Égalités / Société

En France, la double peine de la communauté chinoise face au Covid-19

Temps de lecture : 8 min

Discriminée en France lorsque le virus est apparu en Chine, elle multiplie aujourd'hui les actions solidaires.

Devant le supermarché Tang Frères, dans le XIIIe arrondissement parisien, le 30 avril 2020. | Valentin Cebron
Devant le supermarché Tang Frères, dans le XIIIe arrondissement parisien, le 30 avril 2020. | Valentin Cebron

«Merde, ça arrive aussi chez nous!», se sont dit les parents de Jieni Zheng. Dans le bar-tabac qu'ils tiennent en région parisienne, un fond sonore d'actualité à la radio accompagnait, ce 24 janvier, les images d'une course hippique retransmise sur l'écran télévisé accroché au mur. En cette fin d'après-midi, la conférence de presse d'Agnès Buzyn touchait à sa fin. Celle qui était alors ministre de la Santé venait d'annoncer les trois premiers cas de Covid-19 en France.

La veille, à quelque 10.000 kilomètres, c'était toute la province du Hubei, dont sa capitale Wuhan, berceau de la pandémie, qui avait été placée en quarantaine stricte par les autorités chinoises. «Nous avons donc suivi de près la situation là-bas, via l'application WeChat [le Facebook chinois, ndlr]», raconte la jeune femme d'une vingtaine d'années originaire de Wenzhou, l'une des villes les plus sévèrement touchées par le virus en Chine.

Redoutant l'arrivée imminente de l'épidémie en Europe et dans l'Hexagone, la famille de buralistes a pris les devants. «Début février, on s'est mis à la recherche d'équipements de protection sur internet car il n'y avait déjà plus grand-chose en pharmacie, poursuit Jieni Zheng. Au boulot, j'ai commencé à porter un masque et des gants plus de deux semaines avant la quarantaine.»

Une anticipation à l'origine des discriminations

Mardi 17 mars, midi pile: début du confinement en France. Nullement rassurés pour autant, les Zheng ont fermé le bureau de tabac jusqu'à nouvel ordre. «Depuis, mon père n'est sorti qu'une seule fois pour faire les courses», précise-t-elle, évoquant un stock de vivres «en mode bunker» préparé dès le mois de mars.

Très connectée à son pays d'origine, la communauté chinoise –aussi hétérogène soit-elle et estimée à 600.000 primo-arrivant·es, sans compter leurs descendant·es ni les sans-papiers– a anticipé la crise sanitaire en France. «On a tous au moins un parent, un ami ou un proche en Chine, qui nous a alertés sur la dangerosité du virus, assure l'entrepreneur Wu Qin, 55 ans, installé en France depuis sa majorité. Nous avons vite compris que ce n'était pas une simple grippe et qu'il fallait obligatoirement mettre un masque, même artisanal.»

«J'étais en train de filmer lorsqu'ils m'ont dit que les Chinois comme moi devaient rentrer chez eux car le coronavirus était de leur faute.»
Tingting Fu, vlogueuse

«Les personnes d'origine chinoise, et plus généralement d'origine asiatique, [en] ont porté un bien avant le reste de la population. C'est d'ailleurs ce qui a été à l'origine des discriminations et du racisme qu'elles ont vécus», constate la sociologue Simeng Wang, chargée de recherche au CNRS et autrice de l'ouvrage Illusions et souffrances – Les migrants chinois à Paris (2017). Chef de partie dans un bistrot parisien, Chen Zeng, 22 ans, a dû faire face à un dilemme. «C'était dur de choisir entre sa santé et ne pas se faire dévisager», relate le jeune homme dont la famille et l'oncle, médecin, vivent à Wuhan.

Terme de «virus chinois» repris par certains médias, montée en flèche et banalisation des insultes sur les réseaux sociaux, agressions verbales voire physiques dans l'espace public... depuis l'apparition du nouveau coronavirus en Chine, une recrudescence du racisme à l'encontre de la communauté chinoise, et plus largement asiatique, est apparue sous des formes diverses.

Racisme ordinaire

Dans la cour de récréation, des élèves issu·es de l'immigration chinoise ont essuyé les railleries vachardes de leurs camarades. En ville, certaines personnes se sont vu refuser une course en taxi ou Uber en raison de leur faciès ou de leur nom. Parisienne depuis douze ans, la vlogueuse Tingting Fu s'est fait alpaguer par un petit groupe dans le métro parisien début mars. «J'étais en train de filmer lorsqu'ils m'ont dit que les Chinois comme moi devaient rentrer chez eux car le coronavirus était de leur faute», décrit la trentenaire, choquée de ne voir aucune réaction des autres passagèr·es.

