Société

Quand le caca est-il devenu mignon?

Temps de lecture : 8 min

De l'emoji crotte au caca arc-en-ciel de licorne, remontée aux origines d'une mode surprenante.

Les crottes de toutes les couleurs, surtout lorsqu'elles sont associées aux licornes, font fureur. | Capture d'écran via YouTube
Les crottes de toutes les couleurs, surtout lorsqu'elles sont associées aux licornes, font fureur. | Capture d'écran via YouTube

En 2015, les fabricants de Squatty Potty, une sorte de marchepied pour toilettes destiné à améliorer la posture pour déféquer, mirent en ligne une publicité sur YouTube. On pouvait y voir un prince charmant à l'air arrogant vanter les mérites du produit tout en se tenant à côté d'une marionnette de licorne, sorte de mélange entre un cochon d'Inde et Homer Simpson, qui était en train de faire la grosse commission, tantôt sur des toilettes, tantôt au-dessus de cornets à glace, de la crème glacée aux couleurs de l'arc-en-ciel lui sortant du derrière.

La vidéo était l'œuvre de Harmon Brothers, une agence de publicité qui s'était déjà fait connaître avec ses spots non moins décalés pour Poo-Pourri. Pour Squatty Potty, elle avait cherché à trouver ce qui s'éloignait le plus possible de la crotte, mais qui pourrait tout de même servir de métaphore pour en parler. Leur choix s'était arrêté sur la crème glacée. La pub devint immédiatement virale.

Squatty Potty n'est pas le seul exemple de concept commercial mêlant matières fécales et arcs-en-ciel, licornes ou autres choses mignonnes. Faites un tour sur internet et vous verrez tout un monde de cacas choupinous s'ouvrir à vous: les Poopeez, les Poo-nicorns, les Pooparoos, des tirelires crottes licornes arc-en-ciel, des déguisements crottes, des housses de coussin crottes à paillettes… et même une ligne entière de jouets vendus sous la marque Poopsie, comprenant notamment les licornes surprises Poopsie Slime (de poop, la crotte), jouets qui apparaissent dans le clip vidéo étrangement sexuel d'une chanson dont les paroles, pour qui parle anglais, comptent sans doute parmi les plus ahurissantes qu'il soit possible de trouver sur YouTube.

Cette reprise de My humps des Black Eyed Peas dit littéralement: «Qu'est-ce que tu vas faire avec toutes ces crottes? Mes crottes, mes crottes, mes crottes...»

Il y a aussi des tutos cuisine. Dans une vidéo datant de 2014, la célèbre YouTubeuse culinaire Rosanna Pansino, coiffée pour l'occasion d'une perruque de licorne, a expliqué la fabrication de cookies arc-en-ciel devenus depuis célèbres sous l'appellation «crottes de licorne». Tout cela pour dire que les occasions ne manquent pas de voir, toucher, manger ou jouer avec du caca mignon. Comment en est-on arrivés là?

À l'origine était un emoji

Tout est parti de l'emoji crotte. Aujourd'hui, les emojis sont tous plus ou moins standardisés, mais à leur création, en 1997, ils étaient l'apanage de trois opérateurs japonais de téléphonie mobile, qui avaient chacun leur propre set, parmi lesquels se trouvait la crotte. En 1997 l'emoji crotte de SoftBank était en noir et blanc, mais il était déjà sous forme de petit tas, avec des yeux et un sourire, ainsi que des vaguelettes verticales symbolisant l'odeur afin d'accentuer l'effet comique. On en trouve aussi d'autres versions, plus simples, moins amusantes, dans certains des premiers sets d'emojis japonais, ainsi que dans les premiers sets d'emojis de Google. Ce n'est que lorsque qu'Apple s'est lancé à son tour dans les emojis que le désormais célèbre emoji crotte a définitivement trouvé le joli petit minois qu'il arbore encore aujourd'hui.

En 2008, Angela Guzman, étudiante à la Rhode Island School of Design, fut embauchée pour un stage chez Apple. Elle n'avait jamais entendu parler des emojis auparavant, mais elle intégra l'équipe en charge de concevoir les quelque 500 emojis d'Apple… dont celui de la crotte.

