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En Hongrie, une décennie d'Orbán et d'autoritarisme

Temps de lecture : 6 min

En dix années de pouvoir, repoussant sans cesse les limites de l'État de droit, le dirigeant a transformé son berceau en forteresse nationale-conservatrice admirée par l'ensemble des populistes.

Le Premier ministre hongrois prononce son discours annuel sur l'état de la nation à Budapest le 16 février 2020. | Attila Kisbenedek / AFP
Le Premier ministre hongrois prononce son discours annuel sur l'état de la nation à Budapest le 16 février 2020. | Attila Kisbenedek / AFP

2010: la «révolution des bureaux de vote»

Depuis huit ans, Viktor Orbán n'avait qu'une seule idée en tête: reprendre le pouvoir perdu d'un cheveu face aux socialistes en 2002 après quatre années à la tête de la Hongrie. Le 25 avril, au second tour des élections législatives, le chef du Fidesz remporte une victoire historique qu'il qualifie lui-même de «révolution dans les bureaux de vote» en glanant 263 sièges sur 386 au Parlement.

Le Fidesz avec Viktor Orbán (au centre) célèbrent leur victoire à Budapest, le 25 avril 2010. | Attila Kisbenedek /AFP

Accusé·es d'avoir vendu le pays aux multinationales et aux capitaux étrangers, ses adversaires de centre gauche paient la libéralisation à marche forcée de la Hongrie et les conséquences économiques de la crise financière. Fin 2008, seul un prêt de 20 milliards d'euros accordé par le Fonds monétaire international (FMI) et l'Union européenne (UE) avait sauvé le pays de la faillite. Pour Orbán, la relance du pays passe par la «préférence nationale» et une réforme drastique de l'État.

2011: les médias mis au pas

Le 1er janvier, alors qu'elle prend la présidence tournante de l'UE pour six mois, la Hongrie essuie une vague de critiques après l'adoption d'une loi sur les médias jugée «liberticide» par ses détracteurs. Le texte créé un Conseil des médias dont les membres sont nommés par le parti au pouvoir pour neuf ans. L'instance peut infliger des amendes pour des reportages «partiaux», accéder aux documents avant publication et forcer les journalistes à révéler leurs sources sur les questions relevant de la «sécurité nationale» ou de «l'ordre public». La station indépendante Klub Rádió perd sa licence de diffusion à Budapest. Près de 1.000 journalistes sont licencié·es après la fusion de l'audiovisuel public. Face à la pression européenne, Budapest modifie plusieurs pans du dispositif mais le mal est déjà fait.

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2012: Dieu, mariage et plagiat

Après deux années d'écriture et de processus législatif, la Hongrie se dote officiellement d'une Loi fondamentale critiquée pour son conservatisme par l'opposition locale et les observateurs étrangers. Précédé d'une profession de foi nationale, le texte entré en vigueur le 1er janvier définit le mariage comme l'union d'un homme et une femme, protège l'embryon dès la conception et rend les député·es responsables devant Dieu. Le lendemain, des dizaines de milliers de personnes crient leur colère à Budapest. Le camp du pouvoir, lui, célèbre la mise en application de la Constitution dans la capitale. Le 2 avril, le président Pál Schmitt, impliqué dans une affaire de plagiat et privé de son doctorat par l'université Semmelweis, démissionne au profit d'un autre proche de Viktor Orbán nommé János Áder.

2013: Horthy réhabilité

Dès le début de l'année, le gouvernement s'achète la sympathie des Hongrois·es en imposant une réduction de 10% des prix du gaz, de l'électricité et du chauffage. Puis, un peu plus tard, de l'eau, du transport des ordures ménagères, du gaz en bouteille, du traitement des eaux usées et du ramonage. Le 3 novembre, l'inauguration en plein Budapest d'un buste de Miklós Horthy, leader controversé de la Hongrie entre 1920 et 1944, provoque des échauffourées entre nostalgiques de l'amiral et contre-manifestant·es dénonçant la collaboration du régent avec l'Allemagne nazie. Un mois auparavant, le ministre des Affaires étrangères János Martonyi reconnaissait le rôle de la Hongrie dans l'Holocauste tandis que son parti, en perte de vitesse, réhabilite tacitement le dirigeant afin de siphonner le Jobbik.

2014: le tournant «illibéral»

Aux législatives d'avril, Orbán conserve sa majorité parlementaire des deux tiers dans une Assemblée réduite à 199 député·es par une réforme électorale. Réélu avec vingt points d'avance sur une coalition de gauche plurielle, le Premier ministre sortant plaide le 26 juillet pour une Hongrie «rompant avec les dogmes et les idéologies de l'Ouest» lors de l'université d'été de Băile Tuşnad. Dans son discours passé à la postérité, l'homme fort de Budapest signataire d'un pacte nucléaire avec Poutine le 14 janvier, encense Russie, Chine et Turquie qui s'en tireraient largement mieux que les pays occidentaux. Fin octobre, la rue se mobilise massivement contre un projet de «taxe internet» auquel Viktor Orbán renonce sur les ondes de la radio publique après une semaine de silence. Un recul rare et surprenant.

2015: mur anti-migrants et radicalisation

Dans la foulée de la tuerie de Charlie Hebdo, Orbán affirme que l'homme européen est en danger alors que des milliers de Kosovars, d'Afghans, de Syriens et d'Irakiens pénètrent en Europe via la Hongrie. En février sur Kossuth Rádió, le dirigeant craint que son pays ne devienne un «vaste camp de réfugiés» rempli de «dublinés» devant déposer leur demande d'asile dans le premier pays de l'UE où ils arrivent.