«Les discours stigmatisants se sont progressivement durcis, remarque Laetitia Chhiv, présidente de l'Association des jeunes Chinois de France (AJCF). Cette crise est un prétexte pour réveiller des sentiments négatifs à l'égard des Chinois qui sont aujourd'hui poussés à leur paroxysme. Le gouvernement chinois, la Chine, sa population et sa diaspora, et plus globalement, tous les Asiatiques, sont mis dans le même sac: l'amalgame est systématique.»

Premier secteur à en payer les pots cassés: la restauration. «Une semaine après l'apparition des premiers cas d'infection en France, nous avons reçu des commentaires méchants sur nos réseaux sociaux», témoigne l'équipe du restaurant La Taverne de Zhao, basé à Paris. «Gardez vos merdes en Chine» ou encore «pâtes au coronavirus», ont commenté des internautes sur Facebook, en faisant référence aux stéréotypes dont la cuisine chinoise est l'objet. «Forcément, ça nous a heurtés, confie une responsable, mais nous avons parallèlement reçu des centaines de messages de soutien, preuve qu'il y a encore de l'humanité.»

Boudés, la plupart des restaurants et traiteurs chinois faisaient grise mine. D'ordinaire, la période du Nouvel An lunaire (fin janvier-début février) illumine les quartiers de la capitale où sont installées les communautés chinoises. Cette année, les festivités ont été annulées. «Dans le XIIIe arrondissement de Paris, ils auraient eu besoin de l'aide gouvernementale dès le mois de février», note Laetitia Chhiv.

Un lien à la Chine renforcé

À la méfiance exacerbée de certain·es Français·e s'est ajoutée la psychose au sein même de la communauté chinoise. À Belleville, une rumeur circulait en février selon laquelle une famille revenue de Chine souffrait des symptômes du Covid-19. «Dans le quartier, ce sont les Chinois qui ont principalement déserté les restaurants et commerces, affirme Tamara Lui, présidente de l'association Chinois de France - Français de Chine (CFFC). Contrairement à l'attitude du Français baba cool qui pensait ne jamais être atteint, ils ont de suite senti le danger arriver. Mon coiffeur, qui n'a que des clients chinois, a fermé boutique dès février car plus personne ne venait.» Ce mois-là, l'Union des cafés, hôtels et restaurants asiatiques (UCHRA) a enregistré entre 50 et 60% de baisse moyenne du chiffre d'affaires de ses 500 membres.

À Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), les 1.500 boutiques de grossistes chinois sont loin d'avoir été épargnées. Depuis février, la gigantesque plateforme d'import-export tournait déjà au ralenti. Les plus touchées: celles qui travaillent en flux tendu avec la Chine, où l'épidémie faisait rage, puisque les usines chinoises étaient fermées. «Quand l'Italie a été frappée à son tour, l'inquiétude des grossistes s'est amplifiée car nombre d'entre eux s'étaient alors tournés vers des fournisseurs au nord de la péninsule, à Prato», analyse Ya-Han Chuang, chercheuse à l'Institut national d'études démographiques (Ined).

Un homme masqué dans le quartier des grossistes chinois à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 30 avril 2020. | Valentin Cebron

«En contact permanent avec leurs informateurs en Chine, certains commerçants de Belleville et d'Aubervilliers se sont confinés avant la date officielle», explique la sociologue Simeng Wang. Pour eux, le confinement français du 17 mars a d'abord été un soulagement. Beaucoup, en revanche, ont jugé les mesures prises par le gouvernement français trop tardives et pas assez sévères. D'aucuns ont aujourd'hui du mal à comprendre les badauds, promeneuses de chiens, joggeurs et adeptes de la baguette quotidienne. Inquiets, ils se réfèrent au gouvernement chinois qui a serré la vis pour endiguer l'épidémie, balayant d'un revers de main les errements et dissimulations de l'État-parti aux balbutiements de la crise.

«Le Parti communiste chinois jouit du privilège de l'exercice du pouvoir et il a convaincu la majorité des Chinois et la diaspora que lui seul pouvait garantir prospérité et sécurité à son peuple. Et dès lors que l'action du gouvernement chinois est remise en question, beaucoup se sentent offusqués et pensent que c'est la Chine et les Chinois qui sont attaqués», considère Rui Wang, élu à Pantin (Seine-Saint-Denis) et cofondateur de l'AJCF.

«Puisque la France n'est pas encore sortie de la crise et qu'ils maintiennent, comme toujours, des liens avec la Chine, abonde Simeng Wang, les Chinois d'outre-mer, de manière générale, se rapprochent de leur pays d'origine. Un lien à la fois symbolique et matériel renforcé qui s'exprime par une volonté de renouveler leur sentiment d'appartenance à la Chine.»

