Société

Attirée par les lustres, une orientation sexuelle comme une autre?

Temps de lecture : 5 min

Un arbitrage britannique répond par la négative, mais plusieurs centaines de personnes vivant une romance avec des objets le soutiennent.

Ce que l'on appelle l'«objectum sexuality» peut être assimilé à du fétichisme mais aucune donnée médicale ne l'étaye. | Bundo Kim via Unsplash
Ce que l'on appelle l'«objectum sexuality» peut être assimilé à du fétichisme mais aucune donnée médicale ne l'étaye. | Bundo Kim via Unsplash

«Il faut aimer n'importe qui, n'importe quoi, n'importe comment, pourvu qu'on aime», exhortait Alexandre Dumas fils, dans Les idées de Madame d'Aubray. Pour sa part, Amanda Liberty aime un vieux luminaire. Mais pas comme un antiquaire se passionnerait pour une psyché du Directoire. Non, cette trentenaire britannique aime Lumière, un lustre acheté sur eBay en 2016, comme on aime un conjoint. Au point de vouloir l'épouser.

Et ce malgré l'incompréhension, les railleries, et même un récent arbitrage britannique selon lequel l'attirance pour les objets ne constitue pas une orientation sexuelle. Un jugement rendu dans le cadre d'une plainte pour discrimination, déposée par Amanda Liberty contre le tabloïd The Sun.

Aucune reconnaissance légale

Le contentieux remonte au 18 décembre dernier. Ce jour-là, le tabloïd d'outre-Manche publie un article attribuant plusieurs «prix». Parmi eux: celui de l'éco hypocrite, du zéro et… Le «Dagenham Award (Two Stops Past Barking)», «prix du cinglé» en français, pour lequel Amanda Liberty est nommée lauréate, en référence à son inclination.

S'estimant stigmatisée, Amanda Liberty a saisi un arbitre indépendant de la presse britannique, IPSO en soutenant que le Sun avait violé son code de conduite. Plus précisément la 12e clause, qui exige de la presse qu'elle bannisse les «références préjudiciables ou péjoratives sur l'orientation sexuelle d'un individu».

IPSO a rejeté la plainte d'Amanda Liberty. Au motif que l'attirance pour un lustre ne correspondait pas à la définition de l'Equality Act 2010, une loi anti-discrimination britannique, selon laquelle «l'orientation sexuelle est l'orientation d'une personne envers une personne du même sexe, ou du sexe opposé». IPSO a donc conclu que son code n'offrait protection «qu'aux individus en relation avec des personnes, et non avec des objets».

Les «objectum sexuals»

Une décision lourde de sens pour toute une communauté. Car aussi atypique que soit le goût d'Amanda Liberty, il ne s'agit pas d'une exception. En effet, l'association Objectum-Sexuality Internationale (OS Internationale) compte aujourd'hui quelque 400 membres qui se déclarent «objectum sexuals», c'est-à-dire attiré·es par des objets inanimés.

Erika Eiffel a fondé OS Internationale en 2008. Cette Américaine, championne de tir à l'arc, déplore l'arbitrage d'IPSO tout en reconnaissant sa légitimité «aux yeux de la loi». «J'apporte tout mon soutien à Mme Liberty, car je sais ce que c'est», confie-t-elle. Erika LaBrie, de son nom de naissance, estime elle aussi avoir été victime d'une médiatisation offensante. Laquelle lui a fait perdre sa compagne: la tour Eiffel.

«J'ai été transportée par l'énergie de son architecture»

Elle en est tombée amoureuse comme un·e autre se serait épris·e d'une idole de jeunesse. «J'étais fascinée par la tour depuis l'enfance, puis bouleversée lorsque je l'ai vue pour la première fois. Sa structure, ses décennies d'histoire, la patte de Gustave Eiffel…»

D'abord réticente à l'idée de «donner son cœur à un bâtiment public», elle saute le pas et organise en 2007 une «cérémonie d'engagement» à la suite de laquelle elle adopte le nom de la Dame de fer.