C'est la complexité sémiologique de l'emoji crotte, en quoi il est et il n'est pas ce qu'il représente, qui explique pourquoi les gens l'aiment tant.

«Nous avons débattu de plusieurs choses autour de la manière dont nous voulions dessiner ce petit tas de crotte. Est-ce qu'il fallait garder les yeux? Est-ce qu'il fallait le faire sourire? Est-ce qu'il fallait mettre des mouches autour?», se souvient-elle. L'équipe décida en fin de compte de ne pas garder les mouches et d'éviter le côté crado. «Nous avons dû prendre plein de décisions très vite pour lui donner un aspect vraiment joyeux et mignon.»

L'emoji crotte semble désormais occuper un nouvel espace, où il n'est plus vraiment considéré comme une crotte (quelque chose de sale et gênant), mais où son lien avec la crotte, quoique ténu, lui donne néanmoins un côté interdit, provocant, drôle et intéressant. C'est le genre de choses avec lesquelles les parents n'ont pas vraiment envie de vous laisser jouer, mais pas assez méchant non plus pour qu'ils vous en privent. C'est cette complexité sémiologique de l'emoji crotte, à savoir en quoi il est et il n'est pas ce qu'il représente, qui explique pourquoi les gens l'aiment tant: il est chaleureux, il n'a pas de sens précis et vous pouvez voir en lui ce que vous voulez.

Et cela nous amène aux cookies crottes de licornes.

La créatrice du premier cookie crotte de licorne est une Américaine dénommée Kristy Therrien, qui vit en Californie du Sud. À l'origine, elle s'était inscrite à un concours de cuisine dans le but de gagner un iPad. «J'allais faire un cookie que je voulais appeler Unicorn Sneeze,“éternuement de licorne”. Je me disais: “C'est ça! Si une licorne éternuait, ça ferait des paillettes!”… J'étais chez mes parents et ma mère m'a demandé: “C'est pour quand, déjà, ta merdouille de licorne?” Et je me suis dit: “Mais oui, c'est ça! Ce sera de la crotte de licorne!»

Les cookies de Kristy Therrien | Capture écran de l'émission télé Anderson

C'était au début des années 2010, à l'époque où les emojis commençaient tout juste à prendre aux États-Unis. Comme Therrien l'explique, l'idée ne lui est pas venue directement de l'emoji crotte lui-même, mais il lui a fait prendre conscience que le concept pouvait ne pas être trop dégoûtant et qu'elle pouvait donc l'essayer. «Ça m'a rassurée. Sans ça, je ne sais pas si je l'aurais fait. Ça m'aurait fait trop peur», se souvient-elle.

Therrien mit ses cookies crottes de licorne sur le site internet du concours. D'autres personnes commencèrent à mettre en ligne des vidéos d'elles-mêmes en train d'en faire et Therrien comprit que si elle tenait à garder son idée, il fallait qu'elle les fasse elle-même.

Elle commença à produire les cookies professionnellement et ils furent présentés dans une célèbre émission télévisée américaine. Elle reçut alors une commande de 10.000 cookies. Elle mit d'abord sa famille au travail, puis embaucha une boulangerie pour les produire. «Il faut imaginer des tables sur, je ne sais pas… 5, voire 10 mètres, entièrement recouvertes de cookies empilés en pyramides de un mètre de haut.» Elle possède la marque déposée Unicorn Poop («crotte de licorne») pour les cookies, mais cela n'a pas empêché le concept de prospérer ailleurs.

Des jouets crados pour filles

Le jouet le plus délirant que j'ai pu voir reprenant ce concept est la licorne Poopsie Slime Surprise, un bébé licorne de couleur pastel, (beaucoup trop) sexy et qui fait des crottes de slime. Il en existe quatre versions différentes (c'est ce qui explique le «surprise» dans le nom: on ne sait pas à l'avance sur laquelle on va tomber) et chacune coûte la somme de 70 euros en moyenne. Le logo Poopsie est écrit en lettres bulles pailletées aux couleurs de l'arc-en-ciel. C'est un jouet qui est clairement girly et c'est sans doute là que réside la grande nouveauté: les jouets «dégoûtants», qui étaient jusqu'ici plutôt destinés aux garçons, sont désormais conçus pour les filles. Arcs-en-ciel, licornes, paillettes: les fabricants de jouets ont décidé d'avoir recours à tout l'arsenal du marketing girly pour transformer des jouets pipi-caca en jouets pour petites filles.

