Économie

Sur le plan économique, la catastrophe annoncée aura bien lieu

Temps de lecture : 7 min

Cette fois, on y est: les premières statistiques prenant en compte les effets du confinement tombent. Elles confirment ce que l'on pouvait craindre –et ce n'est qu'un début.

Le ministre de l'Économie Bruno Le Maire à l'Assemblée nationale, le 17 avril 2020. | Thomas Coex / Pool / AFP
Le ministre de l'Économie Bruno Le Maire à l'Assemblée nationale, le 17 avril 2020. | Thomas Coex / Pool / AFP

La population française pourra reprocher à son gouvernement de ne pas avoir été toujours très clair dans sa gestion de la crise sanitaire et sa communication sur les meilleurs moyens d'y faire face, elle ne pourra pas lui faire la même critique quant à sa gestion de la crise économique qui en a découlé.

Il est vrai que la difficulté n'était pas la même: face à la pandémie, il a fallu naviguer à vue et résoudre des équations à multiples inconnues –dans de telles circonstances, ce qui est inexcusable, ce n'est pas de faire des erreurs mais de ne pas les reconnaître, sur la question des masques comme sur celle des tests.

Face à la chute de l'activité économique, on est en terrain connu: c'est la première fois que l'on se retrouve avec plus de la moitié de l'humanité en situation de confinement, l'ampleur de la crise est exceptionnelle, mais on sait quelles sont les réactions en chaîne qui peuvent se déclencher en de telles circonstances et quelles sont les mesures à prendre pour limiter les dégâts et préparer le rebond.

Au cours des dernières décennies, les gouvernements et les banques centrales ont déjà eu l'occasion de voir quelles sont les politiques qui fonctionnent et celles qui ne sont pas efficaces, et de mettre en place un certain nombre de dispositifs prêts à être actionnés.

Autant le Premier ministre et le ministre de la Santé doivent se montrer prudents lorsqu'ils évoquent la façon dont doit s'effectuer la sortie du confinement, autant le ministre de l'Économie peut annoncer avec clarté ce qu'il risque de se produire dans les prochains mois.

Vers un deuxième trimestre «catastrophique»

C'est précisément ce que Bruno Le Maire a fait le 30 avril devant la Commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale, après l'annonce par l'Insee d'un recul du PIB de 5,8% au premier trimestre: «Le plus dur est devant nous […]. Nous verrons des faillites et des destructions d'emplois.»

Les termes employés méritent d'être expliqués, car ils ne sont pas toujours bien compris. Beaucoup de nos concitoyen·nes semblent penser que les choses s'amélioreront dès que nous serons sorti·es du confinement.

Il est vrai qu'un certain nombre d'activités, notamment dans le commerce, vont reprendre et que davantage de personnes iront au travail. Seulement, cela ne suffira pas à rattraper la production perdue et, de toute façon, tout ne repartira pas.

Un recul du PIB de l'ordre de 15% ne serait pas surprenant.

En matière de statistiques, il ne fait aucun doute que le plus difficile est à venir. Avant même le confinement, l'activité avait certes commencé à décliner du fait des problèmes rencontrés par nos partenaires commerciaux affectés avant nous par le Covid-19 (notamment la Chine et l'Italie) et certains secteurs (transport aérien, tourisme) étaient déjà en phase de ralentissement prononcé.

Mais au premier trimestre, la quarantaine n'a duré que deux semaines. Les comptes du deuxième trimestre vont subir, eux, le poids de plus de cinq semaines de confinement. Cela va peser lourd, quelle que soit la façon dont l'économie repartira après le 11 mai. Et il en sera de même en matière d'emploi.

L'économiste Philippe Chalmin, président et fondateur de Cyclope, annonce un deuxième trimestre «catastrophique», avec un recul du PIB d'au moins 15%. De fait, un chiffre de cet ordre de grandeur ne serait pas surprenant.

On ne connaîtra que le 15 mai le chiffre officiel de croissance pour l'Allemagne, mais il devrait être nettement meilleur que celui de la France. Sachant qu'Eurostat a annoncé un recul du PIB de la zone euro de 3,8% au premier trimestre et que l'Italie et l'Espagne ont fortement reculé (quoique moins que la France, alors qu'elles étaient encore davantage touchées par l'épidémie), de respectivement 4,7% et 5,2%, la baisse du PIB allemand ne devrait pas excéder 3%.

Les instituts de conjoncture conseillant le gouvernement d'Angela Merkel tablent pourtant sur un recul de l'ordre de 10% au deuxième trimestre, ce qui rend tout à fait plausible une chute voisine de 15% en France.

Encore loin de tourner à plein régime

Ces éléments confirment que l'hypothèse désormais retenue par le gouvernement d'un recul du PIB de 8% cette année n'est pas exagérément pessimiste. Il est d'ailleurs loin d'être acquis que la baisse pourra être limitée à ce niveau, car cela supposerait un rétablissement rapide au deuxième semestre.

Quelques calculs arithmétiques de base: si on a un PIB de 100 au début de l'année, que l'on perd 5,8% au premier trimestre puis 15% au deuxième, on arrive juste un peu au-dessus de 80; pour remonter à 92 (100 moins 8%) à la fin de l'année, il faudrait croître de 15% au deuxième semestre. Ce n'est pas gagné.

Sortir du confinement ne signifie pas retrouver une économie tournant à plein régime. On le voit bien avec la Chine, qui a précédé la France sur la voie du confinement puis de sa sortie.

La propagande nous abreuve d'images de touristes profitant de la Golden Week qui suit le 1er mai pour visiter la Cité interdite, mais ces visites sont strictement limitées et ne concernent que les Chinois·es. Les secteurs des transports et du tourisme sont loin d'avoir retrouvé une activité normale.

