Culture

Le muguet, fleur capricieuse mais pivot en parfumerie

Temps de lecture : 8 min

Cette fleur muette fait toujours parler d'elle lorsque le 1er mai pointe le bout de son nez.

«Un modèle d'équilibre entre notes animales et fraîcheur vivifiante», selon Jacques Cavallier-Belletrud, parfumeur. | zanna-76 via Pixabay
«Un modèle d'équilibre entre notes animales et fraîcheur vivifiante», selon Jacques Cavallier-Belletrud, parfumeur. | zanna-76 via Pixabay

Annonciateur du printemps, le muguet, à la fois discret et à l'odeur tenace, est lié à une longue histoire de symboles, passant d'une mythologie agreste à la fête du Travail. Si son odeur est très caractéristique, la fleur reste muette en parfumerie. Sa destinée de soliflore est contemporaine des progrès de la chimie.

Sans doute originaire de Chine, le muguet est connu en France dès le Moyen Âge. Un brin se compose de deux longues feuilles et d'une grappe de fleurs –entre dix et vingt clochettes alignées d'un seul côté. À l'automne, ses fleurs, puissamment toxiques au cas où on les consomme, laissent place à des baies rouges. Une délicate légende lui vaut l'un de ses surnoms, le «gazon du Parnasse». Elle raconte qu'Apollon aurait créé les grelots du muguet pour que les neuf muses viennent fouler l'herbe sans se blesser les pieds.

La chrétienté l'associe à la Vierge Marie dont les larmes pleurant le Christ auraient donné naissance aux clochettes. La fleur est baptisée «Larmes de Notre-Dame» pour y faire allusion. L'étymologie la rattache aux termes de musc et de muscade. La racine de son nom latin «Lilium convallium» (lis des vallées) se retrouve dans sa forme anglaise, Lily of the valley. Le naturaliste Linné lui donne le nom de «Convallaria majalis» (convallaire de mai). On retrouve les clochettes dans la littérature le long des pages du Le Lys dans la vallée Balzac file la métaphore florale.

La fleur à grelots compte quelques homonymes tel celui de jeune homme élégant, un terme tombé en désuétude mais qui ne manque pas de charme. Dans une acception plus terre à terre le muguet désigne une affection de la peau qui se manifeste par une mycose près de la bouche en forme de petites plaques blanches qui font penser à des cloches.

Le muguet du travail

Dès le XVIe siècle, le muguet semble associé au premier jour du mois de mai. Charles IX en aurait reçu comme porte-bonheur le 1er mai 1561 et aurait décidé d'en offrir les années suivantes aux dames de cour.

C'est à la Révolution que Fabre d'Églantine propose une fête Journée des travailleurs au troisième jour des sans-culottides qui tombait un 26 avril. La fleur fait déjà partie de la célébration. La tradition se perd ensuite au XIXe siècle.

Dès 1884 aux États-Unis, un mouvement de travailleurs lance un 1er mai ses revendications pour la jounée de huit heures. En France en 1889, la IIe Internationale socialiste opte pour le 1er mai en vue de mettre sur le devant de la scène son mouvement pour le même combat et choisit comme emblèmes un triangle rouge et une églantine de la même teinte, en référence à Fabre d'Églantine. La fleur fait aussi référence au drame de Fourmies où, en 1895, une manifestation finit tragiquement avec la mort d'une dizaine de manifestant·es dont une jeune fille de 18 ans, Maria Blondeau, qui porte une fleur d'églantine.

Détourné de son symbole de fleur du printemps, le muguet est définitivement adopté par le Mouvement ouvrier.

Vichy remplace ce symbole trop connoté à gauche par le muguet qui incarne dès lors la fête du Travail et de la concorde sociale rebaptisée par Pétain, car la fête des travailleurs faisait trop référence à la lutte des classes.

Détourné de son symbole de fleur du printemps, le muguet est définitivement adopté par le Mouvement ouvrier. Depuis, la jolie fleur du mois de mai s'associe à son corps défendant au dur labeur incarné par la cette journée de célébration. Pour Georges Brassens, «Le premier mai c'est pas gai / Je trime a dit le muguet / Dix fois plus que d'habitude / Regrettable servitude. Muguet, sois pas chicaneur / Car tu donnes du bonheur / Pas cher à tout un chacun / Brin de muguet, tu es quelqu'un.»

