Parents & enfants / Société

«À la recherche du sperme parfait» et des tabous sur la parentalité

Temps de lecture : 4 min

Sur Binge Audio, la journaliste Aline Mayard se met avec humour en quête d'un donneur et interroge le désir d’enfant.

Les quatres épisodes prouvent avec brio qu'on peut évoquer un sujet de société complexe de manière heureuse. | Matheus Ferrero via Unsplash
Les quatres épisodes prouvent avec brio qu'on peut évoquer un sujet de société complexe de manière heureuse. | Matheus Ferrero via Unsplash

«Contrairement à ce que je pensais, tout d'un coup, depuis que j'ai pris cette décision, j'ai commencé à vachement réfléchir à la génétique de mon futur enfant.» Dès le début, Aline Mayard annonce la couleur de sa série documentaire, «À la recherche du sperme parfait», diffusée dans Programme B sur Binge Audio. Pendant quatre épisodes de 15 minutes, elle raconte son cheminement quand elle décide de faire un enfant seule grâce à une PMA.

«J'ai envie de faire un bébé avec moi-même»

Mais ça n'a pas été toujours le cas. Elle avait plutôt en tête d'adopter un enfant, jusqu'au moment où elle se rend compte qu'en raison de son profil –elle est journaliste pigiste et queer–, la démarche s'avère ardue. Elle décide alors de recourir à un donneur. La question de la manière de le choisir émerge vite, son envie de partager avec son futur enfant un patrimoine génétique et des centres d'intérêts communs fait aussi surface.

«Je m'imagine mal dire à mon enfant que le donneur est un électeur du FN, adepte de chasse et qui déteste Titanic Elle s'interroge de nouveau: «Pourquoi voulons-nous un enfant qui nous ressemble?» C'est la franchise de cette question qui interpelle d'abord à l'écoute de ce podcast. «Beaucoup de monde se pose ces questions un peu gênantes, rappelle Aline Mayard. Alors qu'il n'y a pas de honte à avoir.»

«À la recherche du sperme parfait» lève l'omerta sur ce sujet rarement abordé et qui concerne toutes les personnes désirant devenir parent.

C'est ce que confirment son psychologue et une pédopsychiatre qui interviennent tout au long de cette enquête. Cette envie est naturelle car elle nous rassure. On se dit qu'on comprendra mieux l'enfant s'il nous ressemble. «J'ai envie de faire un bébé avec moi-même», clame haut et fort la trentenaire dans le deuxième épisode.

Pourtant, Aline Mayard connaît la différence. Elle ne ressemblait pas vraiment aux autres membres de sa famille. «C'est très important d'aimer son enfant quel qu'il soit. Je me sentais moi-même différente quand j'étais petite, mais il y a ce réflexe de se dire: “Je serai un meilleur parent si je le comprends”.» En abordant frontalement cette préoccupation, ce podcast lève l'omerta sur ce sujet rarement abordé et qui concerne toutes les personnes désirant devenir parent. «À la recherche du sperme parfait» met aussi en lumière un autre aspect de la parentalité lié à notre époque: choisir.

L'embarras du choix

Tout au long de sa démarche, Aline Mayard se demande quels sont les critères à retenir pour choisir son donneur: le physique? le QI? la voix? les centres d'intérêt? une présentation vidéo? un don anonyme, semi-anonyme ou pas du tout anonyme? Faut-il ne pas choisir ou demander à un copain? demander à Xavier Dolan? Suit la question concrète: souhaite-t-elle faire la PMA à l'hôpital ou de manière plus «cosy»? «Il y a trente ans, on avait beaucoup moins de choix pour devenir parent. Désormais, il y a de nombreuses options, mais guidées par cet objectif de famille parfaite. C'est très angoissant, constate-t-elle. Il y beaucoup de pression pour atteindre la perfection.» Elle cite par exemple l'angoisse de certain·es face aux courses puisqu'il faut bien manger, ne pas gaspiller, privilégier le bio et les circuits courts.

«Je ne pensais pas que je parlerai dans le podcast de cette injonction à la performance permanente, mais j'ai découvert beaucoup de choses dans mon enquête. Notamment que cette pression pesait sur la parentalité. Il faut prendre la bonne décision quant à la façon de faire le don, au donneur ou encore au type de parentalité. Il n'y a pas de solution parfaite.» Pour détailler les choix possibles, la journaliste a décidé d'offrir aux auditeurs et auditrices ses questions, des informations sur le déroulé du don, de nombreux témoignages de femmes ayant recours à la PMA, de donneurs, d'expert·es et surtout beaucoup de légèreté.

Humour, narration et visibilité

Les quatres épisodes prouvent avec brio qu'on peut évoquer un sujet de société complexe de manière heureuse. «C'est ma façon à moi de raconter des histoires. L'humour est selon moi la meilleure pédagogie.» Elle rappelle aussi que le désir d'enfant est un événement positif, même si les conditions sont difficiles. «Avoir un enfant, c'est prendre une décision heureuse. Si cela m'avait rendue malheureuse de choisir un donneur, c'est que je n'aurais pas dû le faire.»

Elle rappelle également que la PMA et les parentalités «hors normes» existent depuis longtemps et sont toujours traitées de manière grave. Ce qui n'est pas le cas de Plaisir d'offrir, un excellent podcast de Klaire fait Grr sur le don d'ovocytes, auquel on pense rapidement après avoir écouté cette série. Une référence que cite rapidement Aline Mayard: «J'avais beaucoup aimé qu'elle mélange ses réflexions personnelles et l'aspect logistique du don avec un ton humoristique.»

«On ne peut pas construire une société avec différents types de famille si on ne comprend pas les motivations de tout le monde.»
Aline Mayard, journaliste

On retrouve de plus en plus ce mode de narration dans les podcasts. «J'avais également beaucoup aimé la mise en scène d'Anouk Perry dans Qui m'a filé la chlamydia?» Cette démarche à la croisée de l'expérience personnelle et de l'enquête est plus fréquente dans les médias américains, que la journaliste affectionne. «En France, il y a un idéal autour de l'objectivité des journalistes, alors qu'on parle tous depuis notre propre expérience. D'autant que c'est très engageant de parler à la première personne. On a de moins en moins de concentration car tout va très vite, notamment avec internet. La mise en scène permet de toucher plus facilement les gens et de se reconnaître.»

Aline Mayard, qui a l'habitude de travailler sur des sujets très personnels, évoque aussi le manque de visibilité des sujets LGBT. «Si je ne le fais pas, qui va le faire?, s'interroge-t-elle. On a très peu parlé de la PMA dans les médias ou de manière très factuelle. Il n'y a rien eu sur les difficultés d'avoir un enfant seule ou sur ce que ressentent les personnes face à cette démarche.» Qu'est-ce que dit un don de notre société? Comment gérer le coparentalité? Quelles sont nos valeurs sur ces sujets? Ce sont ces interrogations peu abordées qui l'intéressent. «On ne peut pas construire une société avec différents types de famille si on ne comprend pas les motivations de tout le monde.» Désormais, on en sait déjà beaucoup plus sur le don de sperme pour une femme qui veut avoir un enfant seule.

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