Politique

Henri Weber, une vie du trotskisme à la social-démocratie

Temps de lecture : 5 min

Cofondateur de la Jeunesse communiste révolutionnaire au mitan des années 1960, il avait rejoint Laurent Fabius au PS en 1986. Il est mort le 26 avril du Covid-19.

Henri Weber à Paris, le 24 avril 2014. | Éric Feferberg / AFP
Henri Weber à Paris, le 24 avril 2014. | Éric Feferberg / AFP

«Je suis resté à l'extrême gauche pendant très longtemps. Nous pensions que nous allions donner naissance à un nouveau parti qui ne connaîtrait pas la dégénérescence stalinienne. Nous considérions qu'il fallait créer un vrai parti communiste, qui porterait l'idéal marxiste sans les déformations staliniennes et conciliant les valeurs de la liberté et de la démocratie.» Ainsi s'exprimait Henri Weber lors du cinquantième anniversaire de Mai 68, dans les colonnes du quotidien Paris-Normandie.

Théoricien et praticien du communisme puis de l'extrême gauche trotskiste pendant plus de vingt, Henri Weber a été emporté par le Covid-19 le 26 avril 2020, en Avignon où il avait été hospitalisé; il avait 75 ans. Mais Henri Weber est mort social-démocrate, membre du Parti socialiste, qui fut finalement sa maison pendant plus de trente ans.

Personnalité élastique et personnage attachant, amoureux du débat, pétri de culture et d'humour de l'aveu de celles et ceux qui l'ont côtoyé pendant son demi-siècle de vie politique, Henri Weber sera toujours resté fidèle à son engagement initial: les gauches.

Opposition à une guerre qui ne dit pas son nom

Weber, c'était un parcours hors du commun –aussi peu commun que le fut le XXe siècle, dramatique, tourmenté et porteur d'utopies déçues. Il vit le jour le 24 juin 1944 dans l'URSS de Joseph Staline, dans un camp de travail du régime.

Ses parents, juifs polonais, avaient laissé leur terre natale après l'invasion du pays par les nazis en 1939. Ils comptaient sans doute trouver une protection contre l'antisémitisme et l'espoir d'une vie meilleure en Union soviétique, qui était alors un phare mondial pour les gens de gauche.

Revenus en Pologne après la guerre, ils s'exilèrent à nouveau pour fuir l'antisémitisme –encore! Destination la France et Paris. Issu d'une famille populaire, le jeune Weber devient le bénéficiaire de l'ascenseur républicain dans lequel les plus accrocheurs réussissent à monter.

À la fin des années 1950, son nouveau pays n'en finit pas de rater sa décolonisation en Algérie. Une partie de la jeunesse française est opposée à une guerre qui ne dit pas son nom. Henri Weber l'est aussi. Il adhère alors à la «JC», acronyme de la Jeunesse communiste, organisation du PCF.

Rupture avec le communisme moscoutaire

Inscrit à la Sorbonne après son bac, en 1962, Weber entre logiquement à l'Union des étudiants communistes (UEC) et à l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), à une époque où ces deux organisations –elles deviendront des lieux de batailles épiques entre staliniens et trotskistes–, pesaient encore quelque chose dans la vie politique et le monde estudiantin.

Son histoire avec le communisme moscoutaire, qui a déjà écrasé les velléités d'autonomie hongroises en 1956 à Budapest, après la répression des révoltes ouvrières de 1953 à Berlin, s'achèvera au milieu des années 1960.

Il est exclu de l'UEC, où la tendance dite des Italiens (en référence au PC italien, précurseur de l'euro-communisme contre la mainmise de Moscou) est en opposition avec la direction du PCF –parti dont il est également viré, en compagnie de son ami Alain Krivine et de quelques autres militants trotskistes.

Avec Krivine et Daniel Bensaïd, il fonde la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), qui vient enrichir une galaxie du trotskisme français déjà riche en chapelles et groupuscules divers. On dit communément que «deux trotskistes se rassemblent pour former une organisation et un troisième les rejoint pour faire une scission».


Alain Krivine, entouré d'Henri Weber et de Daniel Bensaïd, annonce sa candidature à la présidence de la République, le 16 mai 1969 à Paris. | AFP

Henri Weber est alors chargé de créer et d'organiser le service d'ordre de «l'orga», qui fera des envieux chez les mouvements concurrents, excepté à l'Organisation communiste internationaliste (OCI), la tendance lambertiste du trotskisme, qui était aussi dotée d'un «SO» assez musclé.

