Culture

Rone: «Le titre de l'album prend un tout nouveau sens avec le confinement»

Temps de lecture : 9 min

Le musicien raconte «Room With a View», sa genèse, son interruption précipitée et un mois de mars tumultueux.

Room With a View au Théâtre du Châtelet. | Cyril Moreau
Room With a View au Théâtre du Châtelet. | Cyril Moreau

Nous sommes le 14 avril, vingt-huit jours de confinement sont déjà derrière nous, et même quand il s'agit de rencontrer –évidemment par webcam interposée– un parfait inconnu, la formule de politesse prend un poids tout de suite particulier. «Et toi, comment vas-tu vraiment?»

Confiné en famille, chez lui à Montreuil, Rone va bien. Le bientôt quadra, devenu en dix ans l'une des figures importantes de la scène électronique française, est heureux de pouvoir présenter au public son nouvel album, dont le titre, Room With a View, porte désormais avec lui une ironie toute nouvelle au vu des conditions dans lesquelles les gens vont le découvrir. Rone va bien donc, mais Erwan Castex de son vrai nom a vécu un mois de mars sous forme de véritables montagnes russes.

Représentation avortée

Tout avait pourtant si bien commencé. Au tout début du mois, Rone prend résidence au Théâtre du Châtelet pour y présenter le spectacle accompagnant ses nouvelles productions. Écrit et développé avec le collectif d'artistes (La)Horde, il est consacré, de manière un peu prophétique, à l'urgence climatique et à l'effondrement de la société. Neuf jours de représentations avec dix-huit danseurs et danseuses du monde entier sont prévus dans ce cadre bien plus habitué aux envolées lyriques qu'aux escapades électroniques.

Le théâtre affiche complet pour les premières soirées avant que le 8 mars, le gouvernement n'annonce l'interdiction des rassemblements de plus de 1.000 personnes. La direction du Châtelet, dont la capacité d'accueil atteint le double, décide de maintenir le spectacle avec une jauge limitée et des spectateurs et spectatrices «éparpillés un peu partout dans la salle», explique Rone. De plus en plus se présentent avec des masques de protection.

«C'était particulièrement étrange, surtout qu'à un moment donné, dans le spectacle, on a voulu symboliser l'effondrement climatique avec une pluie de poissons. Ils tombent sur scène puis se font balayer par des personnages qui portent eux-mêmes des masques. Moi j'arrête la musique à ce moment-là, c'est le silence total, je suis face aux spectateurs, je vois ça, les masques dans le public, et ça fait une espèce d'effet miroir extrêmement troublant. On s'est complètement fait rattraper par l'actualité.»

L'actualité finit même par les dépasser: le 13 mars, la taille limite des rassemblements est abaissée à 100 personnes, privant Rone et sa troupe des deux derniers jours de représentation. «On a tous pris un gros coup, avoue-t-il. C'était évidemment une décision complètement normale et légitime, mais c'était un peu dur psychologiquement de ne pas pouvoir faire une vraie dernière, qui est quelque chose de très symbolique. Puis c'était un spectacle hyper tactile, il y avait beaucoup de fusion et d'émotions. Passer de ça au confinement, le contraste était violent.»

Une «grosse redescente» malheureusement amplifiée par la maladie: quelques jours après la fin des représentations, Rone présente tous les symptômes du Covid-19. «Grosse fièvre, des difficultés respiratoires, perte d'odorat, tout ça... Donc a priori j'ai eu le virus, même si je n'ai pas été testé. Une petite période de flip chez moi, à me dire “putain mais je vais quand même pas finir à l'hôpital”... Et puis c'est passé.»

Aujourd'hui donc, Rone va bien. Son matériel, comme toute la scénographie du spectacle, sont encore au Châtelet, «comme si on avait tout laissé à l'abandon». C'est désormais son album, le cinquième depuis 2009, qui prend le relais, et dont l'écriture fut lancée dès la fin des deux ans de tournée qui ont accompagné le précédent, Mirapolis (2017). Et alors qu'il développait ses nouvelles idées, Rone vit arriver une invitation de la nouvelle directrice du Théâtre du Châtelet, Ruth Mackenzie, qui, soucieuse d'ouvrir sa salle à un public différent après trois ans de fermeture pour travaux, lui offrit une carte blanche pour venir se produire dans sa salle.

Le jardin de Sand et Chopin

«Surpris et flatté» par la proposition, Rone accepte immédiatement, avec déjà en tête que cette expérience constituerait son album à venir. «J'ai réfléchi à ce que je voulais faire, et je me suis rapidement dit que j'aimerais vraiment réussir à faire un spectacle avec du sens, mais sans prononcer un mot, trouver des choses très simples mais qui rentrent dans le cerveau de manière beaucoup plus percutante. Dans une société aussi bavarde que la nôtre, j'ai trouvé que c'était un beau challenge. Je voulais bosser avec des danseurs, et j'ai pensé à (La)Horde.»

