Parents & enfants / Société

La continuité pédagogique, une nouvelle lutte des classes

Temps de lecture : 10 min

Si combattre les inégalités sociales et scolaires était déjà difficile dans une salle de classe, l'exercice s'avère plus périlleux encore avec l'enseignement à distance.

Depuis la fermeture des établissements scolaires le 16 mars, les foyers français ont dû s'adapter –avec plus ou moins de difficultés. | Sébastien Bozon / AFP
Depuis la fermeture des établissements scolaires le 16 mars, les foyers français ont dû s'adapter –avec plus ou moins de difficultés. | Sébastien Bozon / AFP

7h45 à Vaux-sur-Seine, dans les Yvelines. Naïma Cuvelier réveille ses deux garçons, Yassine, en CE1, et Ryann, en CM1, et les poste immédiatement devant France 4.

Au programme, «La Maison Lumni», qui propose des cours en vidéo dans le cadre de l'opération «Nation apprenante» du ministère de l'Éducation nationale. «Quand arrive la partie pour les CE1, Yassine prend un cahier de brouillon et fait les exercices, j'y tiens», raconte la mère de famille célibataire.

Dans un petit F3 surplombant la voie ferrée, Naïma tient son petit monde à bout de bras. Elle gagne en temps normal autour de 700 euros par mois, répartis entre des heures de ménage et ses allocations, et récupère une fois par mois un colis alimentaire auprès du Secours populaire.

Sans emploi à cause du confinement, elle peut se consacrer à l'éducation de ses enfants. «Je préfère faire ça que de m'ennuyer. Il y a beaucoup de gens qui pensent que ce n'est pas notre travail, mais il faut qu'on assume notre rôle», avance-t-elle.

Naïma découvre ainsi les forces et faiblesses de ses deux garçons, qu'elle n'a pas l'habitude de voir en train de faire leurs devoirs. «Le grand, il adore ça, il ne s'ennuie pas, il fait ses leçons tout seul. Il aide même son petit frère.» Elle l'accompagne juste pour la dictée, un exercice «facile à corriger».

Si le plus petit n'est pas diagnostiqué, sa mère pense avoir décelé ces dernières semaines un trouble de l'attention: «Yassine, il ne se concentre pas. Alors il faut que j'essaie de trouver comment faire, par petites doses. Si je donne beaucoup de travail d'un coup, il va tout effacer dans sa tête.»

Un écran pour cinq enfants

Au sein des familles modestes, on ne rend pas les armes, même si le matériel informatique nécessaire pour suivre les cours vient parfois à manquer. Comme chez Rozenn Roffé, une habitante de Vannes résidant à Kercado, le quartier le plus pauvre de Bretagne. La trafic de drogue y est omniprésent, la délinquance élevée et le niveau de vie bien en deçà du reste de la région.

À 40 ans, Rozenn est mère de onze enfants, dont cinq logent sous son toit de 80m². Imprimer les devoirs sans matériel est déjà un casse-tête: cette «gilet jaune» de la première heure, «et fière de l'être», descend chaque jour au tabac pour faire les copies: «Si le patron ne peut pas le faire, on recopie tout à la main! Qu'on ne vienne pas me dire qu'on est des décrocheurs, on fait tout ce qu'on peut.»

L'absence d'imprimante, mais aussi d'équipement électronique en général, est un problème prégnant dans les milieux populaires. Pour se connecter à la plateforme éducative bretonne, Toutatice, les enfants de Rozenn ne peuvent compter que sur l'unique smartphone du foyer et une vieille tablette des grands frères.

«Quand il arrive de ne pas avoir assez de réseau, c'est mort, on ne peut pas suivre.»
Rozenn Roffé, mère de famille

«En ce moment, on cherche un ordinateur. Un truc d'occasion, parce que j'ai pas 800 balles à mettre là-dedans. C'est ça qu'il ne comprend pas Blanquer, avec la continuité pédagogique: ici, on n'a rien! Et encore, heureusement qu'on a internet depuis septembre», lance la mère de famille.

