Sports / Économie

Comment je suis devenu actionnaire d'un club de foot espagnol

Temps de lecture : 6 min

En novembre 2018, le Real Murcia vendait des actions à un prix dérisoire afin d'éviter la faillite. Si investir dans un club vous tente, une nouvelle campagne de vente d'actions est en cours.

Le défenseur anglais du Real Murcia Charlie Dean I'Anson au stade Las Cobatillas le 16 mai 2018. | Jose Jordan / AFP
Le défenseur anglais du Real Murcia Charlie Dean I'Anson au stade Las Cobatillas le 16 mai 2018. | Jose Jordan / AFP

Participer à la gestion d'un club de football sans avoir une grande fortune, c'est possible. L'un des modèles les plus populaires reste celui des «socios» du FC Barcelone ou du Real Madrid –entre autres– où les supporters sont propriétaires de leur club. Une idée séduisante, mais qui a tout de même un coût. Outre une cotisation annuelle qui avoisine les 200 euros, il faut surtout patienter. Plusieurs années parfois, avant qu'une place se libère. Pas simple, et pas forcément à la portée d'une bourse plus modeste comme la mienne.

Et puis, le Barça et le Real incarnent malgré tout le football moderne et une partie de ses dérives. Des transferts records, aux touristes qui finissent par remplacer les supporters en passant par le prix des places très élevé, ce n'est pas vraiment mon genre. Mon truc, c'est plutôt les outsiders, les clubs qui n'attirent pas la lumière. Alors en novembre 2018, quand j'ai vu qu'un autre Real, celui de Murcia, à l'agonie en 3e division espagnole, proposait d'acheter des actions à partir de 12 centimes d'euros, j'ai sauté sur l'occasion.

«Une idée romantique du foot»

Détrompez-vous, on parle là d'un club historique. Le Real Murcia, c'est plus de 100 ans d'histoire, dix-huit saisons en Liga (Div. 1), neuf titres de Segunda Division (Div. 2) –un record– et un stade de 31.179 places. Pour moins d'une cinquantaine d'euros, je fais donc l'acquisition de 390 actions, à peine plus que le minimum requis (359 actions en 2019) pour avoir le droit de vote aux assemblées annuelles des actionnaires. Un peu comme au Barça et au Real Madrid me dis-je, mais pour une somme plus raisonnable. Pourtant, le système n'a pas grand-chose à voir: «Au Real Madrid et à Barcelone, il n'y a pas d'actions, pas d'actionnaires, corrige Daniel Moreno Garcia, en charge du volet financier au sein du comité de direction du Real Murcia. Ce ne sont pas des Sociétés sportives anonymes (SAD), contrairement à Murcia et à la quasi-totalité des autres équipes espagnoles.»

Dont acte, mais l'essentiel est ailleurs: «Nous avons fait en sorte que nos actions ne soient pas détenues par une poignée de personnes, comme le PSG, Manchester City ou l'Atletico Madrid, poursuit Daniel, également actionnaire. Ne pas être à la merci du mercantilisme. C'est une idée romantique du football. Mais selon nous, c'est comme ça qu'il devrait marcher.» Me voilà rassuré. Il est bien là, le club populaire qui garde ses distances avec le foot business. Une trajectoire logique, si on écoute Corentin, actionnaire, supporter et surtout ambassadeur France du Real Murcia: «C'est le foot business qui a fait que le club est là où il est actuellement, rappelle-t-il. Les dirigeants n'ont pas l'intention de laisser la main à une personne qui nous vend des projets irréalisables, qui gère le club n'importe comment sans s'impliquer financièrement, comme c'est arrivé à l'époque.»

Des groupes d'actionnaires se créent en Pologne, en Hongrie ou en Italie, pays étranger qui s'est le plus mobilisé.

Mon certificat en poche, je peux me mettre en quête d'un groupe d'actionnaires. La campagne de vente d'actions de 2018 est un succès tel que plus de 21.000 personnes réparties dans 115 pays ont fait le même choix que moi, permettant de lever 710.000 euros (soit près de 6 millions d'actions vendues). Des groupes d'actionnaires se créent en Pologne, en Hongrie ou en Italie, pays étranger qui s'est le plus mobilisé (plus de 3.500 actionnaires). Je rejoins alors le «Real Murcia Italia», et ses 400 actionnaires.

Le groupe propose de nous représenter lors de l'assemblée générale: «En Italie, le foot est peut-être vécu plus intensément qu'ailleurs. Tout le monde en parle, tout le monde le regarde, c'est presque une maladie, analyse Andrea, l'un des responsables, peu étonné d'une telle mobilisation. L'un d'entre nous est donc allé à Murcie pour l'assemblée, avec les procurations de tous ceux qui les ont envoyées à temps. Nous avons représenté soixante-quinze actionnaires et 45.550 actions (environ 5.560 euros).»