Room With a View au Théâtre du Châtelet. | Cyril Moreau

Formé à Paris en 2011, le collectif mené par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel, aujourd'hui à la tête du Ballet national de Marseille, représentait un choix logique pour leur capacité à véhiculer des idées politiques par les corps. En 2019, ils présentaient Marry Me In Bassiani, spectacle consacré à la danse comme moyen de contestation en Géorgie. «J'ai tout de suite pris conscience que ce qu'on m'offrait venait avec une certaine responsabilité. Je me suis dit que je ne pouvais pas faire un concert juste pour faire danser ou rêver, même si j'adore ça. Je me sentais le devoir de mettre du sens, du fond, de parler de choses importantes.»

Au cours des premières réunions de travail, il définit avec (La)Horde les contours du spectacle et les premières idées de mise en scène, porté par l'envie d'écrire sur l'urgence climatique, tout en sachant pertinemment que c'est «un sujet très casse-gueule, parce qu'on pouvait en tirer un spectacle complètement niais, avec une fibre écologique à deux balles, ou pire encore, quelque chose de moralisateur».

«Je ne voulais pas que cet album sorte d'un ordinateur pour aller sur un autre, je voulais que mes morceaux prennent l'air au passage.»
Rone

Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que l'œuvre de Rone se retrouve liée à la lutte pour le climat: en 2019, il confie à Greta Thunberg et au réalisateur Tom Mustill son morceau «Motion» pour accompagner une vidéo de la jeune activiste, à un moment «où il y avait un énorme bashing sur elle, notamment de gens comme Michel Onfray, et moi je trouvais dingue que des philosophes passent du temps et dépensent de l'énergie à taper sur une gamine qui dit qu'il faut faire attention à l'environnement. Ça me révoltait un peu. D'ailleurs, je me souviens que quand j'ai posté la vidéo sur Facebook, je n'ai jamais eu autant de commentaires en dessous, et beaucoup de commentaires haineux et violents. C'était vraiment curieux, j'avais l'impression que les gens se trompaient de combat».

Si l'envie d'écrire sur la crise climatique est arrivée avec la proposition du Châtelet, le squelette de ce qui allait devenir ce nouvel album de Rone a été élaboré bien avant. Invité en mai 2019 par le Centre des monuments nationaux à venir travailler dans le lieu historique de son choix, il part s'enfermer pendant dix jours «dans le fin fond du Berry», à Nohant-Vic, dans la maison de George Sand. Il est entouré le jour par les visiteurs qui viennent découvrir ce domaine où est enterrée la romancière, et où son compagnon Frédéric Chopin a composé une grande partie de son œuvre.

Le soir venu, il se retrouve seul résident de ce lieu «très fantomatique, chargé d'histoire», et en profite pour laisser son imagination se faire porter par ce qui l'entoure. «J'ai voulu y faire quelques clins d'œil, avec des emprunts à Chopin, ou dans les titres de certains morceaux, comme “Sophora Japonica” et “Ginkgo Biloba”, qui sont des espèces d'arbres présentes dans le jardin. C'était super inspirant.»

Nouvelle perspective sur le monde

Puis il revient dans son nouveau studio, à Montreuil, pour terminer l'album, entrecoupant ses sessions de production de quelques allers-retours à Marseille pour présenter et échanger avec la troupe, et voir comment celle-ci s'approprie son travail. «Ça m'a permis de me rendre compte que plus les morceaux étaient épurés, plus les danseurs et les danseuses parvenaient à y trouver leur place. Quand je mettais des morceaux plus riches qui pourtant me paraissaient super pour la danse, je les sentais un peu bloqués.» Grand habitué des collaborations, que ce soit en musique (Bryce Dessner de The National, John Stanier de Battles, Gaspar Claus...) ou en voix (Étienne Daho, Baxter Dury, Noga Erez...), Rone imagine ce nouveau périple musical comme une aventure en solitaire, un «retour aux sources» et à son premier album Spanish Breakfast (2009), qu'il avait bricolé seul sur son ordinateur.

