Monde

Covid-19, la leçon de la Grèce au reste de l'Europe

Temps de lecture : 6 min

En agissant tôt, le gouvernement a évité que l'épidémie ne se propage sur son sol et affiche jusqu'à présent un bilan rassurant. Une bonne nouvelle qui ne doit pas cacher les fragilités du pays.

Sur la place Monastiráki, le 9 avril 2020 à Athènes. | Ángelos Tzortzínis / AFP
Sur la place Monastiráki, le 9 avril 2020 à Athènes. | Ángelos Tzortzínis / AFP

«Quand tout sera terminé, peut-être qu'on ne s'en souviendra pas seulement comme d'un mauvais moment, mais plutôt comme du jour où on s'est dit: “Regarde comme on peut être bons.” Et alors, peut-être que tous auront à apprendre sur nous, de nous, les Grecs.»

C'est avec ces mots que se termine le clip vidéo diffusé le 8 avril par la protection civile grecque, en première ligne dans la lutte contre le Covid-19. Un hommage aux travailleurs et travailleuses du pays, conclu par une pointe d'orgueil et de fierté.

Le message s'adresse aussi bien à la nation grecque qu'à l'Europe: après des années à être pointée du doigt comme la mauvaise élève de l'UE, la Grèce se révèle aujourd'hui en tant qu'exemple dans la gestion de la crise sanitaire.

Réaction rapide

Malgré les recommandations de l'OMS, l'État grec ne teste que peu sa population et donne des résultats faussés quant à la réalité du nombre de personnes contaminées. Mais certains indicateurs ne trompent pas.

Avec seulement 102 décès et 2.192 cas d'infection au 16 avril, la Grèce fait figure d'exception dans une Europe frappée de plein fouet par la pandémie. Qu'ils soient géographiquement proches (Italie, Turquie), économiquement plus puissants (France, Royaume-Uni), aux proportions équivalentes (Belgique, Pays-Bas), nombreux sont les pays qui s'en sortent moins bien.

Si le facteur chance n'est pas à ignorer –l'ensemble des Balkans est relativement épargné–, ce faible bilan est à mettre au crédit d'une réponse rapide et efficace du gouvernement conservateur de Kyriákos Mitsotákis.

En prenant des mesures vite et tôt, le Premier ministre grec a empêché que le virus ne se propage sur l'ensemble du territoire et ne mette à mal un système de santé ébranlé par une décennie d'austérité.

L'ensemble de la société, et la classe politique en premier lieu, est consciente de l'appauvrissement d'un secteur affaibli par des coupes budgétaires et le départ à l'étranger de près de 20.000 médecins depuis 2010.

Fermeté du gouvernement

Beaucoup ont rigolé lorsque le carnaval de Patras, le plus important du pays, a été annulé par les autorités fin février. Les festivalièr·es ont alors bravé l'interdiction de se réunir, se riant d'un excès de précaution. Mais le gouvernement conservateur a fait preuve d'autorité et n'a pas dévié de sa ligne de conduite.

Dès le 10 mars, alors que la Grèce ne compte encore aucun décès et moins de 100 cas recensés de Covid-19, les établissements scolaires sont fermés. Les commerces, musées, sites archéologiques, théâtres, restaurants, plages et tous les lieux propices aux rassemblements publics les suivent le 14 mars.

La cérémonie de la flamme olympique, événement hautement symbolique et porteur d'espoir, est maintenue le 12 mars à Olympie, mais se tient à huis clos pour la première fois depuis plus de trente ans.


Cérémonie de la flamme olympique à Olympie, le 12 mars 2020. | Aris Messinis / AFP

Le 15 mars, les liaisons avec l'Espagne et l'Italie sont coupées et les zones les plus touchées par l'épidémie dans le nord du pays sont rapidement mises en quarantaine stricte, pour endiguer la propagation du virus. Le confinement général est mis en place le 23 mars.

Même la puissante Église orthodoxe est contrainte de suivre les mesures de restriction. Dans un pays pourtant particulièrement croyant et pratiquant, où il n'y pas de séparation entre l'Église et l'État, les messes sont interdites au public et les portes des édifices religieux se sont rapidement refermées pour éviter qu'ils ne deviennent des foyers de contagion.

Prévue dimanche 19 avril, la Pâque orthodoxe, plus grande fête nationale, moment de déplacements et de regroupements pour la population grecque, aura valeur de test ultime et de virage à ne pas manquer pour maintenir cette dynamique.

État de crise permanent

Loin de l'image fantasmée de peuples du Sud indisciplinés et réfractaires, les Grec·ques respectent en grande majorité les mesures de confinement. Malgré une réelle défiance envers le pouvoir politique, exacerbée par des promesses à répétition et dix ans de crise économique et sociale, les citoyen·nes suivent les consignes des autorités.

