Santé / Monde

Aux Pays-Bas, le «confinement intelligent» mènera-t-il à l'immunité collective face au Covid-19?

Temps de lecture : 7 min

La population néerlandaise est invitée, et non contrainte, à rester chez elle le plus possible.

Les Amstellodamois·es n’hésitent pas à profiter de leur dimanche pour sortir. | Martin Bertrand
Les Amstellodamois·es n’hésitent pas à profiter de leur dimanche pour sortir. | Martin Bertrand

Aux Pays-Bas, le nombre de morts du coronavirus Covid-19 s'élève à 4.475, d'après l'Institut national de la santé publique et de l'environnement (RIVM). Un chiffre qui paraît inquiétant pour un pays qui compte 17 millions d'habitant·es et seulement 1.150 places en soins intensifs en temps normal. Selon le site du RIVM et les statistiques néerlandaises (CBS), 4.718 personnes sont mortes la semaine du 26 mars au 1er avril, soit environ 2.000 individus de plus qu'en temps normal.

À date du mercredi 22 avril, 34.134 personnes avaient été testées positives au coronavirus dans le pays. Pourtant, le gouvernement reste confiant. Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte a annoncé lors d'une conférence de presse le 21 avril qu'il n'y aura pas de durcissement des mesures pour le moment, le «confinement intelligent» restant la méthode adoptée pour faire face à la pandémie.

Malgré ces chiffres élevés, les Néerlandais·es vivent, ainsi, quasiment comme d'ordinaire, même si les restaurants, bars, coffee shops et maisons closes sont fermées, et ce jusqu'à nouvel ordre. La population est invitée, et non contrainte, à rester chez elle le plus possible. Tous les événements publics sont annulés jusqu'au 1er juin.

Mark Rutte a annoncé lors de sa conférence de presse que les écoles, mais pas les collèges ni les lycées, rouvriront progressivement dans le pays à partir du 11 mai, fin des vacances scolaires de Pâques. Les effectifs des classes seront également réduits de 50%. Selon les chiffres de l'RIVM, 124 enfants dans tout le pays ont été testé positifs au Covid-19, dont 47 hospitalisés. «Le risque pour les enfants est minime», a indiqué le Premier ministre.

Les règles à respecter sont cependant floues. Les habitant·es des Pays-Bas peuvent se réunir, mais à trois maximum, que ce soit chez eux ou dehors, en respectant une distance de sécurité d'un mètre cinquante. Les restaurants ont la possibilité de rester ouverts s'ils pratiquent la vente à emporter. Les magasins ne sont pas contraints de fermer s'ils respectent les distances de sécurité et n'accueillent pas plus de deux personnes à la fois à l'intérieur.

En avril, le retour du beau temps a fait sortir les Néerlandais·es au bord de l’Amstel. | Martin Bertrand

Une décision globalement validée

«Je pense que la décision du gouvernement a du sens. Il a évalué la perte économique d'un confinement total et ce n'était pas viable. La mort n'est pas l'unique chose qui fait souffrir les gens, c'est comme cela que le gouvernement raisonne probablement», affirme Milo Koning, étudiant en dernière année de médecine, réquisitionné pour soigner les patient·es atteint·es du coronavirus à Amsterdam.

Pour que l'immunité collective fonctionne, il faudrait que 50 à 60% de la population soit atteinte du coronavirus, explique Jaap Van Dissel, directeur du centre de contrôle des maladies infectieuses du RIVM. La décision de Mark Rutte a été approuvée par une majorité au parlement et les médecins et spécialistes sont également en accord avec le gouvernement. «L'immunité a toujours fonctionnée face à des virus, nous en avons des preuves comme avec le Zika», affirme le docteur Kees Brinkman, immunologue et spécialiste des maladies infectieuses.

Si le Covid-19 doit contaminer une grande partie de la population néerlandaise, certaines personnes sont plus fragiles face au virus que d'autres. «L'idée du confinement intelligent est inconsidérée pour les personnes vulnérables et aussi pour les infirmières, si les gens n'écoutent pas les conseils du gouvernement, juge Frederieke Vos, infirmière à l'hôpital UMC, à Amsterdam. Les personnes âgées et en moins bonne santé se doivent de faire plus attention.»

«En ce qui concerne les personnes âgées, je suis assez surprise et outrée de voir combien viennent faire leurs courses tous les jours ou presque dans notre supermarché Albert Heijn, sans se soucier outre mesure de la situation», s'exclame Coline Mauxion, employée du supermarché. «La mairie a pourtant ajouté une heure d'ouverture de 7 heures à 8 heures du matin uniquement pour elles, mais elles viennent à toute heure», ajoute-t-elle.

Une mesure plus égalitaire?

La mairie d'Amsterdam annonce des mesures contradictoires pour la protection des plus démunis. Conseillée par le service de santé publique néerlandais (GGD), la ville ouvre les réfuges aux sans abris uniquement la nuit. Les bénévoles préfèrent pourtant éviter les rassemblements importants. «La nuit, les personnes vivant dans la rue peuvent se réunir par groupe de cinquante dans des gymnases ouverts pour l'occasion. Ce n'est pas logique», se désole Savannah Koolen, fondatrice de l'ONG Here to Support, qui s'occupe de personnes sans-papiers à Amsterdam. «La difficulté c'est que le gouvernement local écoute le GGD, et c'est ce qu'il nous conseille de faire également, mais nous ne pouvons pas laisser les réfugiés dans la rue, sans toilettes ni eau potable toute la journée.» Les individus sans domicile fixe peuvent bénéficier d'un toit à partir de 16 heures dans la capitale néerlandaise depuis le début de la pandémie, et doivent quitter les lieux à 9 heures du matin.

