soulignant sa solitude fondamentale. La proximité de la nature influe sur ses symptômes: elle a l'impression que les oiseaux lui parlent et conçoit Dieu comme une araignée maléfique qui tente de la pénétrer. La scène de rupture majeure du film –l'inceste consommé avec le frère– se déroule dans l'épave d'un bateau échoué sur une plage déserte.

Ce n'est pas un hasard si ce premier film tourné à Fårö raconte comment un être se brise. Cette île où il vit et tourne isolé du monde offre à Bergman le cadre dont il avait besoin pour explorer l'espace mental dans toutes ses fêlures. Ainsi, Persona (1966) commence là où À travers le miroir s'arrêtait: par un effondrement psychique.

Elisabeth Vogler (Liv Ullmann), une actrice célèbre, cesse brutalement de communiquer. Une infirmière, Alma (Bibi Andersson), passe l'été avec elle sur une île et ses efforts pour la ramener parmi les vivants provoquent une mystérieuse et fascinante fusion de leurs psychés.

Dans L'Heure du loup, le passage de relais à l'œuvre dans Persona s'accomplit puisque Liv Ullmann s'y prénomme Alma. Elle raconte face à la caméra les circonstances étranges qui entourent la disparition de son mari Johann (Max Von Sydow), survenue peu après leur arrivée sur l'île.

Cette fois, Fårö paraît encore plus désolée et inquiétante. Le bruit entêtant de la mer laisse bientôt la place au souffle d'une présence invisible, des spectres apparaissent, et Veronika (Ingrid Thulin), une ancienne maîtresse, apparaît en cadavre qui suscite une irrésistible pulsion nécrophile chez Johann.

La dissolution du couple se poursuit dans La Honte (1968), où les époux Liv Ullmann et Max Von Sydow se réfugient à nouveau sur Fårö, cette fois pour fuir la guerre qui dévaste leur pays. Ce sont les conséquences du conflit sur leurs âmes qui intéressent Bergman –il utilise la nudité de Fårö pour représenter la dévastation psychologique de ses héro·ïnes. «Le paysage de Fårö s'y prête bien, expliquait le chef opérateur Sven Nykvist à la sortie du film, car il y a très peu de couleur là-bas.»

Souhaitant réutiliser les décors construits pour ce film, il enchaîne avec Une Passion, un film encore plus radical qui remet en son centre le couple Max Von Sydow-Liv Ullmann. La cruauté ambiante s'accentue encore dans ce film où un inconnu pend un chien et tue du bétail sans raison. Au bout du compte, Andreas (Max Von Sydow) affirme son aspiration fondamentale –une solitude absolue– et laisse Anna (Liv Ullmann) partir.

La trajectoire que tracent les films de Bergman tournés à Fårö vont de l'effondrement psychologique d'un personnage à celui du monde tout entier. À partir d'une petite île quasiment déserte, il bâtit une cosmogonie. Mais la conclusion amère que tirent ses personnages se confond avec celle du cinéaste lui-même: mieux vaut vivre retiré du monde, coupé le plus possible du mal qui hante la société humaine. À chacun·e, donc, de trouver son Fårö.

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