En 2019, 6,8 millions de Français·es n'avaient pas accès à internet, et 12,8 millions à un haut débit de bonne qualité. «Quand il arrive de ne pas avoir assez de réseau, c'est mort, on ne peut pas suivre, poursuit Rozenn. On a reçu un seul mail depuis le 17 mars, pour nous demander pourquoi on n'envoyait rien. Un seul, vous imaginez? On nous abandonne!»

Si certaines collectivités se sont rapidement mobilisées, d'autres n'ont pris des mesures que lorsque les recteurs d'académie ont vivement recommandé de pallier ces inégalités, une quinzaine de jours après le début du confinement.

Bon élève, le Morbihan a organisé dès le vendredi 13 mars, dernier jour en classe avant la fermeture des établissements scolaires, le prêt gratuit de milliers de tablettes aux collèges publics et privés –une aide précieuse pour les familles ne disposant que d'un seul ordinateur ou moins. Au collège Anne-Frank, près de Vannes, une vingtaine de foyers bénéficient de ce dispositif, sur 450 élèves.

Le lycée agricole des Horizons, dans la commune sarthoise de Saint-Gervais-en-Belin, a trouvé une autre solution. Une enquête interne menée lors de la première semaine de confinement a fait remonter que 75% des élèves ne disposaient à domicile que d'un seul ordinateur. Depuis, les cours arrivent à ces lycéen·nes par la poste.

Léa*, professeure à Montreuil en Seine-Saint-Denis, a elle aussi choisi cette option, mais le courrier est arrivé… au bout de douze jours.

Aide parentale variable

Au-delà des problèmes financiers et du manque d'équipement, les parents ne parviennent pas toujours à aider leurs enfants à faire leurs devoirs. C'est le cas dans certains foyers d'exilé·es, comme les Hamadi*.

Arrivée d'Afrique du Nord en passant par l'Italie, la famille vit en France depuis trois ans. Les deux parents, sans emploi faute de papiers en règle, élèvent leurs quatre enfants âgés de 6 à 19 ans dans une tour du quartier défavorisé du Paradis à Meulan, dans les Yvelines.

S'il y a bien un ordinateur, les problèmes liés aux devoirs se nichent ailleurs: «Comme parent, on ne peut rien donner à nos enfants, on ne peut pas les aider. On aide pour les travaux simples, mais pour des “grandes choses”, on n'est pas au niveau, désespère le père de famille, qui ne maîtrise pas bien le français. Surtout en grammaire, conjugaison. Je ne peux pas donner quelque chose que moi-même je n'ai pas... Peut-être en maths, mais pas tout. Je donne 50%. On y arrive parce que les enfants se sacrifient et redoublent d'attention.»

Sa fille Nadia*, en classe de 3e, confirme la difficulté de suivre les cours à la maison: «C'est moyen, le travail sur internet, c'est pas efficace. On ne comprend pas comme si on était collège, on ne peut pas poser de questions.»

Rozenn Roffé décrit une situation similaire: «Déjà, je ne suis pas une lumière en maths. J'arrive à aider ma fille en CE2, et encore. On n'est pas profs, nous, si on avait voulu le devenir, on aurait fait des études!», commente cette mère au foyer pourtant diplômée d'un brevet des collèges et d'une formation d'aide-soignante.

«On aide pour les travaux simples, mais pour des “grandes choses”, on n'est pas au niveau. »
Un père de famille

Les parents qui n'arrivent pas faire cours à leurs enfants ne sont pas toujours les plus modestes. Emmanuel Séchet, professeur de mathématiques dans un lycée polyvalent de Sablé-sur-Sarthe, enseigne à «des publics très mixtes socialement». Membre du secrétariat national du syndicat SNES-FSU, il confirme que «le niveau de vie des familles est loin d'être l'unique raison du décrochage scolaire pendant cette période».

«Des familles d'artisans ou de commerçants qui gagnent bien leur vie ont un rapport particulier aux études. C'est aussi dans ce genre d'environnement familial qu'il peut être difficile pour les élèves de travailler à la maison», souligne-t-il.

