Égalités / Monde

Au Maroc, on fait la chasse aux homos sur internet en plein confinement

Temps de lecture : 6 min

Les gays du Royaume sont devenus la cible d'une campagne massive d'outings et les cas de harcèlement se multiplient.

Les comptes créés par l'instigatrice de cette campagne de harcèlement sont systématiquement signalés. | Honey Fangs via Unsplash
Les comptes créés par l'instigatrice de cette campagne de harcèlement sont systématiquement signalés. | Honey Fangs via Unsplash

«N'importe qui peut insulter un gay désormais. C'est comme si elle avait donné le feu vert qu'ils attendaient tous.» Ismaël* a à peine 18 ans. Depuis le lundi 13 avril, il est devenu encore plus difficile pour lui d'assumer son orientation sexuelle. Il fait partie de ces dizaines d'homos marocain·es dont les données personnelles et le nom, parfois accompagné d'un numéro de téléphone ou d'une photo, ont été rendus publiques sur les réseaux sociaux après avoir été dérobés sur des sites de rencontres spécialisés.

À l'origine de cette vaste opération de délation il y a Naoufal Moussa, 37 ans, alias Sofia Talouni. C'est le nom choisi par cette Marocaine trans, Instagrameuse établie à Istanbul. Elle réunissait encore plus de 500.000 followers avant que son compte ne soit désactivé le 17 avril par l'entreprise américaine. Ses fans se délectaient de ses lives drôles et insolents, ses détracteurs dénonçaient sa personnalité futile et le vide de ses interventions interminables.

Qu'il plaise ou qu'il agace, ce pur produit du web intrigue. À Tanger, un jeune homme assure avoir connu Sofia il y a une quinzaine d'années. Selon cette source, elle aurait fait de la prison pour une affaire de drogue. Sofia ne s'en cache pas et revendique ce passé difficile qu'elle a évoqué dans plusieurs vidéos. Lors de ses live, elle a ainsi raconté son expérience dans la prostitution, quand elle était travailleuse du sexe ou encore proxénète.

Sofia Talouni durant un live au mois d'avril 2020. | Capture d'écran via Instagram

Sofia Talouni aurait pu se contenter de ces confessions et de ces longues conversations où elle enchaîne les ragots sur les starlettes marocaines mais, le 13 avril dernier, lors d'une énième vidéo, elle franchit un cap. Elle encourage ses abonné·es à démasquer les homosexuels sur internet et livre même sa méthode pour infiltrer les applications de rencontres gays comme Grindr. Elle vante les mérites de la géolocalisation: «Ça peut te donner ton mari qui est dans la chambre à coucher, ton fils qui est aux toilettes, ça peut te proposer ton ami qui habite l'immeuble d'à côté, ton cousin qui est à deux rues de chez toi, vous allez découvrir l'insoutenable.»

Dans ce Maroc en confinement, on se met à traquer les homos. Des photos de profils et des conversations privées sont partagées sur des groupes WhatsApp; des pages Facebook dont certaines se présentent comme des ladies club virtuels sont devenues pour l'occasion des places publiques où l'on foudroie d'insultes et de moqueries des inconnus privés d'intimité.

Une fille publie sur son mur des photos censées avoir été tirées d'une application de rencontres gays et voilà ce qu'elle écrit en guise de légende: «Celui qui est habillé en vert est marié, le fils de p…, quand tu vois leur corps, tu te dis que c'est les meilleurs des hommes.» | Capture d'écran via Facebook

Contre-attaque

Alors que la solidarité s'organise au sein de la communauté LGBT+ et des militant·es des libertés individuelles au Maroc pour protéger, accueillir et écouter les victimes de Sofia Talouni, l'affrontement se poursuit là où tout a commencé, entre les internautes qui harcèlent et les autres qui défendent le droit à la vie privée. «On a sauvé ce qui pouvait être sauvé. On a créé un groupe qui travaille jour et nuit [sur internet], raconte Sola, investie dans la cause des minorités sexuelles. À chaque fois qu'on trouve un post avec des photos d'outings, on informe Facebook. On a communiqué avec la direction de l'entreprise. On l'a mise au courant de ce qui se passe au Maroc actuellement, elle a été compréhensive et elle nous a expliqué ce qu'on peut faire pour signaler ou informer.»

Les nouveaux comptes de Sofia Talouni sont systématiquement signalés. Elle ne doit pas pouvoir réapparaître sur Instagram, elle qui tirait une partie au moins de ses revenus de ses abonné·es en faisant de la publicité pour des cliniques de chirurgie esthétique situées en Turquie notamment.