Orbán reprend des couleurs dans les sondages en surfant sur la peur de l'étranger et devient le champion de l'Europe-citadelle assiégée.

Au début de l'été, la Hongrie décrète l'édification d'une clôture barbelée sur sa frontière sud et lance une consultation nationale assimilant l'immigration au terrorisme. Dans la nuit du 14 au 15 septembre, Budapest ferme pour de bon le passage en provenance de la Serbie. Orbán reprend des couleurs dans les sondages en surfant sur la peur de l'étranger et devient le champion de l'Europe-citadelle assiégée.

2016: Népszabadság K.O.

À l'université d'été de Băile Tuşnad, Viktor Orbán soutient ouvertement Donald Trump, «meilleur pour l'Europe et la Hongrie», alors que la course à la Maison-Blanche bat son plein. Il sera l'un des premiers leaders internationaux à le féliciter de sa victoire. Pendant ce temps-là, des affiches et spots lapidaires incitent les Magyar·es à rejeter les quotas de réfugiés lors du référendum du 2 octobre, invalidé faute de participation suffisante. Six jours plus tard, les patrons du quotidien de centre gauche Népszabadság suspendent brutalement l'édition papier et le site web du journal en invoquant des raisons financières. Malgré la mobilisation internationale, ce totem de l'opposition disparaît définitivement des kiosques. L'exécution en règle de Népszadság suit de deux ans l'orbánisation du portail jadis indépendant Origo.

2017: offensives anti-ONG

Dans son discours annuel sur l'état de la Hongrie prononcé le 10 février, Viktor Orbán classe Bruxelles, l'immigration illégale et les ONG soutenues par George Soros parmi les cinq dangers menaçant le pays. Le dirigeant part en croisade contre son ex-bienfaiteur soupçonné de vouloir «imposer le capitalisme mondialisé et le politiquement correct sur les gouvernements nationaux». Du côté de Felcsút, les touristes boudent un petit train gadget financé à 80% par Bruxelles qui relie le village d'enfance du leader à la commune voisine d'Alcsútdoboz. Fin août à Budapest, Orbán et son ami Poutine apprécient, complices, les débuts des mondiaux de judo depuis le balcon VIP de l'Aréna László Papp. En douze mois, deux «consultations nationales» proposent aux Magyar·es d'arrêter Bruxelles, puis le «plan Soros».

2018: troisième mandat et «loi esclavagiste»

Treize écuries sorties de nulle part figurent sur les vingt-trois concourant aux législatives d'avril. L'énorme pagaille créée par ces «partis bidons» s'ajoute au ridicule d'une campagne sans programme, où le Premier ministre ultraconservateur associe ses adversaires à des suppôts de George Soros. Archifavori à sa propre succession, Orbán conforte sa supermajorité face à une opposition morcelée.

Viktor Orbán affronte une contestation inédite lors du mouvement contre la loi travail «esclavagiste».

Le 20 juin, le Parlement adopte l'ensemble de lois «Stop Soros» pénalisant l'aide aux migrants. Un mois après, les député·es votent une taxe de 25% sur les dons aux ONG officiant auprès des réfugiés. Pendant les fêtes, Viktor Orbán affronte une contestation inédite lors du mouvement contre la loi travail «esclavagiste» qui réveille ses adversaires politiques, les syndicats et l'ensemble de la province.

2019: premiers revers électoraux

Chahuté durant l'hiver, Viktor Orbán reprend la main avec une batterie de mesures natalistes censées redonner l'envie de pouponner dans une Hongrie vidée de 600.000 personnes en une décennie. Le sursaut procréateur encouragé par le père de cinq enfants doit enrayer la «transformation» de l'Europe et préserver un héritage chrétien menacé par «l'islamisation» accompagnant l'immigration. Vainqueur sans forcer des européennes de mai, le Fidesz fait la moue en constatant la percée du parti Coalition Démocratique et des macronistes de Momentum. Aux municipales d'octobre, l'opposition unie de la gauche aux néonazis repentis bouscule l'hégémonie d'Orbán en remportant dix des vingt-trois plus grandes villes du pays, dont la capitale Budapest conquise par l'écologiste Gergely Karácsony.

Gergely Karácsony le soir de sa victoire contre le maire sortant István Tarlós soutenu par le Fidesz à Budapest le 13 octobre 2019. | Attila Kisbenedek / AFP

2020: coronavirus et vengeance

Face au phénomène Greta Thunberg, Orbán se découvre une fibre écologiste le 9 janvier, alors que l'une de ses premières mesures prises en 2010 consista à supprimer le ministère de l'Environnement. Lorsque le coronavirus débarque en Europe, le dirigeant revient à ses fondamentaux en accusant les migrants de propager la maladie, avant de fermer les frontières. Le 30 mars, le Parlement acquis à sa cause suscite une levée de boucliers, du Danube à Bruxelles, en lui permettant de gouverner par décrets pour une durée illimitée. Tandis qu'Orbán renforce sa suprématie en profitant de l'épidémie, des milliers de patient·es parfois très affaibli·es sont renvoyé·es des hôpitaux publics pour faire place nette aux malades pourtant en faible nombre du Covid-19. Reste à savoir si les urnes le lui pardonneront en 2022.

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