Santé

«Tout est revenu, même les souvenirs que je pensais avoir oubliés»

Temps de lecture : 6 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Karen, qui vit une histoire au long cours avec un rescapé de l'attentat du Bataclan.

«L'amour nous fait parfois perdre pied, et c'est difficile à accepter.» | J Stimp via Flickr
«L'amour nous fait parfois perdre pied, et c'est difficile à accepter.» | J Stimp via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Depuis plusieurs mois, je ne m'en sors plus. Même si je fais depuis peu des efforts pour accepter et être le plus possible en accord avec mon passé, je reste perpétuellement hantée par cette histoire. Même si dans ma vie, tout va plutôt bien hormis d'un point de vue sentimental, je suis encore bloquée et je fuis toute relation amoureuse.

Cette histoire est d'abord, comme toutes les histoires, loin d'être banale. Au risque de paraître un peu cliché, c'est l'histoire d'un amour impossible, compliqué, torturé, mais qui m'a beaucoup appris sur moi-même et les autres.

Il y a six ans, au détour de la place de la Sorbonne, je rencontre Norman. Il me plaît tout de suite et me donne sans grande conviction son numéro, afin que je le contacte. Il n'a fallu qu'un simple regard pour qu'il me plaise.

Par beaucoup d'aspects, Norman sortait de la norme. Il avait un plus, ce quelque chose qui te fait craquer. Je n'avais pas l'habitude de fréquenter ce genre de garçon un peu rebelle sur les bords et brut de décoffrage.

À ce moment de ma vie, je ressemblais à l'étudiante parfaite de la Sorbonne, qui réussit plus ou moins tout ce qu'elle entreprend et qui est avant tout une fille modèle.

Impossible pour moi de résister à son charme; je le contacte, nous nous parlons beaucoup et apprenons à nous connaître. Seulement, le hic est que je suis en couple et m'apprête à m'installer plusieurs mois à New York avec mon copain, avec qui j'étais depuis trois ans. Je préfère donc stopper ce semblant de relation et faire une croix sur Norman.

De retour à Paris et préparant un autre voyage pour le Brésil, je n'ai décidément pas oublié Norman et le recontacte, mais ce dernier me rappelle que j'ai quelqu'un dans ma vie. Nous continuons quand même à discuter, sans savoir si nous nous reverrons un jour.

Le temps passe, mais il ne sort pas de mon esprit. Je finis par me persuader que nous n'avons rien à faire ensemble, que je suis heureuse dans ma vie et amoureuse.

Seulement, la vie est parfois dure et injuste et nous prend de court. Nous sommes alors le 13 novembre 2015, et j'apprends en allumant ma télévision que Norman était présent au Bataclan au moment de l'attaque terroriste. Je le vois blessé, mon cœur semble alors s'arrêter, et c'est toute ma vie que je remets en question.

Je le contacte afin de prendre de ses nouvelles, mais je n'ai plus aucun signe de vie. Je tombe alors malade et en dépression. Je m'impose une remise en question, une hospitalisation s'ensuit, j'interromps mes études. Je suis perdue, je ne vois plus le bout de cette phase, je ne me reconnais plus. Mes proches et mes amies me soutiennent, et je reprends petit à petit goût à la vie.

C'est alors que Norman ressurgit et nous décidons de nous retrouver, de nous laisser le temps, de profiter de la vie. Peu à peu, je prends conscience de mes sentiments, mais je ne suis pas tout à fait guérie. Je suis fébrile et encore perdue, Norman également.

Étant honnête, je lui apprends que je suis toujours avec mon copain et que je ne compte pas le quitter, mais cela fait aussi partie du jeu de séduction que nous avons instauré au fil des années.

En revanche, sa copine, dont j'ignorais l'existence, me contacte et m'insulte. J'arrête tout et raye Norman de ma vie. Je quitte définitivement mon copain, afin de me retrouver avant tout. Je me concentre sur mes études et mes proches pour guérir complètement.

Seulement, plusieurs mois après, je contacte Norman, nous nous retrouvons, nous sommes libres et décidons de prendre le temps de nous connaître. Nous sommes au début du printemps, tout laisse présager que cette fois, nous pouvons vivre cette histoire d'amour.

Je découvre quelqu'un de fragile, de sincère, de traumatisé par les événements... Au fil du temps, je m'attache et je tombe amoureuse. Étant sur la réserve, je ne lui dévoile pas mes sentiments. Lui a des projets, m'en fait part; je m'en éloigne, toujours par peur.

