Société

Quand le déconfinement angoisse plus que le confinement

Temps de lecture : 10 min

Tout le monde ne vit pas la solitude de la même manière. Et toute volonté de prolongation d'une certaine réclusion sociale post-confinement n'est pas signe de rejet ni d'inimitié.

Se remettre dans le bain des conventions sociales peut être angoissant. | 胡 卓亨 via Unsplash
Se remettre dans le bain des conventions sociales peut être angoissant. | 胡 卓亨 via Unsplash

«J'aime tellement rester chez moi, je n'en reviens pas. Depuis le début du confinement, beaucoup de gens disent que les autres leur manquent. Moi pas.» Ces quelques mots, tirés de la newsletter de la journaliste Géraldine Dormoy, ont fait tilt chez la consultante en gestion de carrière et autrice jeunesse Sophie Gourion, qui en a fait un post Instagram. En légende: «Je me reconnais tellement sans avoir osé me l'avouer avant.»

Hervé, 63 ans, enseignant-chercheur en lettres à Dijon, a peu ou prou la même vision. S'il tient à préciser qu'il a «énormément de chance» parce qu'il a «du pognon et de bonnes conditions matérielles» (notamment un salaire qui n'a pas été amputé pour cause de confinement), il ne goûte pas seulement l'absence du port quotidien de la chemise ni le temps qu'il peut consacrer à ses hobbies, l'apprentissage du piano et de l'arabe, ainsi qu'à la marche: «Ah, le plaisir d'avoir à travailler loin de ses collègues, juste avec ses apprenants quand on est enseignant et qu'on aime ça: éviter les rapports de politesse, les rapports contraints, les rapports tendus, les rapports ennuyeux, quel bonheur!»

Comme l'indique Fay Bound Alberti, autrice de l'ouvrage A Biography of Loneliness – The History of an Emotion [Une biographie de la solitude – L'histoire d'une émotion], «tout le monde n'est pas malheureux d'être seul, ou isolé, et je pense que l'expérience du confinement, de même que celle de la solitude, est très variable selon chacun et que de nombreuses personnes sont en fait soulagées par le confinement. Il y a des gens qui adorent être seuls. Et on constate des différences entre ceux introvertis et qui peuvent très bien gérer l'isolement et ceux qui sont extravertis et n'en sont pas capables. Traditionnellement, en Occident, nous célébrons l'extraversion, mais cette période nous réussit mieux à nous les introvertis!»

Au point que certain·es appréhendent la prochaine étape, et pas par crainte pour leur santé ou celle de leurs proches. Mais tout simplement parce qu'il va leur falloir réenclencher le cycle de relations sociales, au travail tout comme dans leur cercle amical ou familial. Quand, dans un appel à témoins sur Twitter, je demande à la cantonade qui est oppressé·e à l'idée de (devoir) revoir les gens, même ceux que l'on aime, et mentionne «toutes ces visites à planifier», une consœur me répond: «Tellement... je commence à redouter le déconfinement!» Elle n'est pas la seule. «Je crains même un confinement-blues après le 11 mai», ajoutait sur Instagram en commentaire Sophie Gourion.

«Il existe des différences considérables dans la façon dont nous appréhendons l'isolement et la solitude.»
Fay Bound Alberti, docteure en histoire culturelle

Sur France Culture, Hervé Gardette faisait part de son scénario de déconfinement idéal: filer dès «le jour d'après, le tout premier» dans la caravane, sans roues, sans eau courante, sans électricité, sans wifi, où il passe habituellement chaque été quelques jours de retraite spirituelle. «Ma misanthropie prospère depuis que je ne vois plus personne.» L'isolement au programme, donc.

«Il y a des tas de choses, franchement, je n'ai pas envie que ça recommence, abonde Hervé, l'enseignant dijonnais, confiné avec sa compagne. Comme aller dans une réunion où on a à dire bonjour contraint et forcé et où tu restes assis deux heures... Je suis sûr qu'on va me trouver radical mais, même les gens avec qui je m'entends très bien, j'aimerais les revoir le plus tard possible. Peut-être que je suis plus que d'autres quelqu'un qui peut se passer des gens.»

Pour autant, ce côté casanier n'a rien à voir avec de la misanthropie, signale Fay Bound Alberti, pour qui «il est important de reconnaître que la relation à autrui n'est pas du tout la même selon les individus et qu'il existe des différences considérables dans la façon dont nous appréhendons l'isolement et la solitude».

Habitudes perdues

Il y a bien sûr, après des semaines entre quatre murs, à sortir dans des rues quasiment désertes en se tenant à distance des autres ou faire des courses en vitesse et avec un nombre réduit de personnes dans les magasins, une certaine frayeur vis-à-vis de la foule qui peut s'être installée. On a perdu l'habitude. «Si ça inclut aussi ceux de la ligne 13, oui, j'appréhende», m'a répondu sur Twitter une autre consœur journaliste, à la suite de mon appel à témoignages, en référence à la ligne de métro la plus fréquentée de la RATPy compris pendant le confinementet surtout la plus haïe. Mina*, 38 ans, emprunte en temps normal une autre ligne de métro et y a déjà fait des crises de panique: «Être entourée par beaucoup trop de gens, ça m'angoisse.»