Les licornes Poopsie Slime Surprise surfent sur l'immense popularité du slime, non seulement parce qu'elles en incluent dans le jouet, mais aussi en comptant sur les nombreuses chaînes YouTube qui font essentiellement la promotion des jouets à base de slime aux enfants. C'est en fait un grand cocktail d'éléments déjà très populaires sur la plateforme de vidéos, ce qui donne un résultat à la fois très bizarre et simple à comprendre. Prenez des paillettes, du slime, des licornes, du caca, un emballage idéal pour une vidéo d'unboxing (littéralement, de «déballage» du jouet), mélangez le tout pour avoir le plus de référencements possible dans les moteurs de recherches et les contenus vidéos et vous obtenez cet objet on ne peut plus saugrenu: un bébé licorne qui défèque du slime. L'influence de YouTube, des influenceurs et des influenceuses est devenue si forte sur ce marché que les jouets eux-mêmes sont devenus des influenceurs.

J'avais le sentiment qu'il manquait encore à mon analyse une opinion indispensable sur le phénomène du caca mignon: celle d'une enfant. Jill Franclemont est une maman qui a laissé, sur Amazon, un commentaire au sujet de la licorne Poopsie Slime Surprise, après en avoir offert une à sa fille Ady, âgée de 6 ans. Ady adore YouTube et tout particulièrement les vidéos d'autres enfants s'amusant avec des jouets. Jill Franclemont a acheté une licorne pour faire plaisir à Ady, et quand le colis est arrivé, elle a eu à peu près le même sentiment que moi: c'est un jouet bizarre et beaucoup trop sexualisé. Toutefois, elle a bien compris que ce sont des détails dont sa fille se fiche. «Ça lui plaît surtout parce que ça brille, c'est coloré et plein de paillettes», explique-t-elle. Elle était aussi assez certaine que, quoi qu'elle puisse en penser, l'attrait du jouet n'avait rien à voir avec le côté cracra. Ady l'a vite détrompée: «J'en voulais une parce qu'elles font caca!»

La réaction d'Ady semble être une preuve de plus que tous ces jouets parlent d'excréments et, en même temps, n'en parlent pas tout à fait. D'un côté, ils en diffèrent (il s'agit de slime, de licornes… on peut ignorer le côté «sale»), mais de l'autre… ça reste tout de même du caca et c'est ça qui est rigolo.

Si ces jouets nous permettent de parler sans honte du corps avec nos enfants, c'est que le caca à paillettes doit avoir tout de même un peu de bon.

Et c'est là que, pour moi, réside toute la question du caca mignon, du caca kawaï: nous donne-t-il, en particulier aux filles, la possibilité de parler plus librement de nos excréments? Ou bien n'est-ce qu'un moyen, au contraire, de les cacher en maintenant l'illusion qu'il ne s'agit que d'histoires de fleurs, d'arcs-en-ciel et de licornes? Le caca kawaï existe, mais est-ce réellement du caca? Et si ça n'en est pas réellement, qu'est-ce que c'est?

La cynique qui est en moi dirait que ce n'est qu'une opération de marketing de plus, un nouveau moyen provocateur, amusant et surtout lucratif de nous vendre des produits. Sur le marché des jouets d'enfants en particulier, cela a même créé une niche jusque-là inexistante: celle des jouets crados pour filles. Mais mon moi moins cynique se demande tout de même si les filles ne méritent pas, elles aussi, si c'est ce qu'elles veulent, d'avoir accès à ces jouets qui leur donnent la possibilité de se comporter de manière inélégante dans la joie et la bonne humeur.

Je suis d'accord avec les gens qui trouvent que ces jouets (qu'ils soient destinés aux garçons ou aux filles) sont de mauvais goût. Mais s'ils nous permettent de parler plus ouvertement et honnêtement, sans honte, du corps avec nos enfants, c'est que le caca à paillettes doit avoir tout de même un peu de bon. Reste à déterminer à quel point.

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