Culture

«Mrs. America», drame prestigieux sur une anti-féministe blanche

Temps de lecture : 6 min

La série s'intéresse à Phyllis Schlafly, personnage clé de la bataille qui a sévi entre féministes et conservatrices dans les années 1970 aux États-Unis.

Phyllis Schlafly (Cate Blanchett), mère de famille républicaine, voit dans la campagne contre l'ERA une opportunité à la hauteur de ses ambitions électorales. | Capture d'écran via YouTube
Phyllis Schlafly (Cate Blanchett), mère de famille républicaine, voit dans la campagne contre l'ERA une opportunité à la hauteur de ses ambitions électorales. | Capture d'écran via YouTube

Tous les mercredis, Anaïs Bordages et Marie Telling décryptent pour Slate.fr l'actu des séries avec Peak TV, une newsletter doublée d'un podcast.

S'il y a un truc qui n'est pas près de s'arrêter, c'est notre tendance à interroger la portée morale et éthique des séries. Alors que la valeur de la représentation est un argument de plus en plus fort dans les analyses culturelles, on s'interroge aussi de plus en plus fréquemment sur les voix que l'on devrait amplifier, ou pas. Une telle polémique a fait surface la semaine dernière avec la sortie de Mrs. America, drame prestigieux qui s'intéresse à une anti-féministe blanche américaine, Phyllis Schlafly. La série a ainsi été critiquée pour son portrait trop indulgent d'une femme conservatrice, raciste et intolérante.

Ce qui nous frappe, nous, c'est que l'on semble beaucoup plus exigeant·es avec l'éthique de nos personnages de séries quand ce sont des femmes. Lorsque Roger Ailes, prédateur sexuel et ancien PDG de la chaîne Fox News, a été le protagoniste de The Loudest Voice, cela n'a visiblement pas autant choqué que lorsque le film Scandale s'est intéressé à l'expérience de ses victimes, également des femmes conservatrices et racistes. Succession, qui s'inspire de la famille Murdoch et présente des personnages délicieusement monstrueux, est presque unanimement adorée (y compris par nous).

Depuis quelques semaines, on n'a pas non plus vu d'indignation quant au fait que le héros de la série documentaire Tiger King, condamné pour complot de meurtre et maltraitance animale, est devenu un véritable objet de fascination pop culturelle. Phyllis Schlafly, elle aussi, est à la fois fascinante et repoussante. Faut-il pour autant condamner l'œuvre qui s'attache à la décrire?

À cause de la pandémie, le monde des séries se retrouve complètement bouleversé: saisons raccourcies, sorties reportées (Fargo, The Handmaid's Tale), tournages annulés (Lord of the Rings, Succession)... Quelles conséquences sur le long terme? Sera-t-il encore possible de binge-watcher de nouvelles séries à la rentrée?

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Le gros plan: «Mrs. America» (Canal+)

Comment une femme a-t-elle pu voter pour Donald Trump? Cette question a été le sujet de nombreuses conversations outre-Atlantique quand le milliardaire populiste (qui s'était vanté «d'attraper les femmes par la chatte») a recueilli 53% des votes parmi les femmes blanches du pays, alors que beaucoup imaginaient déjà une femme à la Maison-Blanche. C'est à cette contradiction que Mrs. America s'intéresse, en revenant sur un autre moment majeur de l'histoire politique américaine: la bataille autour de l'Equal Rights Amendment (ERA, un amendement constitutionnel pour l'égalité des sexes) qui a sévi entre féministes et conservatrices dans les années 1970.

Côté conservateur, un personnage clé: Phyllis Schlafly (Cate Blanchett, toujours parfaite), mère de famille républicaine, qui voit dans la campagne contre l'ERA une opportunité à la hauteur de ses ambitions électorales. Le premier épisode lui est entièrement consacré et la montre à la fois victime et bénéficiaire d'un système patriarcal cher à son cœur. Au fil de la saison, la série ne diabolise jamais Schlafly mais souligne son hypocrisie, ses privilèges et ses préjugés. Pas de sororité chez elle: son alliance avec les autres femmes est purement opportuniste et toujours teintée de mépris.

Face à elle, la série détaille les dynamiques d'un mouvement féministe loin d'être monolithique. On retrouve des figures de proue comme la désormais légendaire Gloria Steinem, interprétée par une Rose Byrne au sommet de son art, mais aussi Betty Friedan (Tracey Ullman), l'autrice de l'essai culte La Femme mystifiée, et Shirley Chisholm (Uzo Aduba), première candidate noire aux primaires démocrates qui peine à obtenir le soutien qu'elle mérite. La série accorde un épisode à chacune et montre les dissensions et les débats au sein d'un féminisme encore très blanc, forcé de s'accommoder de compromis frustrants et qui néglige l'intersectionnalité. Tout le casting est remarquable et on pourrait observer ces femmes discuter pendant des heures. Une fresque ambitieuse qui se démarque déjà comme l'une des meilleures séries de l'année.