Mais ça va plus loin qu'une crainte de l'affluence notamment dans les transports en commun et des relations tendues et pas toujours civiles que cette dernière provoque. Mise en chômage partiel par la boîte de conseils qui l'emploie, Mina ne travaille en ce moment que quelques jours par semaine à domicile, aux côtés de son mari, en télétravail également, et de leurs deux jeunes enfants.

Elle a beau être «quelqu'un qui adore parler aux gens, qui aime l'échange», cela fait quelque temps qu'elle bataille au sein de son entreprise en faveur du télétravail, pour éviter de crier chaque jour le matin aux enfants de se dépêcher... mais d'arriver quand même en retard à l'école puis au boulot. «Je n'ai pas eu besoin du coronavirus pour me rendre compte que la vie qu'on mène n'est pas viable sur le long terme: on n'a pas le temps de se recentrer sur nous, on court pour tout...» Pas d'épiphanie, plutôt une confirmation de ce qu'elle pensait d'ores et déjà.

Désengagement social

Résultat, l'idée de revoir ses collègues après deux mois d'éloignement, y compris celles et ceux avec lesquel·les elle s'entend bien, ne l'enchante pas plus que ça. D'autant que le spectre de la maladie planera. «Ce n'est pas parce qu'il y aura le déconfinement que le virus aura disparu. Du fait du Covid, la communication et les relations humaines seront affectées. Tout le fonctionnement social interpersonnel sera altéré par la présence du virus.»

Les conditions évoquées pour la reprise de son activité professionnelle sont en outre loin d'être engageantes. «On devra porter un masque, on aura une demi-heure pour manger... Normalement, la pause déjeuner, c'est un moment de détente, de discussions, d'échanges avec les collègues qu'on aime bien. Là, ce sera: on mange à deux mètres les uns des autres.»

Pas non plus d'impatience à l'idée de renouer avec les sorties au restaurant. «Je n'arrive pas à me projeter sur quelque chose de sympa à faire avec les personnes et collègues que j'aime bien. Si, pour sortir, il faut penser à ne pas se toucher... Ce ne sera pas une vie normale. J'appréhende beaucoup de devoir les rencontrer avec une relation modifiée.»

Dans sa tête, le déconfinement, ce sera allers et retours au travail et promenades en famille, à quatre. Pas de retrouvailles avec qui que ce soit. «Je ne veux pas rester confinée toute ma vie et ne me permettrais pas de crier devant le monde entier vive le confinement parce que le contexte est triste et hypertendu, mais je me suis découverte une personne asociale», plaisante-t-elle.

Parenthèse appréciée

Ce n'est pas forcément parce qu'elle est confinée en famille ni que les personnes les plus chères à son cœur se trouvent en Italie, dans son pays d'origine, ni même que l'ambiance à son travail est délétère («il y a des gens qui ne se supportent vraiment pas, et cette tension se répercute d'une manière ou d'une autre sur l'ensemble du staff») qu'elle a cette réaction face au prochain déconfinement.

Si, pour les personnes mal-logées (5 millions vivent dans des logements suroccupés), les aidant·es, les personnes confinées avec leurs enfants ou celles se trouvant dans des relations difficiles, le 11 mai devrait être synonyme de «grand soulagement», pointe la docteure en histoire culturelle Fay Bound Alberti, «cela ne veut pas dire que toutes celles et ceux qui vivent seuls auront un besoin criant de sortir et de se mêler aux autres».

«J'ai une phobie de voir tout le monde revenir, avec ce que ça implique comme contraintes.»
Hervé, enseignant-chercheur en lettres

La spécialiste des émotions et de la solitude insiste: «L'isolement peut être accueilli à bras ouverts par des personnes qui n'avaient pas eu l'occasion d'être seules auparavant. Beaucoup d'entre nous travaillons et sortons de manière soutenue, et l'accélération de ce rythme est une source de stress. C'est donc un soulagement pour certains –et pas seulement les introvertis– de lever le pied pendant un temps.»

Valentin, journaliste de 27 ans, avoue en effet se sentir «soulagé par l'absence de pression sociale». Lui qui a «toujours été habitué à avoir une vie sociale très très dense» observe que le confinement en solo dans 23 mètres carrés (agrémentés d'un petit balcon, comme 24% des Français·es selon l'Ifop) lui a permis de mettre ce mode de vie frénétique «entre parenthèses».

Vécus décalés

Il est tout à fait possible que ce vécu apaisé de la réclusion à domicile joue dans la manière de vivre par la suite le déconfinement. «Il sera intéressant d'observer si cela provoque une transformation des interactions sur le long terme, poursuit la professeure d'histoire culturelle à l'Université de York. Peut-être que la levée du confinement sera perçue comme une occasion de redéfinir nos relations aux autres, non seulement concernant nos rites de salutations (s'embrasser ou ne pas s'embrasser) mais aussi le niveau de relations sociales qui nous convient.»