Le 1er mai 1895, Félix Mayol en reçoit un bouquet et, dit la légende, en porte un brin à sa boutonnière à défaut de camélia pour son spectacle. Il fait du muguet son porte-bonheur à la suite du concert, mais sous sa forme artificielle car le chanteur n'aime pas son odeur.

Belle mais rebelle

Le muguet agite ses clochettes dès le printemps. Mais, farouchement obstinée, la fleur demeure paresseuse. Muette, elle ne livre pas aisément ses secrets contrairement à la rose ou au jasmin. Quelques tentatives d'extraction naturelle furent tentées, notamment par le distillateur Antoine Hornot dit Dejean. Dans son Traité de la distillation, il se plaint du rendement quasi inexistant du muguet et qualifie ces fleurs d'ingrates. Le parfumeur anglais Charles Lillie tenta l'enfleurage, sans bon résultat. C'est la chimie qui a réussi à recréer l'odeur du muguet de façon convaincante, avec notamment depuis 1908 l'utilisation de l'hydroxycitronellal. Connue et reconnue de tout le monde, cette fleur jouée en soliflore se distingue par sa fraîcheur délicate, un côté vert et son odeur caractéristique.

Quelques parfums ont rendu hommage au muguet et évoquent ce «muguet vivace» qui reste toujours «vert», selon l'expression de Chateaubriand.

Les Britanniques, qui ont un goût prononcé pour les fleurs, ont plusieurs versions du muguet dans leurs jardins. Floris fabrique un toujours populaire et vert Lily of the Valley créé en 1847. Yardley concocte une fragrance aux accents de campagne anglaise avec une note de muguet en 1920. Penhaligon's a sa version d'un délicieux Lily of the Valley composé par Michael Pickthall en 1976 et qui mêle fraîcheur hespéridée, géranium sur cœur muguet, rose, ylang-ylang, jasmin et fond boisé. Crabtree & Evelyn en a lancé un en 1999. Jo Malone intègre son Lily of the Valley & Ivy Charity Candle, un parfum gravitant autour d'une ambiance georgienne et pastel, dans sa série Rock the Ages.

En France, Coty compte en 1941 un Muguet des bois composé par Henri Robert, une fragrance fraîche et florale verte avec des notes aldéhydées. Un premier Muguet du bonheur est composé chez Caron en 1952 par Michel Morsetti. On retrouve des soliflores chez Annick Goutal ou Molinard. Fleurit aussi un Muguet blanc signé Antoine Maisondieu dans la Collection extraordinaire de Van Cleef & Arpels. Connue pour sa violette, la maison Berdoues célèbre aussi le muguet en 2010. Sonia Constant compose en 2013 un Muguet de Fragonard aux accents de néroli et poivre rose sur cœur floral avec un fond boisé musqué. Molinard crée un Muguet avec rose et lotus. À ces effluves s'ajoute le Mughetto de Santa Maria Novella. Une pléthore de références à cueillir.

Diorissimo, le muguet stylisé

Composé en 1956, Diorissimo est un mythe. Amateur de fleurs, Christian Dior avait nommé une de ses collections «Muguet», qu'il disait «inspirée de [sa] fleur porte-bonheur, une ligne à la fois jeune, gracieuse et simple». Le parfumeur Edmond Roudnitska opte à l'époque pour la simplicité en réaction à ce qu'il qualifiait déjà de parfums «confiserie» (que dirait-il aujourd'hui?). Il livre sa recette: «J'ai travaillé avec des notes plus fraîches, plus limpides, plus fluides, strictement olfactives en évitant les effets lourds gustatifs.» Avec ce choix délibéré de travailler «simplement», il compose un muguet stylisé où les fleurs s'invitent: muguet, ylang-ylang, bois de rose, amaryllis, boronia sur fond jasmin, santal et note verte de jacinthe. Et qualifie ce soliflore d'«aussi frais et éthéré qu'une pluie de printemps sur un jardin blanc».

«Dior, en grand superstitieux, cousait dans l'ourlet de ses robes un brin de muguet pour lui porter chance.»
François Demachy, parfumeur

Avec un nom qui évoque une envolée de musique, fortissimo, Diorissimo incarne toujours le soliflore de muguet par excellence. Lucky, dans la collection Maison Dior, est une nouvelle interprétation du muguet plus verte et fleurs blanches. Pour le parfumeur François Demachy: «Christian Dior, en grand superstitieux, cousait dans l'ourlet de ses robes un brin de muguet pour lui porter chance. J'ai voulu représenter le parfum de ce muguet cousu-caché dans des mètres de soie avec une abondance de fleurs blanches et de fraîcheur.»

