Santé

«Je laissais les fourmis se promener sur mon corps nu»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille M., jeune femme handicapée qui pense pouvoir s'épanouir à travers la formicophilie.

«À l'âge adulte, ce jeu a commencé à prendre une dimension érotique.» | Paul Mason via Flickr
«À l'âge adulte, ce jeu a commencé à prendre une dimension érotique.» | Paul Mason via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Pour résumer mon cas, je suis une femme de 27 ans autiste et en situation de handicap (neuro-moteur principalement). Ma vie sentimentale et sexuelle, elle, est encore plus simple à abréger: inexistante, et ce depuis ma venue au monde.

Pendant que mes camarades de fac parlaient avec enthousiasme de leur coup du soir, j'étais encore à imaginer ce que l'on ressentait lors d'un premier baiser.

J'en ai longtemps eu honte, pensant que personne ne voudrait de moi à cause de mes particularités.

Et puis, il y a deux ans de cela, j'ai découvert le monde des fétiches et des pratiques en dehors des normes. Je croyais d'ailleurs, comme la majorité des gens, que cela se limitait au BDSM –ce qui est loin d'être ma tasse de thé, vu ma phobie de la violence. En fouillant un peu, j'ai découvert quelque chose qui me correspondait parfaitement: la formicophilie.

Enfant, j'adorais sentir les chatouilles des insectes et la bavouille des escargots sur mes bras, mon hypersensibilité tactile y étant sûrement pour quelque chose!

À l'âge adulte, ce jeu a commencé à prendre une dimension érotique. La masturbation «traditionnelle» ne m'ayant jamais attirée plus que ça (ce n'est pas faute d'avoir essayé!), je me contentais de laisser les fourmis se promener sur mon corps nu (la maison de campagne de mes grands-parents étant le cadre idéal). Par peur des potentielles maladies, je n'ai pas osé aller plus loin.

Comment en parler à mon ou ma futur·e partenaire sans qu'il ou elle soit gêné·e ou dégoûté·e?

M.

Chère M.,

La formicophilie est en effet une paraphilie connue, même si peu répandue. Deux éléments sont à prendre en compte quand vous déciderez d'en parler à un·e partenaire.

Certaines personnes ont un dégoût ou une phobie des insectes. On peut donc supposer que le versant sexuel de votre rapport aux insectes soit incompréhensible pour elles.

D'un autre côté, la formicophilie est une forme de zoophilie et implique donc l'impossibilité de consentement éclairé ou compréhensible par l'être humain. C'est en ce sens qu'une partie des gens peut la considérer comme répréhensible.

Ce sont les deux éléments que l'on peut vous opposer et contre lesquels, il me semble, il y n'a que peu d'argumentation possible.

En ce qui concerne les paraphilies, je veux préciser une chose: elles ne sont pas un problème si elles sont pratiquées avec des personnes consentantes dans un cadre sécurisé. Plusieurs pratiques sont punies par la loi quand elles utilisent à leur insu des personnes non consentantes ou se déroulent dans des lieux publics. Il est tout à fait possible de vivre sa paraphilie de manière légale.

J'aurais également tendance à affirmer qu'elles peuvent être considérées comme personnelles, c'est-à-dire que trouver un·e partenaire pour les partager avec qui l'on a une implication sentimentale est très rare. Les exhibitionnistes, fétichistes, frotteuristes, voyeuristes mais également les coprophiles, urophiles, émétophiles et clystérophiles vivent souvent leurs passions en dehors du cercle sentimental.

Soit il est possible de s'intégrer dans un groupe ou une communauté qui comprend ces sentiments: le réseau social FetLife me semble être un bon départ pour faire ce type de rencontres, à condition d'y être très claire dans sa présentation de profil. C'est également le moyen de profiter de savoirs que l'on ne peut acquérir qu'avec l'expérience.

Soit vous pouvez faire vos expériences par vous-même, par exemple en les consignant pour développer, presque scientifiquement, une méthode qui est la plus optimale pour vous faire parvenir au plaisir. Ces documents et textes peuvent en outre servir de support masturbatoire quand vous ne pratiquez pas.

Je veux préciser que dans le cas de paraphilies, le temps du fantasme et de l'organisation est parfois aussi important que le moment lui-même. L'anticipation peut et doit avoir une grande place dans la montée de votre plaisir. D'abord parce qu'il me paraît extrêmement compliqué, comme dans un grand nombre de paraphilies, que vos pratiques prennent une part quotidienne ou hebdomadaire dans votre vie –principalement pour des raisons d'organisation–, et d'autre part parce que l'aspect psychologique de votre paraphilie est à prendre en compte.

Pour ce qui est des sensations qui vous sont plaisantes, je vous propose de réfléchir à des moyens de les reproduire sans l'utilisation d'insectes. Des objets, comme un outil de massage de tête ou une roulette de Wartenberg, peuvent vous provoquer des sensations sur la peau qui pourraient vous satisfaire. C'est à vous, encore une fois, de faire des expériences et de les consigner pour comprendre et optimiser votre plaisir.

Pour en revenir à la question qui vous intéresse, je pense que ces objets et leur utilisation pourraient tout à faire intervenir dans le cadre sexuel avec un·e partenaire, sans que celle ou celui-ci ne s'en offusque.

Vous n'avez aucune raison d'avoir honte de vos penchants. Mais vous devez apprendre à vous connaître avant de penser à partager vos expériences avec une personne avec qui vous auriez une implication sentimentale. Il vous sera plus difficile d'expliquer et donc de faire comprendre si vous ne maîtrisez pas d'abord les tenants et aboutissants de votre paraphilie.

Comme je l'ai expliqué précédemment, vous pouvez décider de le faire seule ou de vous faire accompagner par des personnes qui partagent vos goûts. Quand vous saurez plus précisément ce qui vous donne du plaisir et comment l'obtenir concrètement, vous aurez plus de facilité à partager ce pan de votre personnalité avec une personne que vous aimez.

Lexique

Paraphilie: attirance ou pratique sexuelle différente des actes considérés comme «normaux». Le DSM, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, les qualifie de troubles psycho-sexuels (comme, un temps, le fut l'homosexualité). Certaines paraphilies, comme la zoophilie et la pédophilie, sont des délits dans plusieurs pays du monde. Mais la majorité des paraphilies se pratiquent sans mal dans un contexte sécurisé et avec le consentement des différent·es participant·es.

Fétichiste: personne ressentant une excitation sexuelle causée par le contact visuel et/ou physique d'un objet, une partie du corps spécifique ou une situation.

Coprophile: personne sexuellement excitée par les excréments.

Urophile: personne sexuellement excitée par l'urine.

Émétophile: personne sexuellement excitée par la pratique ou la vue du vomi.

Clystérophile: personne atteignant le plaisir grâce à la pratique du lavage anal.

Roulette de Wartenberg: instrument chirurgical utilisé en neurologie pour le diagnostic de certains troubles de la sensibilité, parfois détourné dans le cadre de jeux sexuels, principalement BDSM.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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