Selon les enquêtes de conjoncture réalisées dans le secteur manufacturier, après la chute de février et un fort rebond en mars, l'activité a de nouveau fléchi en avril.

L'indice Caixin PMI d'IHS Markit signale un retour juste en dessous de 50, niveau marquant la séparation entre une hausse et une baisse de l'activité, tandis que l'indice officiel publié par le Bureau national de la statistique donne un chiffre en recul, mais toujours au-dessus de 50 (37,5 en février, 52 en mars et 50,8 en avril). L'industrie chinoise semble notamment pénalisée par la faiblesse de la demande à l'exportation.

Reprise chaotique et inégale

Il ne faut en somme pas s'attendre ici à un rebond vigoureux après le 11 mai: la reprise sera lente, chaotique et surtout très inégale. La mise en place de nouvelles procédures permettant de respecter les règles sanitaires sur les lieux de travail va nécessairement freiner la production.

Dans un contexte international toujours très incertain, l'investissement des entreprises, après avoir lourdement chuté au premier trimestre, ne va pas repartir tout de suite.

Quant à la consommation des ménages, elle va profiter de la réouverture des commerces, mais il ne faut pas se faire d'illusions: les milliards d'euros restés sur les comptes en banque ou placés sur des produits d'épargne ne vont pas se remettre à circuler du jour au lendemain. La peur du virus va continuer à limiter les déplacements et les achats, et l'inquiétude sur l'avenir va fortement inciter à conserver une épargne de précaution.

Très peu d'activités en réalité s'en sortiront sans dommage.

Ce qu'il se passe dans le secteur aérien (12.000 suppressions d'emploi à British Airways, 3.000 à Ryanair, etc.) montre l'effet domino que peut avoir une chute d'activité dans un domaine: après les compagnies aériennes et toutes les sociétés gravitant autour d'elles, ce sont les constructeurs d'avions qui risquent eux aussi de devoir réduire leurs effectifs (Boeing a déjà annoncé une coupe de 10%, Airbus se donne le temps de la réflexion), et avec eux leurs milliers de sous-traitants.

Une question comparable, quoique de moindre intensité tout de même, risque de se pose assez vite dans l'automobile, avec des ventes de voitures particulières en baisse de 88,8% en avril par rapport à avril 2019 et de 48% sur les quatre premiers mois de l'année.

On pourrait également évoquer la situation dans tous les métiers liés au tourisme, sachant qu'il s'agit là de secteurs directement touchés par la crise, mais très peu d'activités en réalité s'en sortiront sans dommage.

D'un problème à l'autre

On peut se poser alors la question de savoir à quoi servent tous les milliards débloqués par l'État, si l'on prévoit de déboucher de toute façon sur une envolée des faillites et des licenciements.

Sur ce point, la réponse du gouvernement est claire: il s'agit d'éviter que ne meurent des entreprises simplement confrontées à un problème de liquidité.

La plupart des entreprises pourront survivre si on les aide à passer ce cap difficile où l'argent ne rentre plus, mais où il faut toujours faire face à diverses échéances, sachant que plusieurs dépenses (charges sociales, loyers, etc.) peuvent être reportées voire annulées selon les cas.

Mais si leur activité ne repart pas rapidement, un certain nombre d'entreprises passeront du problème de liquidité à un problème de solvabilité, c'est-à-dire d'un problème de court terme à un problème de moyen et long terme risquant de compromettre leur avenir.

C'est pourquoi le gouvernement est maintenant pressé de sortir du confinement, comme commencent déjà à le faire d'autres pays européens.

Soucis en vue pour Donald Trump

Aux États-Unis, le Congressional Budget Office (CBO), dont les travaux sont menés en toute indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif, présente un sombre tableau des prochains mois: au deuxième trimestre, le PIB devrait reculer de 11,8% et le taux de chômage monter à 14% (contre 3,8% en moyenne au premier trimestre et 4,4% à la fin mars). Au troisième trimestre, malgré un rebond de 5,4% du PIB, le chômage atteindrait 16% de la population active, à un mois de l'élection présidentielle!

On comprend que Donald Trump, qui avait tout misé sur la hausse de la Bourse et la baisse du chômage, attende avec impatience de voir l'ensemble des États-Unis déconfinés.

Sur le premier point, la situation reste relativement satisfaisante: Wall Street résiste bien, avec le 1er mai une baisse limitée à 16,8% depuis le début de l'année et à 8,2% sur un an pour l'indice Dow Jones, mais les menaces répétées d'instauration de droits de douane punitifs contre la Chine, accusée d'avoir laissé se propager le SARS-CoV-2, risquent fort d'avoir un effet négatif.

Quant à la flambée des inscriptions au chômage (encore 3,8 millions dans la semaine qui s'est terminée le 25 avril, et plus de 30 millions depuis la mi-mars), elle va singulièrement compliquer la campagne électorale du président sortant.

Selon l'Institute of International Finance, l'Europe et le Japon devraient connaître une récession plus profonde que les États-Unis.

Aussi fulgurante que soit la hausse du chômage aux États-Unis, il serait hasardeux d'en conclure que ceux-ci sont mal partis et qu'ils vont sortir très affaiblis de cette crise.

À Washington, les économistes de l'Institute of International Finance (IIF) estiment au contraire que les moyens mis en œuvre pour soutenir l'activité économique américaine sont beaucoup plus puissants qu'en Europe et au Japon et que finalement, ces deux zones devraient connaître une récession plus profonde et un redressement plus lent.

Si ces analystes ont raison et s'il se confirme qu'en Europe, l'Allemagne résiste mieux que les autres grands pays de la zone euro, la pandémie de Covid-19 aura eu un effet secondaire frappant: dans le monde d'après, les puissants d'hier seront encore plus puissants.

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