«La fleur pivot de la parfumerie»

C'est désormais une tradition que la maison Guerlain associe au 1er mai une édition d'exception autour de son muguet depuis 2006. Chaque année refleurit, éphémère, la traditionnelle fleur. Pour 2020 le flacon reprend celui, mythique, aux abeilles. Il contient un habillage floral sur mesure. Autour d'un précieux fil d'or gravitent des fleurs d'un blanc immaculé butinées par de petites abeilles. La fragrance aux notes vertes et vives créée par Thierry Wasser est une ode au printemps. Quelques jalons autour du muguet demeurent dans l'histoire de la maison. Un premier brin signé Jacques Guerlain fleurit dès 1908, caractérisé par une ambiance peu poudrée relevée d'une note iris. Jean-Paul Guerlain l'interprète en 1998. Composée en 2001, la belle Aqua Allegoria Lilia Bella et sa note lilas et muguet reste chaudement pleurée.

Jean-Claude Ellena ajoute un parfum au nom singulier de Muguet porcelaine à la collection Délicieuse Hermessence. La fragrance n'a rien de fragile, comme pourrait le faire accroire son nom. Le flacon opte pour des reflets verts aux tons proches du bouchon en cuir vert tige. Le parfumeur fait le parallèle entre la fleur et la matière qui donne son nom à la composition: «Il y a dans le muguet tant de subtilité que je l'ai rêvé, sublimé. Je me suis plongé dans son parfum afin de restituer la beauté et la souple volupté de cette fleur fragile comme la porcelaine.» On se laisse emporter par un parfum aux accents aquatiques, à la saveur de poire, et par la délicatesse précieuse d'un muguet gracieux baignant dans le musc sans oublier un côté piquant vert. De quoi remettre le «gazon du Parnasse» au goût du jour.

«La structure olfactive du muguet oscille entre les fleurs blanches rosées et elle se conjugue aussi bien au féminin qu'au masculin.»
Francis Kurkdjian, parfumeur

Parmi les premiers opus des parfums Vuitton, fleurit un muguet au doux nom d'Apogée, un parfum d'innocence pour une saison qui se renouvelle au rythme de l'éveil des sens. Il se caractérise par son muguet musqué sur un accord jasmin de Grasse auxquels s'associent la rose de mai, le magnolia de chine, le bois de gaïac et le santal. Jacques Cavallier-Belletrud à l'origine de cet assemblage: «Je comprends l'adoration des Japonais pour cette fine fleur, éphémère, délicate, discrète. Tout est beau dans le muguet, il y a de l'intime, du raffinement et une incroyable luminosité. Il est prodigieux, un modèle d'équilibre entre notes animales et fraîcheur vivifiante.» Sa fraîcheur vive se déguste dans un jardin au moment où les clochettes grandes ouvertes se pourlèchent de rosée.

L'accord muguet se montre très présent dans la parfumerie et pas uniquement en soliflore. On le retrouve dans Anaïs Anaïs de Cacharel, Parfum d'été de Kenzo ou Pleasures d'Estée Lauder. Il peut être composé de différents constituants de la rose, de lilial, d'indol et d'ylang ylang. Francis Kurkdjian explique: «Le cis 3 hexenol [une molécule à l'odeur du gazon vert coupé] est sans doute l'ingrédient qui permet de résoudre l'équation. Ajouté à une base florale “blanche” type hydroxycitronnellal ou lilial [dans les années 1970] et un accord floral jasminé et rosé, le cis 3 hexenol rentre en résonance pour donner naissance à une fleur de muguet.» Sa belle Aqua universalis s'appuie sur un mélange hespéridé de bergamote et cédrat et joue sur un accord muguet. Pour le parfumeur, «même si c'est une fleur muette [c'est-à-dire une fleur odorante dont on ne peut extraire l'odeur sous forme d'huile essentielle], la fleur de muguet est à mon sens LA fleur pivot de la parfumerie. Sa structure olfactive oscille entre les fleurs blanches et rosées et elle se conjugue aussi bien au féminin qu'au masculin».

Le muguet, une odeur à (re)découvrir et à ne pas laisser sous cloche.

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