Mais une médiatisation «biaisée» met brutalement fin à l'idylle. «Un jour, j'ai accepté de participer à un documentaire sur ma liaison, en espérant qu'il apporterait du réconfort à ceux qui se croient seuls, comme j'ai longtemps cru l'être.»

«Si une personne [...] dit être épanouie dans sa relation avec une commode, il n'y a pas de pathologie à traiter puisqu'il n'y a pas d'appel à l'aide.»
Nanda Arvay, psychiatre

Appelé Mariée à la Tour Eiffel, le film aurait «sexualisé» sa relation tout en la faisant passer pour une «dégénérée mentale». Ce qui a conduit la Société d'exploitation de la tour Eiffel (SETE) à la «repousser». Contrainte de rompre avec l'édifice, Erika Eiffel a connu d'autres aventures depuis. Elle vit actuellement une relation heureuse avec un objet qui, cette fois, n'appartient à aucun patrimoine national.

Des amours ordinaires

Le récit d'Erika Eiffel a de quoi étonner. Mais d'une manière générale, les ressorts de l'attirance envers les objets ne sont pas si extraordinaires. Comme pour beaucoup, les membres d'OS Internationale ont découvert leur orientation à la puberté, apprend-on sur le site de l'association. Et, de la même manière qu'un·e hétérosexuel·le aurait une personne type, les objectum sexuals seraient séduit·es par des objets à la géométrie ou fonction précise.

La sexualité s'invite dans les relations «comme l'expression d'un amour, à l'instar de n'importe quel couple», affirme Erika Eiffel. Avant d'ajouter que les témoignages d'affection entre les partenaires pouvaient «prendre d'autres formes».

L'échange de mots tendres par exemple? Impossible au sens strict. Mais beaucoup d'objectum sexuals arriveraient à communiquer grâce aux sensations. Lesquelles permettraient «en général» de ressentir une flamme réciproque. Reste que chaque élan amoureux peut être déçu. Sur ce point, tout le monde est à la même enseigne. Y compris les objectum sexuals, qui expérimenterait parfois les affres d'une passion à sens unique.

L'œil médical

Erika Eiffel conçoit «tout à fait» que l'attachement romantique à un objet soit inconcevable. Tout en étant persuadée que «si une personne s'y intéressait sincèrement, elle verrait qu'il ne s'agit pas d'une obsession, d'une maladie ou d'une perversion».

De fait, cette inclination est communément assimilée au fétichisme. Soit l'une des huit paraphilies, anciennement appelées «perversions», recensées par la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5). Une autorité en la matière.

Il existe peu d'études médicales sur l'objectum sexuality. Nanda Arvay, psychiatre française, juge son affiliation au fétichisme «possible» sans être «forcément pertinente». Car selon elle, est malade celui ou celle qui se déclare comme tel·le ou qui représente un danger. «Si une personne inoffensive dit être épanouie dans sa relation avec une commode, il n'y a pas de pathologie à traiter puisqu'il n'y a pas d'appel à l'aide.»

«L'histoire médicale prouve que les partitions entre sain et malsain ne sont pas gravées dans le marbre.»
Nanda Arvay, psychiatre

Sur le sujet, OS Internationale est limpide. «Nous ne sommes pas à la recherche d'une cure», lit-on en tête de la FAQ du site de l'association. Dès lors, pour Nanda Arvay, supposer que ses membres sont malades relève moins du diagnostic médical que de l'étiquette normative. «Notre société a la fâcheuse tendance de lier certaines marginalités à des troubles mentaux, même en l'absence de données scientifiques», pointe la docteure.

En France, jusqu'en 1992, l'homosexualité était considérée comme une pathologie psychiatrique. Son changement de statut est dû aux révisions du DSM, et de la Classification internationale des maladies (CIM). «L'histoire médicale prouve que les partitions entre sain et malsain ne sont pas gravées dans le marbr, insiste Nanda Arvay.

De là à ce que l'objectum sexuality soit bientôt une orientation sexuelle protégée par la loi? «Au nom du respect des libertés individuelles, c'est un horizon possible, mais très improbable», estime la psychiatre. Tout en rappelant qu'il appartient à chaque génération de «nourrir un débat afin de redéfinir le tracé de sa normalité». Et de légiférer en conséquence.

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