Santé / Monde

Le retrait du soutien financier des États-Unis à l'OMS, une manœuvre politique dangereuse

Temps de lecture : 5 min

La décision américaine pourrait entraîner la faillite de l'agence de santé publique de l'ONU en pleine pandémie mondiale.

Conférence de presse quotidienne de Donald Trump à la Maison-Blanche, le 14 avril 2020. | Mandel Ngan / AFP
Conférence de presse quotidienne de Donald Trump à la Maison-Blanche, le 14 avril 2020. | Mandel Ngan / AFP

Le 14 avril, le président Donald Trump a annoncé que son pays suspendait sa contribution au financement de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) –une décision qui aura des implications majeures pour la réponse internationale à la pandémie de Covid-19.

Les États-Unis contribuent à l'OMS à hauteur de plus de 400 millions de dollars par an, bien qu'ils aient déjà 200 millions de dollars d'arriérés. Ils sont le premier donateur de l'agence onusienne, et leur contribution annuelle est environ dix fois supérieure à celle de la Chine.

Trump a reproché à l'organisation d'avoir mal géré et dissimulé la propagation initiale du coronavirus en Chine, et de ne pas avoir adopté une position plus dure envers Pékin.

Qui fait partie de l'OMS?

L'OMS a été créée en 1948 pour servir d'autorité directrice et coordinatrice en matière de santé internationale. Elle a pour mandat d'améliorer la santé de la population mondiale, qu'elle définit comme «un état de complet bien-être physique, mental et social, et pas seulement l'absence de maladie ou d'infirmité».

Si diverses organisations de la société civile, des entreprises et des organisations religieuses peuvent assister aux réunions de l'OMS, seuls les États peuvent en devenir membres.

Chaque année, en mai, les pays membres assistent à l'Assemblée mondiale de la santé à Genève, qui définit les orientations politiques de l'OMS, approuve le budget et examine le travail accompli par l'organisation.

Actuellement, l'OMS compte 194 États membres, soit un de plus que les Nations unies.


Le siège de l'OMS à Genève. | Fabrice Coffrini / AFP

Comment l'OMS est-elle financée?

L'OMS reçoit la majorité de son financement de deux sources principales. La première est constituée par les cotisations des pays, appelées contributions obligatoires.

Celles-ci sont calculées sur la base du produit intérieur brut et de la taille de la population, mais elles n'ont pas augmenté en termes réels depuis le gel du niveau des paiements dans les années 1980.

La deuxième source de financement est constituée par les contributions volontaires. Elles proviennent de gouvernements, d'organisations philanthropiques ou de dons privés et sont généralement affectées à des projets ou initiatives spécifiques, ce qui signifie que l'OMS a moins de possibilités de les réaffecter en cas d'urgence, comme pour la pandémie de Covid-19.

Des pays ont-ils déjà retiré leur soutien financier par le passé?

En plus de soixante-dix ans d'activité de l'OMS, un certain nombre de pays n'ont pas payé leurs cotisations à temps.

En 1949, l'ex-Union soviétique a annoncé qu'elle se retirait de l'OMS et refusé de payer ses cotisations pendant plusieurs années. Lorsqu'elle a ensuite réintégré l'OMS en 1955, elle a demandé une réduction de ses arriérés –qu'elle a obtenue.

En raison du non-paiement des cotisations, l'OMS s'est retrouvée à plusieurs reprises au bord de la faillite. Heureusement, les gouvernements ont généralement agi de manière responsable et ont fini par verser leurs cotisations en retard.

L'OMS a-t-elle déjà fait l'objet de critiques politiques?

En 2009, l'OMS a été accusée d'avoir agi trop précipitamment en déclarant que la grippe porcine était une pandémie; l'organisation a notamment été soupçonnée d'avoir pris cette décision sous la pression des laboratoires pharmaceutiques.

Cinq ans plus tard, elle a cette fois été accusée d'avoir agi trop tardivement en déclarant que l'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest était une urgence de santé publique.

Trump a reproché à l'OMS de ne pas avoir envoyé ses expert·es assez rapidement pour évaluer les efforts de la Chine en matière d'endiguement du Covid-19 et de ne pas avoir dénoncé le manque de transparence de Pékin dans sa gestion de la phase initiale de la crise.

Mais ces critiques ne tiennent pas compte de la souveraineté de la Chine. L'OMS n'a pas le pouvoir de forcer les États membres à laisser ses scientifiques entrer sur leur territoire pour y effectuer une évaluation. Pour qu'une telle intervention soit possible, il faut nécessairement que le pays concerné demande l'assistance de l'OMS.

L'organisation ne peut pas non plus ordonner à un pays de partager des informations; elle ne peut que lui demander.

Les commentaires de Donald Trump ignorent également le fait que l'OMS a finalement envoyé une équipe de spécialistes mener une évaluation en Chine à la mi-février, une fois l'accord des autorités chinoises obtenu. Les résultats de cette enquête ont fourni des informations importantes sur le coronavirus et les efforts déployés par l'État chinois pour enrayer sa propagation.

La Chine a-t-elle une influence croissante sur l'OMS?

On comprend que la Chine ait gagné en puissance et en influence économique depuis 2003, date à laquelle la directrice générale de l'OMS Gro Harlem Brundtland lui a publiquement reproché d'avoir tenté de dissimuler la propagation du virus du SRAS.


Rencontre entre le directeur général de l'OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus et le président chinois Xi Jinping à Pékin, le 28 janvier 2020. | Naohiko Hatta / AFP

La Chine a également été critiquée pour avoir bloqué la candidature de Taiwan à l'organisation. Le petit pays insulaire a eu l'une des réactions les plus efficaces à la crise du Covid-19.

Mais au bout du compte, la Chine n'est que l'un des 194 États membres de l'OMS, et il est assez ironique de constater que Donald Trump dénonce la dépendance de l'organisation à l'égard de Pékin quand pendant des décennies, bon nombre de ses pays membres ont affirmé qu'elle était… trop fortement influencée par les États-Unis.

Que se passera-t-il si les États-Unis coupent leur financement?

Si elle est effectivement mise en œuvre, la mesure annoncée par Donald Trump pourrait entraîner la faillite de l'OMS au moment où une pandémie mondiale bat son plein. Cela pourrait signifier que l'agence devra licencier du personnel, alors même qu'elle essaie d'aider des pays à faibles et moyens revenus à sauver des vies.

L'OMS sera également moins apte à coordonner les efforts internationaux sur des questions telles que la recherche d'un vaccin, l'achat d'équipements de protection individuelle pour les professionnel·les du secteur de la santé et la fourniture d'une assistance technique et d'une expertise pour aider les États à lutter contre la pandémie.

Plus généralement, si les États-Unis étendent ces réductions de financement à d'autres initiatives mondiales en matière de santé coordonnées par l'OMS, il est probable que les habitant·es des pays pauvres perdront l'accès aux médicaments et aux services de santé essentiels. Des vies seront perdues.

Il y aura également un coût pour les intérêts stratégiques à long terme des États-Unis. Des décennies durant, le monde entier a attendu d'eux qu'ils jouent un rôle de premier plan dans les questions de santé mondiale.

En cherchant à se défausser sur d'autres de l'incapacité de son administration à préparer son pays à l'arrivée du Covid-19, Donald Trump a envoyé un signal clair: les États-Unis ne sont plus prêts à assumer ce rôle de leader. Et une chose est sûre: si la nature abhorre le vide, la politique l'abhorre encore plus.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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