C'est bien ce qu'envisage Valentin. Il souhaiterait en effet «appliquer ce nouveau mode de vie à l'après-confinement». D'où son inquiétude: «Je crains d'être énormément sollicité, aussi bien par mes amis que ma famille.» Idem du côté d'Hervé: «J'ai une phobie de voir tout le monde revenir, avec ce que ça implique comme contraintes.» Notamment l'obligation d'endosser un surmoi socioprofessionnel dont il s'est actuellement délesté. «L'obstacle induit d'une autre personne signifiait que je ne pouvais pas me laisser aller à mes instincts», décrivait avec délicatesse la narratrice du roman The Girls d'Emma Cline.

C'est bien là que réside le problème, dans le décalage entre les envies (a)sociales des un·es et des autres, et la façon dont cette dissonance sera éprouvée. «Il faudra avoir un sacré caractère pour pouvoir dire non pendant le déconfinement», analyse Hervé, qui se dit bien «installé dans ce type de vie que les gens en société appellent égoïste» et se doute que toute attitude solitaire persistante sera perçue d'un point de vue moral, c'est-à-dire jugée négativement.

Alors que, rappelle Fay Bound Alberti, «nous avons tous un seuil individuel de tolérance. Pour moi, un ou deux rendez-vous hebdomadaires avec des amis suffit; d'autres personnes ont besoin de contacts sociaux plus réguliers. Ce n'est ni bien ni mal, il est juste question de ce qui convient à chacun».

Communication en ligne

L'appréhension suscitée par ce moment de bascule sociale n'est en outre pas signe de désintérêt pour son entourage. On peut se préoccuper de quelqu'un sans que cela se traduise systématiquement par une fréquentation assidue. Comme l'écrit Fay Bound Alberti dans un post de blog, «la séparation physique n'est pas synonyme de séparation émotionnelle», qui plus est grâce aux moyens modernes de communication.

Même hors confinement, «il y a des gens à qui on tient, pour qui on a de l'affection, et qu'on peut très bien ne pas voir pendant trois-quatre ans, souligne Hervé. Dans cette période, je leur ai écrit pour prendre des nouvelles. J'ai même eu sur Skype quelqu'un que je n'avais pas vu depuis trente ans. Je m'inquiète pour eux, je cherche à savoir s'ils vont bien, comment ils sont confinés...».

«La situation actuelle est un bon moment pour redéfinir ce à quoi doit ressembler une relation saine et quels sont nos besoins individuels.»
Fay Bound Alberti, docteure en histoire culturelle

C'est aussi la preuve que le confinement n'a pas signé la fin absolue de toute relation. Souvent, la vie sociale a pu se transformer et basculer en ligne –sous la forme de Skypéros et coronanniversaires. «Je suis assailli par des vidéos, des liens... commente Hervé. J'en ai trois fois plus qu'avant. Il faut bien que les gens s'occupent et expriment cet énorme besoin de communiquer.»

De la même façon, mes parents par exemple, tous les deux confinés seuls (10,5 millions de personnes vivent seules dans leur logement en France, selon l'Insee), l'un dans un appartement sans balcon (comme 12% des Français·es, d'après l'Ifop), l'autre dans une maison avec jardin (comme 60% de nos concitoyen·nes), recourent encore plus que d'habitude à WhatsApp. Chaque jour (ou presque), mes sœurs et moi recevons de nombreuses URL d'articles du Monde côté paternel et des photos de repas faits maison ou de fleurs en éclosion côté maternel.

Discussion franche

Le manque de rencontres en chair et en os peut donc ne pas du tout surgir. «Pour certaines personnes, il n'y aura pas de fossé à combler», ponctue l'autrice de A Biography of Loneliness. À l'inverse, la carence que d'autres ressentiront sera source d'anxiété, en ce que la reprise du rythme de rencontres physiques d'avant-confinement ignorera leurs propres aspirations. «Cela n'a rien de misanthrope que de se sentir étouffé par les besoins d'autrui, surtout lorsqu'il y a autant d'émotions différentes en jeu.» Réfléchir honnêtement à ce que l'on ressent et au niveau de sociabilité nécessaire à notre bien-être est même une façon essentielle de prendre soin de soi, précise-t-elle.

Mais comment faire pour ne pas blesser celles et ceux dont on a été coupé·e et qu'on ne souhaite pas forcément revoir tout de suite? La chercheuse conseille d'aborder le sujet avec franchise. «Toute relation sociale est le fruit de compromis et de négociation. Il me semble que la situation actuelle est un bon moment pour redéfinir ce à quoi doit ressembler une relation saine et quels sont nos besoins individuels. C'est l'occasion idéale d'être transparent sur ce qui fonctionne et ne fonctionne pas pour nous.»

Prolonger le rythme plus lent de nos fréquentations sociales post-confinement n'a rien d'un abandon social. «Cela ne revient pas à se couper complètement des autres –on peut se téléphoner, s'envoyer des e-mails, bref, avoir une relation avec l'autre mais en tenant compte de nos propres limites et en faisant attention à soi, appuie Fay Bound Alberti. Être introverti est autorisé. Et demander plus d'espace n'est pas synonyme de rejet.» Aspirer à une certaine distanciation sociale non plus.

* Le prénom a été changé.

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