Conditions de vie et décrochage

La structure familiale et les conditions matérielles des élèves constituent parfois un obstacle au suivi de l'école à distance. Isabelle Hamard, professeure de français et d'histoire-géographie au lycée professionnel Sadi-Carnot–Jean-Bertin de Saumur, dans le Maine-et-Loire, connaît bien ce problème: «On est dans une région minée par une grande pauvreté. En effet, 16% de la population saumuroise vit sous le seuil des 1.026 euros par mois, au-delà des 14% nationaux. Cela se ressent chez les enfants, que ce soit sur le plan pécunier, affectif ou quant au manque d'outils numériques à disposition.»

L'enseignante explique avoir sous sa responsabilité beaucoup d'enfants issus de la communauté des gens du voyage pour lesquels elle a dû faire des pieds et des mains ne serait-ce que pour joindre les parents. «Nous, les parents, nous ne les avons quasiment jamais, ce ne sont pas des partenaires. J'ai peur que le confinement, au contraire d'autres familles, ne génère encore plus de conflits. Il y a même certaines familles où il y a beaucoup de violence. Ça n'est pas un lieu adéquat pour faire l'école», déplore-t-elle.

Selon Philippe Meirieu, enseignant émérite et chercheur spécialiste des sciences de l'éducation et de la pédagogie, l'unité de lieu de la salle de classe est très importante: «L'école a justement été faite pour permettre la rencontre organisée avec les savoirs, et non pas une rencontre aléatoire, liée à l'histoire individuelle. Donc oui, les inégalités ressurgissent d'autant plus fort dans ces moments que nous vivons.»

Résultat: bien qu'équipé·es en smartphone pour consulter les cours, les élèves d'Isabelle Hamard manquent d'un environnement familial suffisamment stable pour relever le défi.

Même si les enfants s'investissent, ils ne bénéficient pas forcément du soutien de leurs parents, qui entretiennent parfois «une forme de défiance vis-à-vis de l'école». Il aura fallu quinze jours à l'enseignante pour rassembler les contacts de vingt-et-une familles sur vingt-quatre, dans la classe dont elle est professeure principale.

«Il faut arrêter le stress. On a peur de quoi, qu'ils deviennent tous débiles en dix jours?»
Isabelle Hamard, enseignante en lycée professionnel

«Le nombre d'élèves qui auraient décroché en lycée pro s'approche des 50%», estime Philippe Meirieu –de quoi faire craindre chez certain·es un énorme retard pour la suite de leurs études.

Isabelle Hamard balaie l'argument d'un revers de main: «Il faut arrêter le stress. Je ne pense pas qu'on aura plus de décrocheurs qu'avant. On a peur de quoi, qu'ils deviennent tous débiles en dix jours? Stop, on est complètement stressés. Ce sont des élèves qui sont déjà victimes d'inégalités, mais il n'y en aura pas plus, ni moins en sortie de confinement.»

La professeure a peut-être même de quoi être optimiste: quelques élèves enfermé·es dans leur caravane semblent, pour une raison qu'elle ignore, se découvrir une passion soudaine pour l'école. «J'ai un gamin complètement absentéiste, défoncé à longueur de journée, tout le temps sur son téléphone, et là, c'est l'un des premiers à répondre, se réjouit-elle. Une autre, je ne sais même pas à quoi elle ressemble, et maintenant, elle demande des devoirs.»

Priorité au maintien du lien

À Montreuil, la continuité pédagogique peut paraître une préoccupation bien secondaire face au niveau de pauvreté d'une partie des élèves. Léa est professeure de CM2 dans une école de la ville située en zone REP (réseau d'éducation prioritaire). Lorsqu'elle nous répond au téléphone, elle demande cinq minutes pour se préparer, parce qu'elle vient de «rentrer de l'école». En plein confinement, alors que les écoles sont fermées?

Pour combattre les difficultés matérielles que rencontrent ses élèves, son établissement s'était plutôt bien organisé: «On avait des collègues sur place à qui on envoyait tout le boulot par e-mail et qui imprimaient tout à l'école, pour mettre les devoirs dans des enveloppes. Ils sont allés eux-mêmes les poster à vélo!»

