Monde

En Argentine, le gouvernement encourage la dénonciation pour faire respecter le confinement

Temps de lecture : 7 min

Le numéro gratuit instauré au nom de la participation citoyenne pour lutter contre le Covid-19 a déjà reçu 56.296 appels.

Une femme prend un bain de soleil sur son balcon à Buenos Aires (Argentine) le 16 avril 2020 pendant la quarantaine imposée à la suite de l'épidémie de Covid-19. | Juan Mabromata / AFP
Une femme prend un bain de soleil sur son balcon à Buenos Aires (Argentine) le 16 avril 2020 pendant la quarantaine imposée à la suite de l'épidémie de Covid-19. | Juan Mabromata / AFP

«Bonjour, je vous appelle pour vous signaler que mon voisin est chinois.» «Mon neveu a voyagé aux États-Unis l'an dernier, est-ce que je peux quand même le recevoir chez moi, sans risquer la contamination?» Ou encore: «Je suis concierge et j'ai entendu parler français à l'entrée de l'immeuble.»

Voila trois exemples, parmi des milliers de sollicitations reçues par les opérateurs et opératrices du numéro 134. Ces vaillant·es soldat·es de la quarantaine argentine en entendent de belles, presque 24 heures sur 24. Sans sourciller, les personnes mobilisées au bout de la ligne téléphonique sont payées à déceler, toute la journée, les commérages bien renseignés des conclusions hâtives ou diffamatoires. À distinguer le vraisemblable du loufoque.

«Pour dénoncer quelqu'un qui viole la quarantaine, communiquez avec le ministère de la Sécurité.»

Il y a près d'un mois, le 17 mars, le gouvernement argentin a habilité le numéro 134 à recevoir les dénonciations émises à l'encontre de personnes accusées de violer la quarantaine. Et de répandre ainsi le coronavirus dans leurs immeubles, quartiers, villes,...

Séparer le grain de l'ivraie

«L'exemple du voisin chinois, c'était plus une blague qu'un exemple concret. Vous aviez saisi, n'est-ce pas?», s'enquit notre interlocuteur du ministère de la Sécurité argentin, qui répond par téléphone au sujet de ce nouveau service téléphonique. «Cela fait partie des arguments invraisemblables, nombreux, que reçoivent les opérateurs, poursuit-il. Dans ces cas-là, ils le répètent: le virus n'a rien à voir avec la nationalité. On peut venir d'un autre pays et résider à Buenos Aires… Parmi la masse d'appels, il y a évidemment d'innombrables cas ridicules et indénonçables. Mais d'autres sont très utiles. Le rôle des opérateurs est de distinguer une dénonciation invraisemblable d'un possible cas de violation de la quarantaine.»

Quand le signalement est plausible, l'appel est transféré vers le «Commando unifié de sécurité pour faire face au coronavirus». Derrière ce nom à rallonge se déploie le dispositif policier mis en place par l'État argentin pour faire face à la pandémie. Conscient d'avoir comme principal allié le temps pour voir venir le virus, le pays sud-américain a joué la carte préventive, passant deux décrets importants. Le premier, signé le 12 mars, obligeant toute personne arrivant d'un pays à risque (Europe, États-Unis, Chine…) à respecter un isolement de quatorze jours. Le deuxième, instaurant la quarantaine pour tout le monde, est entré en vigueur le 20 mars, alors que l'Argentine comptait seulement 3 décès et 128 infections au coronavirus (avec bien peu de tests réalisés). Le président Alberto Fernández a fait le pari de la collaboration citoyenne pour faire face à l'«ennemi invisible». Lors de son discours du 10 avril, M. Fernández étend la quarantaine deux semaines supplémentaires et salue le respect social de la mesure, «une réussite en tant que société. Je vous demande que nous ne nous relâchions pas».

Au standard du 134, douze renforts ont été recrutés pour faire face à l'afflux d'appels, élevant ainsi le contingent de gardiens de la quarantaine à… quarante personnes. Une ironie qui ne distrait pas notre source du ministère de la Sécurité, qui préfère souligner les compétences de ces agents. «Ce sont eux qui reçoivent d'habitude les appels qui concernent les dénonciations de crimes fédéraux», à savoir les plus graves: narcotrafic, traite de personnes, évasion fiscale… Des délits auxquels s'est tout récemment ajouté la «violence institutionnelle», autrement dit les bavures des flics, que peuvent désormais être dénoncés, sur ce même numéro magique. De la plainte de fayot·e aux crimes les plus lugubres, la richesse de ce matos téléphonique a de quoi rendre jalouse n'importe quelle personne employée par un call-center autour du monde!

Dénonciation à géométrie variable

Pas polémiques en Argentine, les dénonciations entre voisin·es sont très mal vues en Europe. Au moins jusqu'à ce que ces notions ne refassent surface, dans le contexte de confinement imposé par la pandémie. «La limite entre dénonciation et délation semble assez floue, lit-on sur le site de la RTBF. Mais elle s'explique par “l'idée d'éviter un mal plus grand”, explique l'historien et sociologue Xavier Rousseaux. Ainsi, dit-il, la question est celle “de la mesure de la dangerosité. Et ici, comme nous sommes devant un danger invisible, c'est très difficile de mesurer le danger réel de ce comportement”.» La pratique de la délation est vue, en Alsace, comme un «l'un des effets pervers du contexte sanitaire et social actuel». C'est a minima l'«effet inattendu du confinement», selon France Soir, qui relaie l'étonnement des agents de police, débordés par «des centaines d'appels [qui] sont enregistrés quotidiennement [au 17], et les Françaises et les Français [qui] dénoncent leurs voisins».

