Société

Le Covid-19 est le premier vrai ennemi des baby-boomers

Temps de lecture : 6 min

Sidérée par l'attaque du coronavirus contre une génération que l'on croyait éternelle (et qui se pensait telle), la société politique, civile et médicale a fait corps pour la protéger.

Sur le marché de Cadillac, en Gironde, le 25 avril 2020. | Georges Gobet / AFP
Sur le marché de Cadillac, en Gironde, le 25 avril 2020. | Georges Gobet / AFP

Emmanuel Macron, sans doute sous l'influence du comité scientifique consultatif, a cru bon d'annoncer le prolongement du confinement des plus âgé·es au-delà du 11 mai, avant de réaliser sa bévue et de retirer prestement sa proposition, après la houle de protestations émises par les membres de la génération inoxydable –d'Axel Kahn à Daniel Cohn-Bendit, de Pascal Bruckner à Alain Minc.

Comment imposer une discrimination d'âge à une génération qui impulsa le mouvement de rupture contre les discriminations de tous ordres? Comment retirer de la liberté à une classe d'âge qui fit de ce principe une boussole? L'argument est implacable.

L'adversaire que personne n'attendait

Ce changement de pied présidentiel n'illustre-t-il pas l'adage «et à la fin, c'est toujours la génération inoxydable qui gagne»? Celle-ci, selon le livre ironique de Michel Cicurel (paru en 1989), «peut se vanter d'avoir à 20 ans balayé les attitudes sociales rigides du passé et vers la trentaine assuré le triomphe de l'économie de marché».

Sa destinée relève du miracle historique: elle n'a pas eu à affronter de guerre sur son territoire, elle a connu le boom éducatif, le plus spectaculaire allongement de la vie, une envolée sans comparaison de la consommation, elle a contribué à la libération des mœurs et, enfin, elle a inventé la communication décentralisée et la numérisation de l'économie.

Aujourd'hui, bien qu'étant majoritairement à la retraite, elle ne s'est pas retirée de la scène. En coulisses et dans les médias, elle jouit encore d'une réelle influence –en tout cas pour ses membres professionnalisé·es.

Pourtant, cette génération est à la peine. Alors qu'elle a toujours vécu dans le narcissisme de l'éternel recommencement et de l'invincible jeunesse, elle figure en première ligne face à l'attaque du coronavirus: au 23 avril en France, l'âge moyen des cas admis en service de réanimation était de 63 ans, et 75% des personnes décédées avaient 75 ans ou plus.

Le Covid-19, c'est le premier vrai ennemi de la génération de l'après-guerre. Face à la conscience de la fragilité de ses aîné·es –ainsi sont nommé·es, dans un style pudique, limite déférent, les plus de 70 ans–, quel choix collectif ont pris les politiques? Celui d'un confinement généralisé pour plusieurs semaines, assorti d'une mobilisation intensive du système hospitalier et des personnels soignants: «quel qu'en soit le coût», a dit Emmanuel Macron.

Certes, depuis les années 1960, la valeur de la vie humaine n'a cessé de s'élever, de l'abolition de la peine de mort à l'idée de la «guerre zéro mort» –il y eut même ce raide slogan des pacifistes allemands, «plutôt rouge que mort».

Pourtant, choisir la vie à tout prix plutôt que les eaux égoïstes du calcul monétaire, ce renversement fait date, même s'il est depuis longtemps dans l'air du temps des sociétés développées, qui consacrent des budgets à rallonge pour les soins médicaux et la recherche.

C'est la première fois que ces sociétés n'hésitent pas à mettre en danger leur avenir pour quelques dizaines de milliers de décès[1]: cette décision, annoncée lors d'une puissante vague d'émotion collective amplement relayée par les médias, a été reçue comme le triomphe de nos valeurs.

Il a fallu une poignée de semaines pour que quelques acteurs économiques interrogent timidement ce choix, qui engage le futur de toutes les générations.

C'est la première fois que ces sociétés n'hésitent pas à mettre en danger leur avenir pour quelques dizaines de milliers de décès.

Cette impulsion puise à deux mouvements de pensée qui se sont développés au fil des soixante dernières années. L'un est issu de l'hyper-modernisme et de la révolution de la cybernétique: le mythe prométhéen du prolongement presque éternel de la vie grâce aux avancées des biotechnologies, situation que décrit Yuval Noah Harari dans Homo Deus.

L'autre, l'effroi face à la mort possible de parents vieillissants, révèle la puissante représentation sociale de la famille et le resserrement des liens intergénérationnels autour de solidarité matérielles et d'interdépendances affectives.

De Homo Deus à la crise sanitaire

L'idée de la mort de la mort (titre d'un essai de Laurent Alexandre) irrigue l'histoire de la révolution numérique. Si comme l'exprime Harari, l'immense majorité des technologues et des médecins de la Silicon Valley tiennent à distance les rêves affichés d'immortalité, cet imaginaire est en revanche présent chez nombre des scientifiques du numérique.

