Culture

Hélène Châtelain et Sarah Maldoror, deux femmes engagées sont parties

Temps de lecture : 3 min

La cinéaste, écrivaine et éditrice et la cinéaste et militante anticolonialiste viennent de mourir.

Hélène Châtelain dans La Jetée, Sarah Maldoror à la caméra. | Montage Slate.fr
Hélène Châtelain dans La Jetée, Sarah Maldoror à la caméra. | Montage Slate.fr

Une dernière fois l'histoire les aura rapprochées. Elles sont mortes à quarante-huit heures d'écart, de cette maladie du XXIe siècle, le coronavirus, ces deux femmes si exemplaires des engagements les plus généreux du XXe siècle. Hélène Châtelain décédée le 11 avril à 84 ans et Sarah Maldoror le 13, à 90 ans.

Une personnalité au moins tissait un lien explicite entre elles, celle de Chris Marker. Avant de devenir la compagne de vie et de création d'Armand Gatti, Hélène Châtelain fut l'inoubliable visage féminin de La Jetée, le court-métrage de science-fiction qui est sans doute l'œuvre la plus célèbre de Marker. Sarah Maldoror, liée à Présence africaine qui commanda à Marker et Alain Resnais Les statues meurent aussi (1953), fut une inlassable militante des combats pour l'indépendance des colonies portugaises, dont Marker accompagna la victoire en allant créer en Guinée-Bissau une école de cinéma en 1979, à l'invitation du ministre de la culture du jeune gouvernement, Mário Pinto de Andrade, compagnon de Sarah Maldoror à l'époque.

Si la manière dont s'écrit l'histoire amène ainsi à les rapprocher l'une et l'autre de personnages masculins, cela ne saurait occulter combien elles furent, chacune à sa façon, des figures du féminisme dans des environnements qui étaient loin d'y être toujours accueillants.

Hélène Châtelain (1935-2020)

Née en Belgique, fille d'immigrants russes, elle débute comme comédienne notamment au sein du TNP de Jean Vilar, et bientôt Jean-Marie Serreau, Kateb Yacine, Georges Wilson. Sa bouleversante apparition dans La Jetée en 1962 n'aura pas de suite comme interprète pour le grand écran. Dès le milieu de la décennie, elle accompagne, comme interprète, comme metteuse en scène et comme autrice de textes, l'œuvre d'Armand Gatti. Cet écrivain, dramaturge, réalisateur et activiste, résistant de toujours, est une figure majeure des engagements artistiques et intellectuels des années 1960 et 1970, resté très actif pratiquement jusqu'à sa mort à 93 ans en 2017.

Hélène Châtelain co-réalise avec Gatti en 1976 Le lion, sa cage et ses ailes, ensemble de six films filmés en vidéo, alors outil innovant de tournage militant, avec les ouvriers de Peugeot à Montbéliard. Elle avait alors commencé son activité de cinéaste, filmant en 1973 Les Prisons aussi, dans le cadre du Groupe Information Prison dont Michel Foucault était la figure la plus connue.

On lui doit une vingtaine de réalisations pour le cinéma ou la télévision, jusqu'à 2004, dont un grand nombre consacrées aux grandes figures politiques et littéraires victimes du goulag et de l'écrasement par les pouvoirs soviétiques des espoirs de liberté nés de la Révolution russe. Ainsi le portrait du dirigeant anarchiste ukrainien Nestor Makhno (1996) et un Boulgakov cosigné avec Iossif Pasternak pour la collection «Écrivains de notre temps» d'Arte.

État major de l'armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, au premier rang de gauche à droite Victor Belach, Galina Andreievna (femme de Makhno), Makhno et ses deux frères Savelli et Grigori (debout), extrait du documentaire Nestor Makhno. | Sylexer via Wikimedia

Lorsque la revue Trafic (n°96, Hiver 2015) publie un ensemble de documents et de textes concernent Hélène Châtelain, on y découvre un passionnant projet de film inspiré du Sablier, mémoires de la révolutionnaire Ekaterina Olitskaïa, qui a passé la quasi-totalité de sa vie dans les geôles soviétiques, et qu'Hélène Châtelain avait aidé à traduire et fait publier aux éditions féministes Tierce.

Cette recherche et cet engagement sont également le cœur de son activité de traductrice et d'éditrice, notamment dans le cadre de la collection «Slovo» qu'elle crée et dirige aux Éditions Verdier, et qui publient notamment en 2003 Les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, et les autres écrits de cet auteur majeur.

Ici figure un bel hommage à elle rendu.

Sarah Maldoror (1929-2020)

Née en France d'un père guadeloupéen et d'une mère gasconne, celle qui a très tôt choisi son pseudonyme en l'honneur de Lautréamont débute au théâtre en créant en 1956 une des premières troupes entièrement composée de comédien(ne)s noir(e)s, Les Griots, dont fait également partie la chanteuse haïtienne Toto Bissainthe. La troupe monte notamment La Tragédie du roi Christophe d'Aimé Césaire et Les Nègres de Jean Genêt.

En 1961, Sarah Maldoror est à Moscou pour suivre les enseignements de l'école de cinéma considérée alors comme la meilleure du monde, le VGIK, où elle rencontre le pionnier du cinéma africain, le Sénégalais Ousmane Sembene. Elle devient en 1966 l'assistante de Gillo Pontecorvo sur le tournage d'un film qui fera date, La Bataille d'Alger. À partir de 1969, en filmant le court métrage Monagambée, elle devient la première figure féminine du cinéma noir. Elle tournera plus de trente réalisations, pour le cinéma et la télévision.

Cette œuvre engagée, produite dans de nombreux pays (Algérie, Guinée-Bissau, Congo-Brazzaville, Angola, Mexique, et le plus souvent en France), comporte des titres importants, jalons des engagements anticolonialistes de leur autrice, comme Sambizanga (1972) ou Le passager du Tassili (1985).

Les réalisations de Saraha Maldoror, à qui Anne-Laure Folly avait consacré en 1998 un documentaire, comportent aussi de nombreux portraits d'écrivains et d'artistes pour la télévision, dont une évocation importante d'Aimé Césaire, Martinique, Aimé Césaire, un homme une terre, avec la participation de Michel Leiris. Césaire, le père de la pensée nègre, qui lui avait écrit :

«À Sarah Maldo
qui,
caméra au poing,

combat l'oppression
l'aliénation
et défie
la connerie humaine.»

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