Société

Déconfinement sauvage: le séparatisme n'est pas où l'on croit

Temps de lecture : 6 min

Alors qu'aux États-Unis, le président appelle ses troupes à la sécession face au confinement, en France, c'est la police qui oublie parfois sa mission républicaine.

Samedi 25 avril, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, des riverain·es ont jugé bon de s'ambiancer en plein air au son de Dalida. | Capture d'écran via Twitter
Samedi 25 avril, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, des riverain·es ont jugé bon de s'ambiancer en plein air au son de Dalida. | Capture d'écran via Twitter

Fin mars, Michel Onfray s'énervait contre les «centaines de tribus» de banlieue qui, en refusant «le confinement, perdent la République tout entière».

La rhétorique néoconservatrice et son champ lexical de l'invasion/sécession («zones de non-droit», «barbares», «ensauvagement») sont bien rôdés. Ils s'ancrent, idéologiquement, dans l'ouvrage publié en 2002 sous la direction de Georges Bensoussan (sous le pseudonyme Emmanuel Brenner): Les Territoires perdus de la République – antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire.

Ce discours, que nombre de politiques ont repris à leur compte et que le robinet anxiogène des talk-shows nous distille depuis presque vingt ans, suppose à la fois une construction bien connue de l'ennemi ou du traître (le «bobo», l'«islamo-gaucho», le «collabo» coupable de fermer les yeux sur les incivilités des «islamo-racailles»), une négation du droit du sol (les racailles ne sont pas des Français·es comme les autres), la phobie de la cinquième colonne (elles infiltrent en France un mode de vie anti-français) et un impensé majuscule: et si les «quartiers», au lieu d'avoir été perdus (aux bandes de lascars, aux trafiquants de drogues, aux salafistes), avaient été abandonnés par la puissance publique?

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Dans le cadre du confinement, l'obsession séparatiste s'appuie sur un deuxième angle mort: les scènes de déconfinement, aujourd'hui en France, ont lieu aussi bien dans les centres-villes bourgeois qu'en périphérie.

Samedi 25 avril, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, des riverain·es ont jugé bon de s'ambiancer en plein air au son de Dalida –«Laissez-moi danser». Même si l'auteur de la vidéo respecte la distanciation sociale en se tenant à l'extérieur du dancefloor improvisé sur la place, on peut observer que la rupture du confinement n'est pas le fait d'un public qui présenterait les caractéristiques des hordes de lascars décrites par Onfray et le Rassemblement national.

Selon Corentin Chrétien-Droz, qui a capté la mutinerie sur le vif, la police a mis fin aux festivités une minute après son arrivée. L'organisateur, @DiscoBalcons, a apparemment promis de mieux réguler. Circulez, y a rien à voir.

L'ennui, c'est que la scène se passe non loin de l'endroit où une femme noire avait été immobilisée au sol par trois policiers, le 18 mars, au deuxième jour du confinement, parce qu'elle n'avait pas d'attestation de déplacement.

Deux poids, deux mesures: si la comparaison des deux vidéos raconte une autre vérité, celle-ci est difficile à saisir. La police n'est-elle pas théoriquement républicaine? Si elle discrimine entre les récalcitrant·es, la République une et indivisible existe-t-elle encore en actes, là où elle est la plus importante: sur le terrain, dans la vie quotidienne des Français·es?

Le Covid-19 fait réapparaître la fracture

Tout cela, je le vois de loin, en lisant les journaux, via les réseaux sociaux. Chez moi, aux États-Unis, la problématique du déconfinement a pris une tournure bien différente depuis le 17 avril.

Ce jour-là, Donald Trump a appelé sur Twitter à la libération du Minnesota, du Michigan et de la Virginie, ajoutant dans ce dernier message qu'il s'agissait de sauver le second amendement à la Constitution, «en état de siège».

Selon la juriste Mary McCord, ces tweets pourraient être à la fois criminels et inconstitutionnels, dans la mesure où ils incitent à l'insurrection et au renversement d'autorités démocratiquement élues.

Aux États-Unis, c'est donc au sommet de la République qu'on trouve le premier des territoires perdus. L'effet de ruissellement est redoutable. Dans les jours qui ont suivi les injonctions présidentielles, des centaines de manifestations pro-Trump et anti-confinement ont été organisées à travers le pays, pas seulement dans les trois États mentionnés.