L'inventeur Ray Kurzweil a été nommé en 2012 directeur de l'ingénierie chez Google et a lancé une filiale, Calico, dont la mission est de «résoudre le problème de la mort». Il a depuis beaucoup écrit sur le mythe de la singularité, soit le dépassement du stade humain grâce à l'intelligence artificielle, idée dont on trouve déjà la trace chez les inventeurs de l'ordinateur dans les années 1950.

Si la question de la singularité a fait l'objet de maintes critiques, voire moqueries, il n'empêche que la projection d'un être humain remodelé par les avancées des biotechnologies et destiné à une longévité de vie impressionnante inspire beaucoup des penseurs et dirigeants de la tech, comme Peter Thiel, Sergey Brin ou Larry Page.

Le caractère insupportable de la mort, dans un contexte où le ciel est vide, a suivi la trajectoire historique de la génération des baby-boomers.

En 2000, la biologiste philosophe Donna Haraway a écrit une fiction politique, le Manifeste cyborg, qui annonce un projet de rupture: la fabrication de créatures hybrides façonnables à merci.

Au-delà du transhumanisme, Yuval Noah Harari signale une autre obsession de l'être humain du XXIe siècle: le droit au bonheur. L'utopie californienne, largement imbriquée avec des œuvres de science-fiction, est loin d'avoir pénétré tout l'Occident et demeure une sorte d'artefact local.

Le caractère insupportable de la mort, dans un contexte où le ciel est vide, a néanmoins suivi la trajectoire historique de la génération des baby-boomers, portée par le culte de la jeunesse et un hédonisme qui ne se résume pas du tout à la frénésie consommatoire, mais inclut également le souci de soi et de son bien-être, autrement dit sa pleine santé physique et morale.

La figure renouvelée du grand-parent

L'idéalisation de la famille, autre miracle, a survécu à tous les bouleversements juridiques qui ont élargi les droits de l'individu: divorce, droit à l'avortement, mariage entre personnes du même sexe et élargissement du droit à la PMA –sans doute, d'ailleurs, ces évolutions ont-elles paradoxalement facilité une revalorisation de la communauté familiale.

Plus généralement, dans le domaine des représentations, l'image du couple avec enfants, celle des grands-parents comme soutiens et références de toute une lignée est aujourd'hui magnifiée, en particulier en France, où la natalité demeure de bon niveau.

Comme le note François de Singly, la famille demeure attractive parce qu'elle est devenue relativement compatible avec la liberté personnelle, et beaucoup de gens pensent qu'elle constitue un groupe où l'on peut trouver son épanouissement.

La critique virulente de la famille comme institution destructrice de l'individu telle qu'elle a été pratiquée dans les années 1960 dans le sillon de l'antipsychiatrie promue par David Cooper ou Ronald Laing a donc fait long feu. La génération 68 a produit et accompagné une régénérescence de la structure familiale.

On peut même affirmer que la famille, constituée d'un couple, de ses enfants (ou d'un ou des enfants issus de l'un·e des membres du couple) et des ascendant·es, enrichie d'une myriade de liens élargis et amicaux tissant une tribu affective, apparaît plus que jamais comme l'horizon de référence et le pôle de confiance des sociétés contemporaines, en particulier en France.

Dans cette transformation a émergé une figure sociale renouvelée, celle du grand-parent qui, allongement de la vie et travail des femmes aidant, ne se résume plus à la vieillesse et à la relégation mais incarne plutôt un fil reliant les classes d'âge, notamment en assumant des fonctions d'aidante ponctuelle et bienveillante pour les enfants des enfants (sorties d'école, vacances, aide scolaire, etc).

Toujours au fait des tendances, Ségolène Royal, alors jeune députée, a publié en 1989 un livre prémonitoire intitulé Le Printemps des grands-parents, sous-titré La Nouvelle Alliance des âges.

Parallèlement, nombre des membres de la génération inoxydable, dont beaucoup restent en bonne santé au-delà de la retraite, se sont trouvé·es de nouvelles fonctions en animant bénévolement un tissu associatif ou des activités civiques locales aujourd'hui très vivaces –quand elles et ils ne sont pas purement et simplement encore en activité.

Conclusion: en mars-avril 2020, sidérée par l'attaque du coronavirus contre une génération que l'on croyait éternelle (et qui se pensait telle), la société politique, civile et médicale a fait corps pour la protéger.

En n'imposant pas de mesure d'âge dans la levée du confinement prévue le 11 mai, le gouvernement la renvoie à son libre arbitre, respectant une philosophie politique fortement ancrée chez ces soixante-huitard·es. La génération inoxydable aura décidément été la plus chouchoutée, avec le plein assentiment des classes d'âge suivantes.

1 — Près de 800.000 personnes sont mortes du VIH en 2018, principalement en Afrique, sans que cela n'émeuve plus que cela l'opinion mondiale. Retourner à l'article

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