Renvoi d'ascenseur solidaire

Peu à peu donc, un changement de polarité s'opère, les rôles s'inversent. Naguère en pleine tourmente sanitaire, les Chinois·es de Chine voient désormais leurs compatriotes d'outre-mer subir les mêmes malheurs en Europe, nouvel épicentre du Covid-19, puis aux États-Unis. En France, celles et ceux qui avaient envoyé quelques masques à leur famille en Chine aux mois de janvier-février en ont récemment reçus en retour. Idem pour les associations chinoises qui, aux prémices de la crise, avaient expédié des milliers de protections faciales à destination des hôpitaux chinois: depuis mi-mars, elles se mobilisent pour en commander à la faveur des personnels soignants français.

Avec l'accord des autorités locales et après un appel aux dons, Fengyu Mikusek, présidente de l'association des Chinois de Lorraine, a passé une première commande de 32.500 masques le 19 mars, qu'elle réceptionne huit jours plus tard au centre hospitalier de Nancy. «Le plus dur n'est pas de trouver une entreprise qui produit des masques mais c'est de les faire venir ici. Il faut trouver un logisticien, un vol charter disponible en plein confinement, puis s'occuper de la douane et des normes européennes», énumère celle qui a activé son réseau en Chine et en France pour parvenir à ses fins.

À la suite de ce succès, Fengyu Mikusek a contacté d'autres associations chinoises du Grand Est pour «passer une commande groupée». Au total, la communauté chinoise de cette région gravement touchée par l'épidémie a récolté 57.200 euros. En plus du prêt de trois respirateurs auprès d'un hôpital à Wuhan, elle a reçu 136.000 masques le 8 avril. Dans le lot, 20.000 pour l'association des Chinois en Alsace. «Ces actions s'inscrivent dans la continuité, note son président Shan-Shu Bian. Nous ne sommes pas seulement des ressortissants ou des Français d'origine chinoise, mais des Strasbourgeois, des Alsaciens. C'était naturel de faire jouer nos connaissances.»

Depuis le début du confinement, d'autres actions solidaires sont à l'œuvre, notamment dans la restauration. Deux fois par semaine, l'UCHRA se réunit en petit comité, dans une cuisine à disposition d'un restaurant membre, pour préparer une centaine de paniers repas au SAMU de Paris. Le 22 avril, c'est la chaîne Chongqing Liuyishou qui était aux fourneaux. «La quasi-totalité des restaurateurs membres sont au chômage technique. On ne pouvait pas rester spectateurs, soutient Alice Huang, présidente de l'association, venue prêter main forte pour la préparation des repas. Alors on essaye d'apporter notre aide du mieux qu'on peut à ceux qui sauvent des vies.»

Bingsi Li, responsable du restaurant Chongqing Liuyishou, à Paris, le 22 avril 2020. | Valentin Cebron

Mais les restaurateurs ne cachent pas leur anxiété. «Pour l'instant, on survit tant bien que mal, se rassure Fabien Ling, 30 ans, gérant d'un restaurant à Roissy-en-France (Val-d'Oise). Le plus difficile, ce sera sans doute l'après. Quand on pourra rouvrir, est-ce que les clients reviendront?» Dans les rangs de la communauté chinoise, nombreuses sont les craintes à propos du 11 mai prochain. Pour Line Huang, hors de question de remettre son fils de 4 ans à l'école. «C'est encore trop tôt, j'ai vraiment peur d'une deuxième vague», déplore la restauratrice parisienne de 35 ans qui n'est pas sortie de chez elle depuis le 16 mars. Et Tamara Lui, présidente de l'association CFFC, de résumer: «La communauté chinoise a vécu un drame. Un drame bien plus long que n'importe quelle autre population lors de cette crise.»

Newsletters

Deux massacres sans importance: Pointe-à-Pitre 1967 et Philadelphie 1985

Deux massacres sans importance: Pointe-à-Pitre 1967 et Philadelphie 1985

D'où vient l'indifférence qui nimbe la longue histoire de la répression policière des minorités?

Le catch féminin, ou l'histoire d'une prise de pouvoir

Le catch féminin, ou l'histoire d'une prise de pouvoir

Il aura fallu attendre plus d'un siècle pour que les catcheuses s'imposent sur le ring, et le chemin est encore long pour que la discipline soit réellement inclusive.

Les classes populaires paient le plus lourd tribut au Covid-19

Les classes populaires paient le plus lourd tribut au Covid-19

Les personnes qui occupent les emplois les moins rémunérés sont particulièrement exposées au coronavirus. En temps de crise, cette situation pourrait aggraver les inégalités sociales de santé.

Newsletters