«J'avais enchaîné deux albums très riches, très denses, avec beaucoup de voix, beaucoup d'invité·es, et j'avais besoin de quelque chose de plus intime. Je savais que je voulais travailler seul, mais je ne voulais surtout pas que cet album soit juste quelque chose qui sort d'un ordinateur pour aller sur un autre, je voulais que mes morceaux prennent l'air au passage, qu'il y ait quelque chose de très organique. Et donc à Marseille, j'enregistrais des répétitions, pour pouvoir utiliser le bruit de pas des danseurs et des danseuses, ou même simplement l'air, dans un moment où ils s'étirent, où il n'y a rien de particulièrement intéressant à entendre mais où il y a de l'air. J'avais quand même envie qu'il y ait un peu de chair et de sang au milieu de mon électronique.»

Peu de choses viennent donc troubler les machines sur ce Room With a View baladé entre Aphex Twin et Brian Eno. Seules parfois quelques voix d'enfant («La Marbrerie»), d'adultes («Babel») apparaissent, presque comme des accidents. Des pas («Esperanza»), des respirations («Le Crapaud Doré»). Des chants, ceux de la troupe, sur «Human». Ou un dialogue, dans le bien nommé «Nouveau Monde», entre le romancier de science-fiction Alain Damasio, dont Rone avait déjà utilisé la voix sur «Bora Vocal» en 2009, et le physicien et philosophe Aurélien Barrau au cours d'une émission de Frédéric Taddeï consacrée à la collapsologie.

«Il s'agit seulement de consommer un peu moins bordel, c'est quand même pas la fin du monde», martèle Barrau, avant que Damasio ne vienne donner tout son sens à la prise de conscience par l'art que veut défendre Rone: «Si tes modes de perception et d'attention au monde n'ont pas été modifiés, et souvent ils sont modifiés par l'art, alors ton comportement ne va pas changer. Ce n'est pas le fait de savoir ou d'être informé qui te fait changer, c'est le fait que tout à coup, ta perception a tourné.»

Si les nouveaux morceaux de Rone se veulent porteurs de sens, leur subtil dénuement et les lignes de fuite qu'ils invoquent entre ambient et rave party leur permettent de ne jamais tendre vers l'obscurité, préférant évoquer une nouvelle perspective sur le monde plutôt qu'un sombre constat de son état. Et si les voix en sont presque absentes, c'est bien l'une d'elles qui vient clore l'album, dans ce «Solastalgia» (nom donné à la détresse psychique notamment liée à la crise écologique) qui ne cesse de planer: tout n'est pas perdu et l'humanité peut encore changer, dans l'entraide et la considération de l'autre symbolisées sur la pochette de l'album.

Room With a View au Théâtre du Châtelet. | Cyril Moreau

Père de deux jeunes enfants, Rone sait que le monde dans lequel il vit devient peu à peu le monde qu'il va leur laisser, et «très honnêtement, je flippe très peu pour moi-même, et bien plus pour eux. Alors j'essaye de faire le maximum, et de leur donner des clés. Et avec ce disque et le spectacle, il ne s'agissait pas de dire “on est les gentils, y a des méchants”, c'était plus une manière d'observer ce qu'il se passe. Et c'est aussi pour ça que cela s'appelle “Room With a View”, on se pose en observateurs du monde actuel, et on en parle de manière un peu abstraite comme on sait le faire, en musique et en danse. Et c'est vrai qu'avec le confinement, le titre de l'album prend un tout nouveau sens, on se dit “bah voilà, on y est”».

Si la pandémie a poussé nombre d'artistes à décaler la sortie de leurs disques, il n'en a jamais été question pour Rone. «On y a réfléchi dix minutes avec mon label, et puis on s'est dit que même si ça allait être compliqué à mettre en place, les gens en avaient besoin, que c'était trop lié à l'actualité et que ce serait absurde de le repousser.» Privé de son matériel et occupé par sa famille, il a tout de même pu trouver le temps de composer «8PM», morceau bricolé sur son ordinateur et offert à la compilation Music for Containment orchestrée par le musicien Molécule, dont les recettes seront reversées à la Fondation de France. La sortie du film La nuit venue de Frédéric Farrucci, dont il venait de réaliser la bande originale, sa première pour un long-métrage, prévue le 1er avril, est pour le moment mise entre parenthèses.

En attendant, Rone compte les jours avant de pouvoir retrouver sa troupe et remonter sur scène pour redonner corps à son Room With a View. «Je suis tombé amoureux de chacun d'eux, les gars comme les filles, ils m'ont bouleversé. Je n'ai jamais autant pleuré de ma vie, et pourtant je ne suis pas un grand émotif, mais c'était vraiment dingue.» Des discussions sont déjà en cours pour revenir au Théâtre du Châtelet en 2021. «On a quand même eu la chance de pouvoir assurer la plupart des représentations, ç'aurait été terrible de ne pas pouvoir le faire. Mais on reviendra.»

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