Compte WhatsApp professionnel de Sofia Talouni, où elle propose les services d'une clinique dentaire en Turquie. | Capture d'écran via Instagram

Des justiciers 2.0 se mobilisent comme Chakib*, la trentaine: «Sofia a créé un profil, je l'ai posté pour inciter les gens à le signaler. Elle a vu la publication et elle a répondu par une insulte. On doit tout faire pour qu'elle soit punie. Ce n'est pas parce que l'homosexualité est criminalisée [au Maroc] qu'on doit pouvoir diffamer les gays.» Mais sur internet les informations et les rumeurs se propagent à la vitesse de la fibre. Si Chakib a bien fait supprimer par Grindr le faux compte qui utilisait l'une de ses photos personnelles, le cliché a continué sa course. «Entretemps, des gens ont fait des captures d'écran, j'en ai reçu une de la part d'un ami, qui l'avait lui-même reçu d'un autre ami, dit-il en retraçant l'itinéraire du cliché. À ce stade, j'étais sûr que cette photo avait fait le tour des réseaux sociaux. Et puis c'est arrivé jusqu'à mon patron qui m'a demandé si c'était bien moi. Je ne savais pas quoi répondre et j'ai fini par lui dire: “Oui, pourquoi?” C'est vrai que mes collègues et lui savent que je suis homo, mais bon, ce sont des affaires personnelles.»

Chakib mène une vie en toute indépendance à Tanger depuis que sa famille «l'a mis dehors» il y a un an «à cause de son homosexualité». Quand il a découvert le faux compte, il s'est avant tout inquiété pour ses amis qui apparaissent à ses côtés sur la photo de profil, victimes d'un outing collectif. «Ils vivent encore avec leur famille, qui n'est pas au courant de leur homosexualité et pour qui ce serait difficile de l'accepter», explique-t-il. Son téléphone n'arrête pas de sonner depuis. «Ils m'appellent sans arrêt, ils se posent beaucoup de questions, ils se demandent comment ils vont faire si leurs frères, leurs parents ou leurs voisins tombent dessus. Ils sont morts de peur, surtout qu'en ce moment on est en confinement. Les gens passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux.»

Paranoïa

Mohamed* parle tout bas, d'un ton hésitant. Ses phrases sont brèves, comme s'il voulait expédier la conversation. Il figure sur la photo. Il vit dans un quartier très populaire de Tanger avec sa mère, ses frères et ses sœurs, une famille que Chakib décrit comme «très religieuse». «Je suis terrifié, lâche Mohamed, maintenant, même les gars de mon quartier connaissent Grindr et en parlent dans la rue. L'autre jour, je les ai vus en train de télécharger l'application. Ils se moquent des gays. Ils en rigolent. S'ils trouvent ma photo, je ne sais pas ce qui va m'arriver.»

Le harcèlement est dévastateur. À l'humiliation s'ajoute le danger d'être désormais exposé au vu et au su de tout le monde. Dans ce Maroc conservateur, le live de Sofia Talouni a eu chez certain·es pour effet d'effacer les derniers scrupules et de libérer la haine. «Depuis l'affaire Sofia le harcèlement s'est intensifié, à tel point que je n'utilise plus mon premier compte Facebook, sur lequel je m'exprimais librement.» Ismaël* a préféré se créer un nouveau profil, n'ajoutant que ses ami·es proches. À la fin de l'année, il doit passer son bac. Il habite à Fès avec sa famille qui, officiellement, ne sait pas qu'il est homosexuel mais semble avoir «des doutes». Elle contrôle sa vie dans les moindres détails, de sa coupe de cheveux à l'utilisation de son téléphone. Il avait déjà beaucoup souffert de harcèlement sur internet, mais cette fois l'ampleur est différente.

Avant même cette affaire, la prudence était de mise sur les applications de rencontre. «Dans le monde arabe, on sait qu'elles ne sont pas safe, explique Nadir*, un trentenaire originaire de Rabat. Des gays ont été violés ou volés. Ce n'est pas totalement nouveau. Depuis longtemps on prend nos précautions quand on ne veut pas être démasqué par notre entourage. On ne publie et ne partage pas nos photos.» Même s'il reste discret sur les réseaux, Nadir a peur aujourd'hui. «Il y a eu une affaire comme celle-là à Tanger, se remémore-t-il. Un mec avait publié sur un groupe Facebook des dizaines de photos de gays avec qui il avait parlé sur une appli. Parmi eux, il y avait des amis. Tout le monde a paniqué à l'époque.»

Avec l'affaire Sofia, on a changé d'échelle. On est passé à «un niveau international», lâche-t-il. Une publicité dont se seraient bien passées certaines associations locales de la cause LGBT+. Embarrassées par l'emballement médiatique, elles estiment que l'objectif le plus important a été atteint, alors que le compte Instagram de Sofia Talouni et ses 500.000 followers a été désactivé. Maintenant que la tempête est passée, il faudrait éviter de faire des vagues, pensent-elles. Au Maroc, le code pénal et son article 489 considèrent l'homosexualité comme un crime, prévoient une peine de six mois à trois ans de prison. En 2018, selon les chiffres officiels, 170 personnes ont été poursuivies pour ce motif.

* Les prénoms ont été changés

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