Les vacances approchant, il me propose de partir à Florence, de rencontrer mes parents. Tout va très vite. Je prends un peu mes distances, en lui disant que j'ai d'autres projets et que nous pourrons faire ce voyage avec plaisir à la rentrée. Puis c'est à son tour de s'éloigner, et il finit par me quitter. Je dois encore avoir quelques affaires chez lui que je n'ai jamais réussi à récupérer.

J'avais pour conviction qu'il me quitterait, on peut même dire que je m'y attendais, mais je me suis sentie morte à l'intérieur. J'ai décidé de ne rien montrer, de bannir son nom, de finir mes études et de me tourner vers l'avenir. Petit à petit, mes émotions, mes envies, mes projets reviennent. Je tombe très amoureuse et oublie tant bien que mal cette histoire.

Jusqu'à cette année, où tout est revenu, même les souvenirs que je pensais avoir oubliés. Je me rappelle à présent de tout. Pire encore, les traumatismes du 13-Novembre reviennent au moment de l'attentat commis à la Préfecture de Paris en octobre 2019.

J'ai à nouveau peur, et c'est Norman que je crois revoir; je suis figée, incapable de travailler, je repense à toutes nos discussions sur le terrorisme, sachant que j'en ai fait une spécialité de mes recherches. Cela se voit, car à présent, je fais des crises d'angoisse, au point de finir aux urgences. Et là, c'est notre histoire que je revois. Moi qui étais incapable de pleurer après notre rupture, tout remonte. Est-ce normal?

J'ai consulté depuis, je me suis surtout reposée, éloignée un temps de Paris, mais j'ai quand même quitté mon partenaire –non pas à cause de Norman, mais car je ne me sentais pas capable de me donner à nouveau corps et âme pour une relation. Face au risque d'avoir trop peur, je préfère m'enfuir, me réfugier dans mon travail et mes voyages.

Peut-on après des années ressentir la même douleur? Quelqu'un comme Norman m'a transmis beaucoup d'émotions, est-ce logique? L'amour nous fait parfois perdre pied, et c'est difficile à accepter.

Karen.

Chère Karen,

Je crois aux fantômes des relations qui nous accompagnent toute la vie. Ces fantômes nous font souffrir, nous font sourire, nous jugent. Ils s'endorment et se réveillent parfois, ou ils attaquent sans crier gare avec une rare violence.

Je les connais bien ces fantômes, parce que je vis aussi avec. Et ces visages qui ne vieillissent pas portent en eux toute la culpabilité, la colère, l'incompréhension, l'injustice que j'ai pu ressentir ou faire ressentir aux autres.

Je crois que ces fantômes sont autant une malédiction qu'une force. Je me comprends mieux en regardant mes fantômes dans les yeux. Je sais ce que je regrette, là où j'ai échoué, là où je suis convaincue que j'aurais pu faire mieux. Dans un sens, ces fantômes, s'ils me jettent souvent à terre, me font aussi grandir.

Ces mirages ne sont aussi forts pour vous que parce que les sentiments l'ont également été. Vous pouvez décider de mettre tout ça derrière vous en allant consulter un·e professionnel·le, comme vous l'avez déjà fait. La thérapie aide. L'écriture aide aussi.

Ce dont vous devez prendre conscience par-dessus tout, c'est que le Norman de la vraie vie n'est plus depuis longtemps celui qui vous hante. C'est pour cela qu'une reprise de contact serait une erreur.

Quand les contours de ce fantôme s'affadiront, il y aura de plus en plus de place pour une autre histoire, un autre amour. Je me suis beaucoup dit, après de grandes souffrances amoureuses, que je ne pourrais plus aimer. Et en fait, c'est un sentiment que les parents connaissent bien, l'amour ne se soustrait pas, il ne fait que se multiplier.

Aimer, c'est ouvrir la porte à plus d'amour. Vous avez aimé, alors vous saurez aimer à nouveau. Et le fantôme de Norman sera toujours là, davantage comme un compagnon de vie que comme le gardien exclusif de votre cœur et de votre âme.

C'est une question de temps, je vous le promets. Parlez, écrivez, ne gardez pas ce fantôme pour vous et en vous. Petit à petit, il s'affaiblira et la perte de sa force marquera aussi la croissance de la vôtre. Vous apprendrez à vous servir de ce que vous avez appris avec cette histoire d'amour, et vous aimerez mieux et plus.

Vous devez gagner cette confiance en vous. N'ayez pas peur de vous retrouver seule avec vous-même. C'est vous que vous devez apprendre à aimer, ici, pour aimer à nouveau quelqu'un d'autre.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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