Du militantisme à l'enseignement universitaire

Mai 68 constitue l'apogée de son engagement à l'extrême gauche. Acteur et orateur de la contestation étudiante, il espère –comme une bonne partie de l'extrême gauche– que le «grand soir» sera au rendez-vous, mais il est assez lucide pour se rendre compte que la direction du PCF prend la révolution étudiante avec des pincettes car elle lui échappe et qu'elle s'oppose mordicus à un rapprochement avec le monde ouvrier, qu'elle canalise plus aisément via la CGT.

L'après-68 avec la dissolution de la JCR (ainsi que d'autres organisations d'extrême gauche) et la constitution de la Ligue communiste (qui sera, elle aussi, dissoute plus tard et deviendra la LCR) est un tournant dans la vie de Weber.

La maturation s'est probablement faite en plusieurs années. Contacté par Michel Foucault, directeur du département de philosophie de l'université de Vincennes, il change de cap: il s'éloigne progressivement du militantisme trotskiste pour se lancer dans une carrière d'enseignement de la philosophie politique.

Il découvrira –ce qu'au fond, il ne devait pas ignorer– le sectarisme de certains secteurs de l'extrême gauche, comme les maoïstes qui lui en feront voir de toutes les couleurs.

Cette parenthèse universitaire d'enseignement et de recherche va durer vingt ans, jusqu'au milieu des années 1980. Il met ces années à profit pour écrire des ouvrages théoriques mais aussi un livre remarqué et remarquable sur le Conseil national du patronat français (CNPF), qui lui avait ouvert ses portes.

C'est aussi pendant cette période qu'il fait la connaissance de Laurent Fabius, Premier ministre de François Mitterrand (1984-1986) au moment du tournant de la rigueur. Cette rencontre aurait notamment été facilitée par Denis Pingaud, ex-membre du bureau politique de la LCR, qui s'occupe alors de communication à l'hôtel Matignon.

Devenu proche de Fabius, Henri Weber prend sa carte au Parti socialiste en 1986, la même année que plusieurs centaines de militant·es de l'obédience lambertiste, emmené·es entre autres par Jean-Christophe Cambadélis. Convergence d'analyses?

Une seconde vie dans le courant fabiusien

Deux ans plus tard, après la réélection de Mitterrand, Weber entre officiellement au cabinet de l'ex-chef du gouvernement quand celui-ci devient président de l'Assemblée nationale: il est conseiller technique auprès de Fabius. L'ancien trotskiste, qui a définitivement rompu les amarres politiques de sa jeunesse, occupe un poste de choix pour examiner la réalité du pouvoir, ses arcanes et ses coulisses.

Dès lors, son parcours va se poursuivre dans le courant fabiusien du PS. Il suivra son mentor quand celui-ci deviendra premier secrétaire du parti, en 1992. Il deviendra sénateur de Seine-Maritime (le département d'élection de Fabius) de 1995 à 2004, année où il est élu au Parlement européen. Il y fera deux mandats, jusqu'en 2014.


Henri Weber, Laurent Fabius et Claude Bartolone, le 29 septembre 2007 à Paris. | Pierre Verdy / AFP

Pendant presque trois décennies, Weber sera associé à la direction socialiste. Amoureux du débat et de la confrontation, défricheur et aspirateur d'idées –«il notait tout dans son petit carnet», confie l'un de ses anciens camarades–, Weber était «un vrai social-démocrate, toujours attentif aux moyens et pas seulement aux fins», écrit Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, proche du PS, dans un hommage rendu après son décès.

Farouche européen, insatiable défenseur de la social-démocratie, ce qui lui valait les sarcasmes d'une partie de ses anciens compagnons en trotskisme –la LCR devenue Nouveau parti anticapitaliste (NPA) a du reste republié sur son site le 27 avril, en guise d'hommage à rebours, une critique acerbe de Bensaïd (mort en 2010) contre son ancien camarade, écrite en 1998, à l'occasion des trente ans de Mai 68–, Weber devait certainement penser que le PS mettrait des années à se remettre tant de ses défaites électorales que de ses déboires idéologiques de ces dernières années.

Fidèle à la maison qui l'avait accueilli trente-cinq auparavant, il travaillait à la «réinvention des structures partisanes». Sur ce plan, il laisse un grand vide au Parti socialiste.

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