Mais les profs de cette école ont découvert une difficulté supplémentaire: certain·es des élèves n'avaient tout simplement pas assez à manger. «On s'est rendu compte qu'on filait du boulot à des enfants dont les parents vivaient de la manche et se sont retrouvés sans revenu et sans bouffe d'un seul coup», confie Léa.

Une chaîne de solidarité s'est alors mise en place: «En prenant toutes les mesures de sécurité possible, on livre sur notre temps personnel des courses qu'on dépose à l'école et qui sont ensuite dispatchées dans les familles.»

«J'ai un petit qui lit très bien et l'autre qui ne connaît pas l'alphabet. C'est impossible d'appréhender de nouvelles notions.»
Léa, professeure des écoles

Sans espace de travail au calme, sans matériel numérique et parfois même sans repas chaud quotidien, comment l'école à la maison peut-elle être assurée? Pour Philippe Meirieu, le débat est ailleurs: «Il faut distinguer l'école à la maison et la continuité pédagogique. La première n'existe pas, la deuxième est souhaitable.»

Selon le chercheur, la continuité pédagogique repose sur deux principes: «garder le contact, le lien social avec le maximum d'enfants et les garder en activité intellectuelle, sans avancer dans le programme chapitre par chapitre mais en privilégiant des révisions intelligentes.»

La plupart des enseignant·es interrogé·es pour cette enquête ont naturellement mis ces principes en place. À Montreuil, Léa appelle une fois par semaine chacun·e de ses vingt élèves et leurs parents, «déjà pour savoir si ça va. Ils sont supers contents, tout simplement parce qu'on discute».

Elle maintient le lien social, en évitant que ne s'accroissent les disparités provoquées par les «inégalités de destin» évoquées par Jean-Michel Blanquer: «Dans ma classe de CM2, j'ai un petit qui lit très bien et l'autre qui ne connaît pas l'alphabet. C'est impossible d'appréhender de nouvelles notions avec autant de différences.» Alors comme des milliers de profs, et contrairement à ce qui est exigé par les académies, Léa refuse de continuer le programme.

Noé Sérafin, professeur d'espagnol dans un lycée général de centre-ville, allège lui aussi la barque: un mail par semaine avec un exercice et le corrigé, «et c'est tout». Davantage serait inutile, assure-t-il: «En classe binationale, où se concentrent les profils favorisés, c'est du 100% de retour. Dans les autres classes, quand tu en as six ou sept sur vingt-cinq qui répondent, c'est déjà bien.»

Continuité pédagogique ou non, à en croire Emmanuel Macron, les écoles devraient progressivement rouvrir à partir du 11 mai. En attendant, et maintenant que la carotte des notes ne peut plus obliger les élèves à travailler (celles obtenues pendant la période de confinement ne compteront pas dans les moyennes), les profs et les familles n'ont plus qu'à tenter de garder le lien.

En plus de les priver de classe, le Covid-19 aura eu raison de l'un des principes fondamentaux de l'école: «le caractère symbolique des examens du bac et du brevet», comme l'indique Philippe Meirieu. L'obtention des deux diplômes dépendra cette année du seul contrôle continu, sur la base des notes des trois trimestres –si troisième trimestre il y a.

* Les noms et prénoms ont été changés.

Newsletters

La vie des parents n'est toujours pas revenue à la normale depuis le confinement

La vie des parents n'est toujours pas revenue à la normale depuis le confinement

Le 5 septembre, on a recommencé à hurler sur les enfants. On n'en peut plus, on va craquer, est-ce que quelqu'un comprend ça?

De quoi parle-t-on quand il est question de parentalité?

De quoi parle-t-on quand il est question de parentalité?

L'émergence de ce néologisme va avec les transformations de la famille depuis les années 1990, au nom du bien-être de l'enfant.

La fronde des élèves anti-masque

La fronde des élèves anti-masque

Si les profs s'attendaient à une rentrée difficile, personne n'avait vraiment prévu que des groupes d'élèves puissent refuser de porter cet accessoire devenu obligatoire.

Newsletters