France

La France ne peut pas se permettre l'arrêt des réformes

Eric Le Boucher, mis à jour le 23.03.2010 à 9 h 33

Sans «choc de compétitivité», la croissance sera insuffisante pour réduire le chômage et les déficits.

Nicolas Sarkozy a été élu, il y a trois ans, sur le thème des réformes. Après l'immobilisme du «roi fainéant» Chirac, il proposait un changement radical: «la rupture». Sitôt à l'Elysée, il engageait le fer sur tous les terrains: fiscalité, marché du travail, réformes de structure, nombre de fonctionnaires, universités, recherche, justice, institutions... . Pas un domaine n'a été abandonné.

Las, ces réformes, Nicolas Sarkozy les a manquées. Pour l'opinion de gauche, elles ont été d'emblée «favorables aux riches». Le bouclier fiscal qui limite à 50% de ses revenus l'impôt d'un ménage, est l'erreur fatale de départ. Le dîner du Fouquet's et le bouclier: Nicolas Sarkozy servait sur un plateau des arguments aux socialistes pour dire: «On veut bien des réformes mais pas celles-là!». A toutes les occasions, ce diable de bouclier a été très efficace pour démolir tous les plans d'économies proposés par le gouvernement et pardonner l'absence de projets alternatifs de la gauche.

Pour l'opinion de droite, le président a fait les réformes de façon brouillonne et insuffisante. Jean-Pierre Raffarin, lui si critiqué par François Fillon et par Nicolas Sarkozy au lendemain des régionales perdues de 2004, prend aujourd'hui plaisir à condamner sur son blog «l'agitation réformatrice qui génère une certaine anxiété». Le symbole est ici la taxe carbone, faite pour attirer le vote écologiste mais d'une justification économique bancale et si mal conçue qu'elle a été repoussée par le Conseil constitutionnel.

Que faire maintenant de ces réformes? La sévère défaite des régionales comporte un vote de rejet du président. Est-ce aussi un vote de rejet des réformes? Le dilemme est entier: s'il les poursuit, le président sera critiqué pour s'entêter et «n'avoir pas entendu le message des Français». S'il arrête, il se «chiraquise».

La lecture des sondages n'aide guère. Selon BVA pour Les Echos, 40% des Français seraient pour qu'il fasse «une pause», 28% pour qu'«il ne change pas le rythme» et 22% pour qu'«il accélère le rythme». Un léger avantage à la poursuite des réformes mais, le résultat (40% contre 50% pour) manque de clarté.

La solution «Chirac»

Que faire? Le problème de Nicolas Sarkozy est que la crise a considérablement renforcé le besoin de réformes. A cause de la dette, d'abord. Le déficit des finances publiques dépasse 8% du PIB (Produit intérieur brut), 110 milliards d'euros, il semble impossible de le ramener sous la barre des 3% en 2013, comme promis à Bruxelles. Et comment faire? Est-il possible de ne pas augmenter les impôts? A cause de la croissance, ensuite. La crise a fait perdre 0,5 point de croissance potentielle à la France (comme dans les autres pays européens, il est vrai). Comment les rattraper? Le scénario officiel d'un retour à 2,25% d'expansion en 2011 n'est acheté par aucun économiste. La consommation devrait fléchir avec les tensions sur le pouvoir d'achat. Les investissements manquent cruellement (le vrai sujet) et l'export n'a plus assez de souffle d'entraînement. Bref, on s'est installé dans une zone molle entre 1 et 1,5% de croissance pour longtemps. Seules des réformes très fortes pourraient «rompre» avec cette perspective.

Le premier scénario serait de considérer que beaucoup de réformes ont été faites depuis 3 ans et qu'elles vont porter leurs fruits. Il suffit d'ajouter à cette liste le dossier des retraites, sans heurter l'opinion craintive, sans trop se mettre à dos les syndicats tout ragaillardis par ces élections, et puis de se contenter d'une baisse normale des déficits, sur la lancée du cours précédent d'avant crise. Cette politique d'apaisement intérieur serait accompagnée d'une part d'un discours  «protectionniste» de la France, de ses usines et des plus démunis, et, sur le front extérieur, d'une forte mobilisation de Nicolas Sarkozy  (président du G20 à partir de novembre prochain).  C'est le scénario Chirac: en clair, on ne change plus grand-chose avant 2012.

La solution «Schröder»

L'autre scénario serait celui du deuxième mandat de Gerhard Schröder, le chancelier de l'Agenda 2000. Lui est ses alliés verts (dont Joschka Fischer, l'ami de Daniel Cohn-Bendit...) ont coupé clair dans l'Etat providence et dans les salaires réels pour mener, sans fléchir, «une politique de l'offre» très musclée. Faut-il que la France emprunte à son tour cette voie? Avons-nous besoin, comme le dit Jacques Attali d'«un choc de compétitivité»? La réponse est nettement oui. Notre commerce extérieur comme le manque de projets d'investissements privés prouvent que la France a besoin d'une «rupture» de sa trajectoire économique. Il suffit de noter que la France dispose proportionnellement de 3 fois moins de robots que l'Allemagne dans ses usines, y compris les PMI. Il faut considérablement rehausser la productivité donc la rentabilité et l'investissement.

La réduction du périmètre de l'Etat (englobant les institutions régionales et locales) serait un des moyens d'y parvenir (moins de prélèvements serait autant d'argent laissé dans la sphère privée). Mais à la condition de ne pas couper (là aussi) dans les investissements publics. C'est dire l'effort gigantesque qu'il est nécessaire d'engager au plus vite dans les dépenses de fonctionnement de l'Etat, ce qui passe par une remise à plat de la fiscalité et des financements de la protection sociale. Il faut dire clairement les choses: en Allemagne, la compétitivité perdue lors de la réunification a été retrouvée par les réformes Schröder mais au prix d'un filet de protection sociale nettement moins maillé. Voilà le difficile choix à faire.

Mettre la France sur la voie allemande au moment où Christine Lagarde critique la politique d'outre-Rhin? Imiter ceux qu'on vilipende? Ce n'est paradoxal qu'en apparence. L'Allemagne a fait ses choix, elle gagne des parts de marchés sur ses voisins dont la France (y compris en agriculture!). Pour les années qui viennent de deux choses l'une. Ou bien Berlin corrige le tir et infléchit sa politique vers une stratégie de la demande «à la française»,  et ouvre des débouchés plus larges à nos industriels exportateurs, auquel cas la rigueur française pourra être assouplie à due proportion. Ou bien Berlin refuse et la France, sous peine de perdre toujours et encore de sa croissance au profit de sa voisine, devra mener une politique de l'offre «à la Schröder».

Demande ou offre, apaisement ou détermination, en clair: la ligne Henri Guaino ou celle de François Fillon? Jusqu'ici Nicolas Sarkozy a toujours repoussé cette alternative avec agacement, il voulait tout conduire à la fois. Il agissait beaucoup mais, quant à la ligne directrice, il avait conservé le «ni l'un-ni l'autre», le ni-ni cher à François Mitterrand. Il doit comprendre aujourd'hui que c'est justement ce que les Français lui reprochent.

Eric Le Boucher

À LIRE ÉGALEMENT: Les réformes ratées de Nicolas Sarkozy et Pourquoi la méthode Sarkozy ne fonctionne plus.

Photo: Manifestation d'étudiants à Marseille Jean-Paul Pelissier / Reuters

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Cofondateur de Slate.fr
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