Culture

«Normal People», une adaptation particulièrement réussie

Temps de lecture : 6 min

Inspirée du best-seller de Sally Rooney, la fiction réussit le pari de retranscrire avec subtilité le lien qui unit les protagonistes sans passer sous silence les différences qui peuvent les séparer.

La série tient en équilibre sur les épaules des deux jeunes interprètes, Daisy Edgar-Jones dans le rôle de Marianne et Paul Mescal dans celui de Connell. | Capture d'écran via YouTube
La série tient en équilibre sur les épaules des deux jeunes interprètes, Daisy Edgar-Jones dans le rôle de Marianne et Paul Mescal dans celui de Connell. | Capture d'écran via YouTube

Tous les mercredis, Anaïs Bordages et Marie Telling décryptent pour Slate.fr l'actu des séries avec Peak TV, une newsletter doublée d'un podcast.

Les séries ne sont pas toujours très bonnes pour parler de problèmes de classes. Depuis la révolution de Roseanne et sa famille d'ouvriers dans les années 1990, peu de séries se sont emparées du sujet avec la précision requise. Il y a eu Shameless, Malcolm et Friday Night Lights, qui mettaient en avant des personnages attachants issus de classes américaines modestes voire défavorisées. Il y a Insecure, une des rares séries où les personnages occupent des logements en adéquation avec leurs revenus.

Certains programmes font le pari de l'anti-glamour, comme SMILF, dont l'héroïne, mère célibataire complètement débordée, vit dans un studio presque insalubre. D'autres misent au contraire sur le glamour et s'attaquent aux rapports de classe avec des gros sabots, comme Big Little Lies ou Little Fires Everywhere. Et puis il y a celles, les plus nombreuses, pour lesquelles le réalisme est un concept abstrait: Friends, Sex and the city, Girls, et leurs appartements new yorkais somptueux, sans parler de Gilmore Girls, où les revenus limités de Lorelai sont sans cesse oubliés grâce à la richesse de ses parents ou de ses petits-amis. C'est pourquoi il est particulièrement rafraîchissant de regarder Normal People, une des rares séries dramatiques à traiter le sujet en filigrane avec autant de nuance.

À cause de la pandémie, le monde des séries se retrouve complètement bouleversé: saisons raccourcies, sorties reportées (Fargo, The Handmaid's Tale), tournages annulés (Lord of the Rings, Succession)... Quelles seront conséquences sur le long terme? Sera-t-il encore possible de binge-watcher de nouvelles séries à la rentrée?

Le gros plan: «Normal People» (BBC 3/Hulu)

Quand on a appris que la BBC préparait une adaptation du best-seller de Sally Rooney, on était à la fois excitées et inquiètes. Comment retranscrire à l'écran la prose introspective de l'autrice irlandaise et la relation complexe entre ses deux protagonistes, Connell et Marianne? Car Normal People a pour seule intrigue une histoire d'amour qui s'étale du lycée jusqu'à l'âge adulte, avec ses moments de grâce, ses malentendus et ses séparations. Heureusement, et presque miraculeusement, la série est à la hauteur de nos attentes. D'abord grâce à son écriture, à laquelle Sally Rooney a elle-même participé. Très fidèle à l'œuvre d'origine, le scénario parvient à subtilement retranscrire le lien entre Marianne et Connell, mais aussi tout ce qui les sépare –de leurs insécurités respectives jusqu'aux différences de statut social. La série est aussi servie par une réalisation délicate et pudique, orchestrée dans les six premiers épisodes par le cinéaste irlandais Lenny Abrahamson (Frank, Room) puis par la réalisatrice anglaise Hettie Macdonald.

Mais toute la série tient en équilibre sur les épaules des deux jeunes interprètes, Daisy Edgar-Jones dans le rôle de Marianne et Paul Mescal dans celui de Connell. À la fois charismatiques et vulnérables, ils donnent vie aux héros du roman. Là où d'autres adaptations plus médiocres auraient eu recours à une voix off pour exprimer les non-dits et les pensées les plus intimes des personnages, Normal People fait le pari de faire confiance aux personnes qui les incarnent. Grâce à leur talent et à leur alchimie, on croit en leur histoire et à leur connexion –si bien qu'on se sent parfois de trop dans leurs moments les plus intimes. Normal People est une œuvre sensuelle et émouvante qui donne envie d'aimer, de s'accepter et de s'ouvrir aux autres. Un petit bijou qui fait beaucoup de bien dans une période morose.

On regarde aussi

The Midnight Gospel (Netflix) – Une série animée complètement perchée par le créateur d'Adventure Time. On a un peu l'impression de faire un voyage dans un cerveau sous acide et en pleine crise existentielle, et c'est souvent très drôle. À tenter si votre dealer ne livre plus pendant la quarantaine.

Never Have I Ever (Netflix) – Bourrée de charme, la nouvelle série de Mindy Kaling est sans doute sa plus touchante. L'actrice principale Maitreyi Ramakrishnan est une révélation dans ce qui est son premier rôle à l'écran.

Hollywood (Netflix) – Ryan Murphy réinvente le vieil Hollywood dans cette nouvelle série qui arrive à être à la fois caricaturale et trop lisse. Après The Politician, on va commencer à croire que sa collaboration avec Netflix était peut-être une mauvaise idée.