Philadelphie, où je vis, est une ville historiquement et très majoritairement démocrate. Les entorses quotidiennes au lockdown y ressemblent plus à ce qu'elles peuvent être dans les grandes villes françaises: des «bons vivants», yuppies ou étudiant·es qui n'ont pas rejoint leurs familles, foyers au sein desquels les enfants n'en peuvent plus de rester sous cloche, répondent aux sirènes du printemps et oublient égoïstement les précautions sanitaires.

C'est dramatique, parce que ces regroupements créent les conditions d'une relance du virus au moment où les hôpitaux locaux sont encore en grande tension.

À Harrisburg, la capitale de la Pennsylvanie, les gens qui manifestent devant les bureaux du gouverneur ne sont pas là pour satisfaire une pulsion hédoniste. Leur but est 100% politique: afficher leur soutien à Trump; demander la réouverture de l'économie; militer pour le droit de porter une arme à feu; éventuellement nier la réalité de la pandémie et/ou la compétence des autorités sanitaires fédérales.

Le Covid-19, s'il jette partout une lumière crue sur les inégalités sociales, fait aussi réapparaître la fracture très américaine entre les métropoles des deux côtes et le flyover territory, ce pays profond qui a élu Trump en 2016 et semble lui conserver sa confiance en vue de la présidentielle de novembre.

Sécession et déni

Marc Ambinder, dans un article publié le 24 avril dans The Conversation, montre les similitudes entre le mouvement #ReopenAmerica et le Tea Party de 2010, notamment la mise en scène, via une nébuleuse d'URL (reopenAL.com, reopenAK.com, liberateWV.com, liberateWY.com...) et de groupes Facebook (Pennsylvanians Against Excessive Quarantine, New Yorkers Against Excessive Quarantine, etc.) d'un soulèvement populaire en réalité financé et programmé par des organisations ultraconservatrices avec un agenda médiatique, politique et mercantile.

En d'autres termes, comme en 2010 et pendant la primaire républicaine de 2016, nous sommes en présence de bataillons d'idiot·es utiles brandissant semi-automatiques ou pancartes «I NEED A HAIRCUT» et manipulé·es par les stratèges de l'extrême droite: j'ai la faiblesse de penser que ce sont ces personnes, comme leur président chéri et leurs modèles confédérés de la guerre civile, les véritables sécessionnistes.

Hélas, au lieu de se demander comment il pourrait parler à cette frange de l'électorat américain, éventuellement en vue de la ramener dans le cercle de l'Union, l'establishment du parti démocrate reste bloqué sur la phraséologie des «lamentables», cette étiquette en partie responsable de la défaite d'Hillary Clinton.

Les commentaires récents de Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, peuvent comme il y a quatre ans être interprétés comme symptômes d'un déni et d'un mépris de classe qui pourraient avoir de lourdes conséquences dans les urnes.

En attendant, loin de ces enjeux électoraux, les minorités sont surreprésentées dans la population des essential workers, la main-d'œuvre faiblement qualifiée et à bas salaire qui permet à la société américaine de continuer à fonctionner durant la catastrophe sanitaire et économique, que ce soit en première ligne dans les hôpitaux ou dans les entreprises de livraison et la grande distribution. Sans surprise, à Philadelphie comme dans d'autres centres urbains, les Afro-Américain·es sont les plus vulnérables au Covid-19.

Où est la sauvagerie?

Pendant ce temps, en France, l'extrême droite est obsédée par les incivilités des «racailles» et par le «laxisme» des autorités à leur égard. Le 24 avril, après l'accident devenu incident de Villeneuve-la-Garenne, elle a déroulé son storytelling favori: l'embrasement des banlieues.

Depuis la diffusion, le samedi 25 avril, d'une note interne invitant la police du Calvados à limiter ses interventions pour atteintes graves aux personnes et aux biens dans les quartiers où beaucoup de personnes observent le Ramadan, ses porte-voix nous refont le coup du séparatisme musulman sous bienveillance policière.

Que l'extrême droite se rassure: comme le montre cette vidéo tournée dans la nuit du samedi 25 au dimanche 26 avril par un habitant de L'Île-Saint-Denis, puis transmise au journaliste Taha Bouhafs, ladite bienveillance reste toute relative.

La scène: un homme fuyant la police à Villeneuve-la-Garenne est repêché par ses poursuivants. La nature républicaine du dialogue qui s'ensuit est éclatante:

– Un bicot comme ça, ça nage pas.
– (rires)
– T'aurais dû lui accrocher un boulet au pied.

Nous sommes presque soixante ans après le 17 octobre 1961 et le séparatisme sauvage qui menace la France n'est pas celui qu'on croit: ici, on a toujours la tentation de noyer les Algériens.

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