Celles de Sotirios Tsiodras, directeur des maladies infectieuses devenu voix de l'information sur le Covid-19 en Grèce, ne souffrent d'aucune contestation. La population écoute quotidiennement les mises à jour et recommandations de l'infectiologue diplômé d'Harvard et lui accorde une confiance totale.

«Le choix d'un technocrate sérieux, scientifique reconnu au ton calme, pour incarner la situation était le bon, estime George Pagoulatos, directeur général de la Fondation hellénique pour la politique extérieure et européenne (ELIAMEP). Sa figure de professionnel de la santé a permis d'enlever tout caractère politique dans la gestion de la crise», minimisant ainsi les querelles partisanes et favorisant l'application des mesures de précaution.

«L'état de crise permanent depuis dix ans a en quelque sorte “préparé” la population grecque, à même de comprendre l'urgence de la situation et consciente de la réalité d'une crise», ajoute le spécialiste –comme une forme de résilience dans l'attitude d'un peuple trop habitué aux drames pour risquer d'empirer la situation d'une société toujours boiteuse.

La terrible réalité italienne a également joué un rôle dans l'imaginaire grec. «Una faccia, una razza», «Même visage, même race», se plaisent à répéter les Grec·ques aux Italien·nes, pour dire la ressemblance et la proximité entre les deux nations.

En s'identifiant à sa voisine, en la voyant souffrir, la population grecque a pris conscience de la situation bien plus rapidement que les pays du nord de l'Europe.


Le drapeau italien est projeté sur la face du parlement grec à Athènes, le 3 avril 2020. | Louisa Gouliamaki / AFP

Alerte sur les camps

Les bons indicateurs ne doivent toutefois pas faire oublier une réalité marquée par les inégalités entre les divers groupes sociaux du pays. Les dizaines de milliers de réfugié·es coincé·es en Grèce, souvent dans des camps aux conditions inhumaines, n'ont pas le luxe de la distanciation sociale.

Entassé·es dans des tentes et des cabanes de fortune, les migrant·es souffrent d'un manque d'hygiène et n'ont pas la possibilité d'appliquer les gestes barrières. Des toilettes rares et crasseuses, un manque d'eau et de savon, des centres médicaux en nombre insuffisant… Les risques de contagion sont décuplés par la situation dans les camps.

Ces dernières semaines, les appels à les évacuer se sont multipliés. Associations et ONG, médecins européens et société civile lancent des SOS, et les autorités elles-mêmes évoquent une «bombe sanitaire à retardement».


Camp de fortune près du camp de la Moria, sur l'île de Lesbos, le 16 mars 2020. | Manolis Lagoutaris / AFP

Pour l'heure, la seule réponse apportée est restrictive. Les camps se sont refermés sur eux-mêmes, les déplacements des exilé·es et les activités des ONG ont été réduites au strict minimum et le sentiment d'abandon de ces populations vulnérables s'est accentué.

Plusieurs cas de Covid-19 ont été enregistrés dans deux camps de réfugiés sur le continent. Les malades ont été placés en quarantaine stricte, mais à l'intérieur des camps, aucun espace n'a été conçu pour isoler les personnes contaminées.

Bataille pour le tourisme

La satisfaction d'éviter –pour le moment– un drame sanitaire ne cache pas l'inquiétude de voir poindre une nouvelle période critique tant économiquement que socialement.

Le tourisme, qui représente 25% du PIB et est vital pour l'économie du pays, ressent d'ores et déjà les conséquences de la pandémie et des restrictions de déplacement.

«Nous allons être touchés touristiquement, économiquement, socialement», prévient Yannis Retsos, président de la Confédération du tourisme grec (SETE), qui s'attend à des «licenciements très nombreux» dans le secteur.

«Plus de 90% du tourisme est un tourisme international», précise-t-il. L'inquiétude tient notamment au fait que les principaux marchés pour le tourisme grec sont aussi les plus touchés par la pandémie: Angleterre, France, Italie et États-Unis.

Difficile d'envisager que cette clientèle potentielle ait la possibilité et l'envie de voyager cet été. Pas certain non plus que la Grèce ait envie d'accueillir des touristes en provenance des régions les plus infectées.


Plage désertée près d'Athènes, le 11 avril 2020. | Aris Messinis / AFP

«Il faudra donc se tourner vers des pays qui s'en tirent bien sur l'aspect sanitaire: Israël, Chypre, Liban, pays arabes et Balkans», avance Yannis Retsos.

Il compte pour cela sur les campagnes numériques lancées par le ministère du Tourisme et la valorisation de la marque Grèce –celle d'un pays aux attraits touristiques inchangés et à l'image redorée.

«Il s'agit d'une bataille commune pour le tourisme grec», souligne le spécialiste. Une bataille qu'il serait bon de gagner, au risque de voir la nation s'enfoncer dans une énième crise. Le moment serait-il venu pour la Grèce de repenser sa dépendance au tourisme?

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