Coronavirus Explained (Netflix) – Hé oui, la série documentaire produite par Vox lance une saison spéciale coronavirus, narrée par J.K. Simmons. On n'apprend pas grand-chose dans le premier épisode, si ce n'est que Bill Gates avait TOUT VU VENIR.

Le crush: Paul Mescal (Connell dans «Normal People»)

Avec son accent irlandais, son corps de statue grecque, ses magnifiques yeux bleus et sa pudeur touchante, il est le Connell de nos rêves.

Peak de chaleur: quand il détache le peignoir de Marianne et l'embrasse sur le ventre avec douceur et assurance.

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On répond à toutes vos questions pour vous aider dans cette quarantaine.

«Je connais par cœur tous les meilleurs épisodes de Buffy («Once More With Feeling», «The Body», «Becoming», «Innocence»...) mais ce sont souvent les plus tristes et j'ai envie de revoir des épisodes drôles et ultra divertissants. Vous me conseillez lesquels?» –Anaïs

Quand on essaie de vendre Buffy à des novices, on privilégie souvent les épisodes que vous avez cités pour prouver tout le brio et la portée émotionnelle de la série. Mais une grosse partie du charme de l'œuvre culte de Joss Whedon, c'est aussi son humour méta et son amour du camp. Des ingrédients que l'on retrouve dans «School Hard» (S2E3), l'épisode qui introduit deux des meilleurs personnages de toute la série, Spike et Drusilla, et force Buffy à jongler entre son rôle de tueuse et ses obligations de lycéenne lors d'une réunion parents-profs. Il y a aussi «Homecoming» (S3E5), où Cordelia et Buffy s'affrontent dans un concours de popularité avant de devoir s'unir pour sauver leur peau, «Band Candy» (S3E6), où tous les adultes retombent en adolescence –y compris Giles et Joyce qui se roulent des pelles sur le capot d'une voiture–, et «Doppelgangland» (S3E16), où Willow est confrontée à son alter ego maléfique.

Malgré l'introduction de Riley, la quatrième saison nous a quand même offert des sommets de divertissements. Avec, bien sûr, «Hush» (S4E10), l'épisode silencieux toujours cité parmi les meilleurs de la série, qui est tout aussi drôle que terrifiant. Mais aussi, «Fear Itself» (S4E4), un excellent épisode d'Halloween, et «Superstar» (S4E17), où le nerd Jonathan se transforme soudain en héros (avec un nouveau générique créé pour l'occasion –mais comment ne pas adorer cette série??). Un sous-genre qu'on affectionne particulièrement est celui où la personnalité de Buffy est altérée le temps d'un épisode. Il y a «Halloween» (S2E6), où l'héroïne se prend pour une femme victorienne vulnérable, «Intervention» (S5E18), où l'on a droit à deux Buffy grâce au Buffybot, «Something Blue» (S4E9), où Buffy et Spike se fiancent sous l'effet d'un sort, ou encore «Who are you» (S4E6), dans lequel Faith et Buffy échangent leurs corps. Enfin, on vous conseille aussi «Tabula Rasa» (S6E8), l'un des épisodes les plus drôles de la série, dans lequel tout le Scooby Gang perd la mémoire. Arrêtez juste l'épisode cinq minutes avant la fin si vous voulez éviter une scène extrêmement poignante. Ou bien continuez. Car, après tout, le mélange entre émotion et humour est le secret de cette série parfaite.

«Connaissez-vous un équivalent à Pushing Daisies (aka ma série préférée de tous les temps)? J'ai besoin de ma dose de choupi-zarbi quotidienne.» –Delphine

Difficile de trouver un vrai équivalent à cette série aussi unique! Si c'est son côté quirky que vous recherchez, suivez les enquêtes de Dirk Gently et son équipe de détectives complètement barjos. Vous pouvez aussi essayer Search Party, thriller-comédie sur un groupe de hipsters new-yorkais·es qui se mettent à la recherche d'une amie disparue. Dans un genre un peu plus sérieux, The OA est une des séries les plus zarbi de Netflix qui contient son lot de personnages attachants, et une histoire d'amour vraiment surprenante. En parlant de zarbi, avez-vous déjà vu Twin Peaks? La série culte de David Lynch détourne les codes des soaps américains tout en y infusant une bonne dose de mystère et de frissons. Et si ce n'est pas déjà fait, il faut évidemment regarder l'autre série culte annulée trop tôt de Bryan Fuller, Dead Like Me, sur la vie après la mort d'une jeune fille très cynique, avec Mandy Patinkin dans le rôle de son mentor et Callum Blue dans le rôle du beau gosse officiel. C'est un peu l'ancêtre de The Good Place, comédie touchante et colorée qu'on vous recommande également. Si vous avez envie d'une comédie un peu barrée, empreinte de mystère et d'une bonne dose de tension sexuelle, essayez Run, qui vient de démarrer. Et dans la catégorie comédies romantiques qui n'ont pas peur de l'excentricité, Jane the virgin, The Mindy Project, ou Crazy Ex-Girlfriend vous rendront gaga.

Enfin, si vous n'avez jamais assez de Lee Pace dans votre vie (on vous comprend), il faut ABSOLUMENT regarder Halt and Catch Fire, une des meilleures séries des vingt dernières années. Attention, il est communément admis que la saison 1 est moins bonne que le reste; soyez patiente, ou commencez directement à la 2, on ne vous dénoncera pas.

Ces textes sont parus dans la newsletter bimensuelle (hebdomadaire pendant le confinement) Peak TV.

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