En Argentine, c'est le néant. Pas le moindre commentaire sur la question n'émane du département de Sociologie de l'université de Buenos Aires. Pas la moindre trace d'une chronique qui avertisse d'éventuels méfaits de la délation, dans les journaux épluchés. Les avocat·es spécialisé·es en défense de droits humains sont concentrés sur l'agissement des policiers.

«Ce mécanisme fonctionne en parallèle des institutions et c'est un héritage de l'histoire contemporaine argentine, où plusieurs dictatures autoritaires se sont imposés.»
Silvina Barroso, spécialiste en littérature argentine

Interrogée sur le fossé sociologique qui se serait subitement creusé entre Argentin·es et Européen·nes, Silvina Barroso préfère signaler «un phénomène bien argentin, à savoir l'énorme appétence pour la participation citoyenne». «La société argentine est historiquement active, poursuit l'enseignante-chercheuse, spécialiste en littérature argentine à l'université nationale de Río Cuarto, dans la province de Córdoba. Nous les Argentins nous participons. Dans la rue, sur les réseaux sociaux, à la télévision. Y compris quand on ne la sollicite pas. Et comme les institutions ne jouissent pas d'une bonne réputation, les citoyens ont tendance à assumer des rôles, très divers, y compris, pourquoi pas, ceux du policier ou du juge…»

Selon cette universitaire, la tendance à la participation des Argentins «crée une sorte de circuit d'auto-régulation». «Ce mécanisme ne vise pas tant à s'opposer aux institutions, ni à collaborer avec elles, dans le cas des dénonciations. Il fonctionne en parallèle des institutions et c'est un héritage de l'histoire contemporaine argentine, où plusieurs dictatures autoritaires se sont imposés entre 1930 et 1983», année qui marque la fin de la dernière dictature (1976-1983).

«Ponerse la gorra» vs «escrache»

Paradoxalement, face au risque des régimes autoritaires, c'est la population elle-même qui s'active pour enclencher les mécanismes de protection. Il existe même une expression pour ça: «ponerse la gorra», soit littéralement, «se mettre la casquette» du policier. Une expression qui s'utilise à chaque fois qu'un·e citoyen·ne adopte une attitude répressive.

Combien d'Argentin·es se sont «mis la casquette» en appelant le 134? Selon les statistiques officielles du ministère de la Sécurité et du département de la Présidence, entre le 17 mars et le 7 avril, 56.296 appels ont été émis vers le numéro 134, parmi lesquels 4.090 (moins d'un sur dix) ont été renvoyés au «Commando unifié». Des chiffres qui invitent à nuancer l'importance du phénomène de délation, finalement assez réduit, face à la masse des infractions recensées.

Mais comme le rappelle Madamee Barroso, l'Argentine est aussi la société de l'escrache, cette mode opératoire de dénonciation publique et stigmatisation personnelle des personnes jugées responsables de délits et crimes variés: politiques et juges corrompus, entrepreneurs véreux, maris violents… «Pour le respect de la quarantaine, c'est la même chose. Plutôt que d'appeler la police, le citoyen va par exemple utiliser les réseaux sociaux pour mal parler d'un tel ou d'une telle qui aurait violé la quarantaine. C'est ça l'escrache», résume Mme Barroso.

«Le père de Danilo, ce jeune homme dont le prénom est devenu célèbre depuis, est venu me signaler que son fils avait de la fièvre.»
Enrique Bertolino, maire du village de Selva

Conscient·es de l'enjeu du rapprochement avec cette société active, les élu·es s'activent aussi sur les réseaux. Le président lui-même s'adresse très régulièrement aux citoyen·nes lambda à travers son compte Twitter, à la manière d'un aîné bienveillant s'adressant à sa famille nombreuse. Depuis le 20 mars, plus de la moitié de ses tweets sont dirigés à l'attention de la société civile, anonymes compris. La communication directe rassure, alors pas question de se priver d'un petit «prends soin de toi» ou d'un «reste chez toi, bisou».

En période de crise sanitaire, montrer du doigt les personnes contaminées peut revenir à une dangereuse stigmatisation, comme l'avertissait récemment le journal progressiste Página 12. Mais isoler, c'est surtout prévenir. Enrique Bertolino, maire du petit village de Selva (nord-est du pays) l'a bien compris. S'il peut se vanter aujourd'hui d'être à la tête du «village le plus sûr du monde», c'est que Selva a été la première municipalité à entrer en quarantaine, six jours avant le reste du pays.

Tout ça à cause d'un seul cas suspect, dénoncé par précaution par son propre père, comme le rappelle par téléphone M. Bertolino, dérangé en pleine préparation d'une traditionnelle grillade argentine, vendredi dernier. «Le père de Danilo, ce jeune homme dont le prénom est devenu célèbre depuis, est venu me signaler que son fils avait de la fièvre, depuis qu'il était revenu de Córdoba [à 400 km de là] où il avait rencontré une petite amie qui revenait d'Espagne et avait été contaminée du coronavirus. Par précaution, nous avons isolé tout le village, pour éviter la contagion», résume l'édile.

Depuis lors, M. Bertolino a appris à jouer les offusqués pour évoquer le «sensationnalisme» des médias qui ont bien exploité cette histoire d'amour, fugace mais non sans conséquence. Mais il sait aussi que ce fait divers lui aura permis de situer sa bourgade sur la carte du pays, grâce au spectacle médiatique permanent de la lutte nationale contre l'«ennemi invisible».

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