Même si les ONG sont inquiètes pour les sans-abris et les demandeurs d'asiles, elles restent pourtant positives. «J'ai confiance dans le gouvernement néerlandais. Je ne pense pas qu'il ait la bonne solution, mais personne ne l'a. Quand il y a une guerre, on peut suivre l'ennemi, mais ici il est invisible. Nous devons suivre les conseils de notre pays, et c'est aux citoyens de prendre les bonnes décisions», commente Sradhanand Sital, président de l'ONG Global Human Rights Defense, à la Haye. «Ici, il n'y a pas de discrimination dans les soins hospitaliers, ni de sélections comme dans certains pays.»

Un supermarché d'Amsterdam, dans lequel la clientèle respecte la distanciation sociale. | Martin Bertrand

D'autres mes mesures sont également appliquées dans le pays pour venir en aide aux plus démuni·es. «Il y a d'abord eu une concentration pour la protection des groupes plus faibles -les personnes âgées, malades- et plus tard il y a eu un soutien pour les autres personnes fragiles (sans abris, familles sans emploi...). Il y a beaucoup d'aides pour les personnes vivants dans la précarité. Bien sûr, on pourrait toujours faire mieux, et on devrait faire mieux», explique le docteur Christian Bröeur, du département de sociologie à l'université d'Amsterdam.

«N'importe quelle forme de confinement est injuste pour les plus démunis. Je ne pense pas que le confinement intelligent soit injuste, je pense que justement, les gens confinés dans leurs maisons sont moins égaux car tout le monde n'a pas le même espace», estime Ria Reis, professeur en anthropologie médicale au département de la santé publique et des soins premiers à l'université de Leiden.

Responsabilité et discipline

«Je pense que la responsabilité partagée marche mieux dans un contexte néerlandais que s'il devait y avoir une répression des libertés. Je ne pense pas que cette dernière marcherait. La liberté a ses limites avec la pandémie, mais néanmoins elle existe toujours», poursuit Ria Reis.

Les Néerlandais·es s'accordent sur le principe de liberté individuelle et sur celui de discipline. «Le gouvernement a mis la responsabilité dans les mains de ses citoyens, commente le professeur en anthropologie médicale. Il en appelle à notre sens commun.»

Une femme à l'aéroport d’Amsterdam, pendant le mois d'avril. | Martin Bertrand

Le gouvernement de Mark Rutte répétait le 31 mars à quel point il était «fier» de sa démocratie «adulte» face à la baisse drastique de fréquentation des lieux publics dans les villes du pays. D'après un rapport sur la tendance de mobilité publié par Google reposant sur les données anonymes de Google Maps, les habitant·es des Pays-Bas passent 65% de temps en moins dans les endroits publics comme les parcs depuis le début de la pandémie. Pour ce qui est des transports en commun, la fréquentation a baissé de 68%.

Le système de santé néerlandais existe tel quel depuis 2006. Il est considéré comme un des meilleurs d'Europe, selon la fondation IFRAP. La structure de l'assurance a un caractère privé –qui coûte environ 100 euros par mois– mais elle est tout de même régie par des conditions fixées par les pouvoirs publics, qui incluent une assurance de base pour tous et des compensations pour les personnes à revenus modestes. Ce procédé peut expliquer le sentiment de sécurité qui règne aux Pays-Bas.

Jaap Van Dissel a annoncé au parlement mercredi 8 avril que la courbe du coronavirus s'était aplatie. Mardi 21 avril, le nombre de patient·es atteint·es en soins intensifs est tombé en dessous de 1.100, une première depuis le 29 mars. Les tests sont étendus depuis lundi 6 avril, plaçant leur nombre quotidien de 4.000 à 17.500. Auparavant uniquement dédiés aux patient·es gravement malades, comme en France, ils sont maintenant éligibles, d'après le gouvernement, au personnel soignant et aux individus plus vulnérables.

«Tant que les services de soins intensifs ont encore de la place, l'option du confinement intelligent reste la meilleure», annonce le docteur Kees Brinkman. «Notre capacité en temps normal est de 1.150 lits, nous l'avons légèrement augmenté et nous pouvons aller jusqu'à 2.400 maximum. Au-delà, nous n'aurons pas assez de personnel pour gérer les malades.» Une infirmière spécialisée en soins intensifs s'occupe d'ordinaire d'un voire deux lits maximum. «Depuis le début de la pandémie, elles sont passées de deux à trois patients par personne», explique Margriet Bakker, porte-parole de l'association professionnelle des infirmiers V&VN.

Mark Rutte a cependant prévenu le mardi 22 avril: «Nous ne sommes pas sains et saufs pour le moment. Il n'y a pas de vaccins, la pression sur les hôpitaux est toujours énorme et doit d'abord vraiment retomber avant que nous changions les choses.»

Le 31 mars, le RIVM a lancé une étude de recherche pour vérifier le nombre de personnes présentant des anticorps contre le coronavirus Covid-19. Cette analyse se déroulera sur plusieurs mois, et 6.000 invitations sont envoyées dans tout le pays pour que diverses personnes participent. Le RIVM compte sur les résultats pour en apprendre plus sur le développement du virus dans le pays et comprendre où en est l'immunité sur des personnes d'âges différents.

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