Santé / Société

À force de me laver les mains, j'ai des palmes qui me poussent

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Combien de fois par jour je les lave, ces malheureuses mains? Dix fois, cent fois, mille fois?

Je passe un savon à mes mains. | Claudio Schwarz via Unsplash
Je passe un savon à mes mains. | Claudio Schwarz via Unsplash

Avant l'apparition de l'épidémie de Covid-19, j'avais des mains, de belles mains toutes lisses où s'égayaient des doigts agiles. J'avais aussi une paume de la main douce comme du savon, tendre comme une tartine de miel, avec des lignes de vie dont le tracé régulier dessinait des trajectoires nettes comme un couperet de guillotine.

Aujourd'hui, quand je contemple ces mêmes mains, c'est à peine si je les reconnais. Elles ont cet air vieillot des buffets qu'on aperçoit au fond de boutiques obscures, dans l'entremêlement de meubles qui montent jusqu'au plafond.

Rabougries à ressembler à des pelures d'oignons qui auraient trop longtemps séjourné dans une eau vinaigrée, avec leurs circonvolutions bien marquées et leurs sillons mal dégrossis, elles ne ressemblent plus à rien, si ce n'est à des barques abandonnées dont on croise parfois le souvenir, le long d'un canal désolé.

Combien de fois par jour je les lave, ces malheureuses mains? Dix fois, cent fois, mille fois? Au premier faux pas, quand par mégarde je les laisse traîner sur un objet à la réputation douteuse –poignée de porte, emballage de yaourts, mouchoir suspect–, je leur offre un nouveau bain, où je m'en vais nettoyer les toujours possibles salissures, porteuses de germes et autres saloperies, mains que je frotte avec l'ardeur du forçat quand il s'essaye à limer les barreaux de sa cellule.

Je frotte, je récure, je rince comme autrefois les ménagères quand, à pleines mains, à l'arrière de lavoirs saturés de vapeur d'eau, elles battaient leur linge. Suivant à la lettre les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé, dans une progression quasi militaire, je les astique comme si ma vie en dépendait.

Noyées sous un litre de savon dont les émulsions mousseuses s'en vont recouvrir le moindre centimètre de leur surface, du poignet jusqu'aux ongles en passant par les interstices des doigts, mes mains endurent tant de brimades que lorsque je finis de les sécher, elles tremblent encore un peu, comme ces enfants battus dont le corps se soulève encore longtemps après avoir reçu une correction.

Il y a bien longtemps que je ne compte plus les vingt secondes réglementaires tant le rituel m'est devenu familier: le lavage scrupuleux des deux faces, le ponçage de la paume où mon poing replié s'efforce d'enfoncer le liquide savonneux, le frottement maniaque de l'encorbellement des deux pouces, les embrassades des doigts entremêlés –toute la symphonie du lavage des mains dont je maîtrise désormais chaque étape.

J'ai l'impression de ne m'être jamais lavé vraiment les mains. Avant, je l'avoue, c'était une tâche dont je négligeais la réalisation. Un peu de savon, un peu d'eau, un frottement de paumes vitement exécuté, et l'affaire était réglée. Quel fou j'étais donc! À quelle mort terrible ai-je échappé par ces manquements répétés à l'hygiène élémentaire?

Maintenant, je me lave même les mains quand je n'en ai nul besoin. Peut-être pour tuer le temps. Lorsque je m'ennuie. Par excès de prudence. Quand j'apprends le nouveau bilan des morts à déplorer. Sait-on jamais? Qui sait si entre le moment où j'ai quitté la salle de bains et celui où j'ai pris place sur le canapé, je n'aurais pas touché sans m'en apercevoir un morceau de tissu infesté de virus.

Même la nuit, quand il m'arrive de m'en aller baptiser la cuvette des toilettes, je prends soin de les nettoyer. Parfois, je crois pouvoir m'en abstenir, mais aussitôt revenu dans la chambre à coucher, à peine retrouvé la chaleur de mon lit, me voilà assailli de doutes. Et si… Retour à la case salle de bains.

À force de leur passer un savon, des gerçures sont apparues comme des champignons écarlates. Ma main flamboie de rougeur. Bientôt, je pourrai m'en servir pour me repérer dans la nuit. Toutes sortes d'éraflures ont pris naissance, c'est un véritable champ de bataille; un régiment de panzers semble avoir passé dessus, et les rides sont devenus si grossières, si rougeaudes, si outrancières qu'elles me sautent au visage et témoignent de la dureté des temps.

Un de ces beaux matins, à force de les laisser barboter dans l'eau, à la place des mains m'auront poussé des palmes, de véritables palmes toutes nervurées qui font d'habitude l'admiration des ornithologues. Tout juste si je m'en étonnerai. Peut-être même en éprouverai-je un soulagement infini.

Aux dernières nouvelles, le Covid-19 ne s'attaque pas aux canards.

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