On regarde aussi

Devils (OCS) – Un thriller financier un peu poussif qui n'a pas grand-chose d'intéressant à raconter.

#BlackAF (Netflix) – Le créateur de Black-ish, Grown-ish et Mixed-ish se met en scène dans sa nouvelle série sur une famille afro-américaine très privilégiée qui tourne un documentaire sur une famille afro-américaine très privilégiée. Il y a de bonnes blagues, mais le concept méta est un peu épuisant.

Quiz (ITV) – Une excellente mini-série sur une vraie affaire de tricherie dans le «Qui veut gagner des millions?» anglais. Le casting est un who's who de nos acteurs et actrices britanniques préférées avec Matthew Macfadyen (Tom dans Succession), Sian Clifford (Claire dans Fleabag), Mark Bonnar (Chris dans Catastrophe), Michael Sheen (vous le connaissez), et Aisling Bea (qu'on avait adorée dans This Way Up).

The Plot Against America (OCS) – Le dernier épisode de l'excellente mini-série de David Simon vient d'être diffusé, l'occasion de vous la conseiller à nouveau.

Le crush: Jay Ellis (Lawrence dans «Insecure»)

L'ex d'Issa a parcouru beaucoup de chemin depuis la saison 1, et depuis qu'il est devenu la meilleure version de lui-même, on avoue qu'on a du mal à se concentrer à chaque fois qu'il est à l'écran.

Peak de chaleur: bah à chaque fois qu'il enlève son t-shirt, parce qu'on aime les plaisirs simples.

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On répond à toutes vos questions pour vous aider dans cette quarantaine.

«J'ai vraiment envie d'être happée dans des divertissements ultra prenants mais sans prise de tête, vous me conseillez quoi?» –Marie

Au risque de nous répéter, on peut difficilement faire mieux que Buffy pour un mélange brillant de divertissement, d'action et de feel-good. Mais quelque chose nous dit que vous l'avez peut-être déjà regardée huit ou neuf fois. Si c'est le cas, on vous conseille vraiment de tenter The Magicians, une série fantastique drôle, addictive et complètement frappée du casque, dont l'humour s'inspire beaucoup de Buffy. Vous pouvez avancer rapidement sur la première moitié de la saison 1, avant que la série n'ait vraiment trouvé son rythme.

Pour d'autres programmes qui manient aussi bien l'art de la tension sexuelle que celui des rebondissements stupides, plongez-vous dans le drama outrancier de The L Word, délectez-vous de True Blood et son univers de vampires, fées et loups-garous tous plus en chien les uns que les autres, ou essayez encore Wynonna Earp, un western surnaturel et féministe où le méchant est un démon redneck qui s'appelle Bobo.

Si vous voulez sortir de votre zone de confort, pourquoi ne pas tenter The Walking Dead? Les premières saisons sont excellentes, et rien de tel qu'une histoire de zombies pour s'extirper du quotidien. Pour un peu moins de surnaturel mais toujours autant de péripéties capillotractées, replongez-vous dans Newport Beach, un des meilleurs teen dramas de l'histoire qui vous apaisera avec ses personnages beaux et ultra-privilégiés, sa bande-son nostalgique absolument parfaite et ses paysages idylliques de plages californiennes. C'est aussi le bon moment pour un rewatch de Lost, LA série addictive par excellence. Et si voir des gens au soleil vous déprime, c'est peut-être l'heure d'un marathon Game of Thrones.

«Vous me conseillez quoi comme séries sur Netflix et OCS, sachant que j'adore les séries à la fois sexy et existentielles comme Transparent, Fleabag, Wanderlust, Looking...?» –Mathieu

«Sexy et existentielles», c'est justement ce qu'on a prévu pour notre épitaphe. Sur Netflix, on vous recommande Easy, une brillante anthologie sur le sexe et les relations de couples. Mais aussi Russian Doll, parce qu'on ne peut pas faire plus existentiel que l'histoire d'une femme qui revit sa mort des dizaines de fois et plus sexy que le swag renversant de Natasha Lyonne.

Sur OCS, il y a bien sûr The Leftovers, réflexion magnifique sur le deuil et l'amour qui fait la part belle aux muscles tatoués de Justin Theroux. On ne s'arrêtera jamais de chanter les louanges de Sharp Objects, mini-série moite à souhait sur une femme (Amy Adams) qui revient sur les traces d'un passé douloureux –le tout mis en scène par Jean-Marc Vallée. Il y a aussi Euphoria, qui mêle crise d'ado, dépression et sexe à outrance dans un packaging ultra léché (avec, en prime, plus de bites à la seconde qu'aucune autre série), Mrs Fletcher, sur l'éveil sexuel d'une quadra, et bien sûr Watchmen, la série la plus brillamment what the fuck de 2019 et l'une des meilleures productions de ces dernières années.

Ces textes sont parus dans la newsletter bimensuelle (hebdomadaire pendant le confinement) Peak TV.

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