Un club du peuple, pour le peuple

Ma voix a donc été entendue, même à distance. Et c'est bien ce qui compte, car cette assemblée est le rendez-vous à ne pas manquer pour l'ensemble des actionnaires qui, comme moi, sont impatient·es de participer à la vie du club. Le comité de direction du club y est élu, mais pas que: «À l'assemblée annuelle tenue le mois dernier, il a été décidé qu'aucun actionnaire ne puisse devenir majoritaire et détenir plus de 49% du capital, raconte Daniel Moreno Garcia. Notre philosophie, c'est un club du peuple, pour le peuple.»

Ce que me confirme Corentin: «Murcia est détenu par des personnes qui ont un attachement pour le club, des investisseurs, dirigeants d'entreprises de la région. C'est inspiré du modèle allemand dit du “50+1”, comme pour le Borussia Dortmund notamment.»

«Nous voulons être en mesure de favoriser l'accès des femmes à un milieu aussi masculin que le football.»
Daniel Moreno Garcia, membre du comité de direction du Real Murcia

Le peuple, c'est évidemment les supporters murciens historiques, mais aussi ces 21.000 actionnaires nouvellement arrivé·es dont je fais partie. Et le Real Murcia travaille autant que possible en collaboration avec eux. Ces derniers jours, le «Real Murcia Italia» a soumis l'idée de repousser la nouvelle vente d'actions en cours, à cause de la crise sanitaire qui frappe l'Italie et l'Espagne. De l'aveu de Daniel Moreno Garcia, la solution est à l'étude au sein du comité de direction.

Une campagne perturbée donc, mais qui reprendra ses droits une fois la crise passée. Et l'objectif de celle-ci restera le même: devenir le premier club du monde à atteindre la parité femmes-hommes au sein de ses actionnaires (85% sont des hommes actuellement). La modernité d'un club ne se mesurerait donc pas seulement à sa capacité à aligner les millions d'euros? D'autant que le club compte, depuis 2011, une peña (groupe de supporters) féminine: les Gladiadoras Granas, de quoi écarter les mauvaises langues tentées de crier au coup de com': «Le mouvement des femmes est quelque chose d'inarrêtable dans la société du XXIe siècle. Nous voulons être en mesure de favoriser l'accès des femmes à un milieu aussi masculin que le football, pose Daniel Moreno Garcia. Nous n'y arriverons pas du premier coup, mais c'est un premier pas vers la parité.» Tout ça n'est clairement pas pour me déplaire.

«Ici, c'est ta maison»

Seule ombre au tableau: avec seulement 229 actionnaires, la France arrive en queue de peloton, derrière les États-Unis. Manque de culture foot, vous avez dit? Possible, mais ce n'est pas le sujet. D'autant qu'en plus de Corentin, j'ai fini par trouver un autre actionnaire français qui tente de faire bouger les choses: «J'ai lancé le compte Twitter Real Murcia France en août 2019 avec le projet de créer une peña pour les Français, présente au stade lors des matchs, m'explique Martin, supporter franco-espagnol qui vit à Murcie. Être actionnaire, c'est comme posséder une partie de mon club de cœur, c'est fabuleux! Je vais au stade à tous les matchs avec mon drapeau du club, aux couleurs de la France. Quand l'équipe revient d'un match à l'extérieur, je suis toujours là pour les accueillir, même à 3 ou 4 heures du matin. Le Real Murcia doit savoir que la France est avec lui!».

Le nombre d'actionnaires par pays, la France en compte 229. | Journal local

Créer une peña française: de l'aveu de Martin, la route est encore longue et les formalités nombreuses. Corentin a d'ailleurs déjà tenté le coup: «Nous avions envisagé de monter une Peña Murcianista de Francia il y a quelques années avec deux autres supporters français mais le projet est tombé à l'eau. Pour réussir, il faudrait trouver des Français attachés au club.» Il semble en effet que je tienne là deux des plus gros fans français. Tous les actionnaires, moi le premier, n'ont pas nécessairement la même ferveur que ces deux supporters historiques: «C'est une grande fierté de pouvoir représenter le club en France, d'être l'unique personne à avoir ce statut, avoue Corentin. En octobre j'ai eu droit à une visite privé du stade et les dirigeants m'ont dit:“Ici, c'est ta maison”.»

Une maison qui a donc plus de 21.000 nouveaux collocs dont Martin, Corentin, Andrea, Daniel et moi. Avec la nouvelle augmentation de capital lancée début 2020, les actionnaires fraîchement arrivé·es auraient dû affluer à partir du 12 avril, sans compter sur la crise sanitaire.

En ce qui me concerne, j'ai prévu d'acheter dix nouvelles parts (1,22 euros) afin d'atteindre les 400 actions, nouveau minimum fixé pour voter. En attendant de me rendre sur place pour visiter cette nouvelle maison, j'ai opté pour une solution à moindre coût. Pour 15 euros, j'ai pu faire graver mon nom sur l'un des sièges du stade jusqu'à la fin de la saison 2020/2021, avec en prime, la réplique en porte-clé.

Mon nom gravé sur un siège du stade. | Vladimir Crescenzo

Un bon moyen d'être tout de même présent une semaine sur deux pour soutenir le Real Murcia. Et d'en emporter toujours un morceau avec moi.

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