Monde

Le Covid-19 décomplexe les gouvernements autoritaires (et les autres)

Temps de lecture : 6 min

Tandis que le monde regarde ailleurs et que chacun·e se concentre sur sa propre gestion de la crise, des mesures autocratiques sont appliquées là où les démocraties semblaient déjà fragiles.

Pour Benyamin Netanyahou et Viktor Orbán, la pandémie est tombée à point nommé. | Peter Kohalmi / AFP
Pour Benyamin Netanyahou et Viktor Orbán, la pandémie est tombée à point nommé. | Peter Kohalmi / AFP

La pandémie de Covid-19 n'est pas uniquement un fléau pour la santé publique et l'économie mondiale, elle met aussi à mal les démocraties.

Prétextant lutter contre la propagation du coronavirus, certains chefs d'État n'hésitent à pas consolider leur gouvernance, à étendre leur pouvoir exécutif et à restreindre les droits et libertés individuelles.

Si des mesures fortes et inédites paraissent nécessaires pour contenir l'épidémie, leurs lois répressives risquent de devenir un héritage durable de la crise sanitaire, au détriment de populations confinées et impuissantes.

En Hongrie, Viktor Orbán dicte sa loi

Le Premier ministre nationaliste n'a pas tardé à voir dans les mesures martiales prises partout en Europe une couverture parfaite pour renforcer son pouvoir politique.

Après avoir déclaré l'état d'urgence plus tôt dans le mois, le Parlement hongrois –dominé par son parti, le Fidesz– a approuvé le 30 mars une loi octroyant à Viktor Orbán les pleins pouvoirs pour une «durée illimitée», pendant aussi longtemps que le gouvernement ne l'estimera nécessaire.

Le chef du gouvernement a donc les mains libres pour gouverner par décret et peut désormais abroger sans encombre des lois votées par le Parlement.

L'opposition crie au scandale et dénonce un «coup d'État» injustifié, grâce auquel Orbán consolide sa position plutôt qu'il ne combat le virus.

La nouvelle loi inclut par ailleurs des peines allant jusqu'à cinq ans de prison pour les personnes reconnues coupables de diffusion de fausses informations sur la pandémie –y compris les journalistes, ce qui suscite de vives inquiétudes quant à la liberté de la presse. Pendant l'état d'urgence, aucune élection ne pourra en outre se tenir.

De son côté, Viktor Orbán met en avant la nécessité de se doter de moyens exceptionnels pour venir à bout du Covid-19, qui a fait 77 morts et contaminé plus de 1.190 personnes en Hongrie. Dans le monde, rares sont les dirigeant·es qui se sont accordé un tel pouvoir de façon si arrogante.

Aux Philippines, Duterte sort les muscles

«Tuez-les par balle», a lancé Rodrigo Duterte à propos des citoyen·nes qui ne respectaient pas le confinement. On le sait, le président des Philippines ne mâche pas ses mots. Il l'a encore montré le 1er avril lors d'une allocution télévisée, au cours de laquelle il a déclaré avoir donné pour consigne aux forces de l'ordre de tuer les individus qui n'étaient pas bien confinés, quitte à lui-même les «envoyer dans la tombe».


Rodrigo Duterte à Manille, le 8 avril 2020. | Toto Lozano / Presidential Photo Division / AFP

Après les propos chocs, les mesures chocs. Duterte, qui dirige les Philippines d'une main de fer depuis 2016, a su exploiter à son avantage la pandémie. Le 24 mars, le Congrès a adopté le «Bayanihan to Heal As One Act», qui étend temporairement ses pouvoirs pour contenir l'épidémie. L'état d'urgence lui permet notamment d'avoir une emprise totale sur le fonctionnement des transports publics et des hôpitaux.

Si cette décision a été critiquée par l'opposition, qui estime que les pouvoirs dont jouit Duterte sont déjà bien trop importants, une autre mesure est également pointée du doigt.

Comme en Hongrie, des sanctions pénales allant de l'amende à la prison ont été prévues en cas de diffusion de fausses nouvelles sur le coronavirus. Pour le New York Times, nul doute que cette disposition sera utilisée pour criminaliser toute critique de l'exécutif philippin.

En Israël, Netanyahou s'accroche au pouvoir

La crise sanitaire a offert un moment de répit à certain·es responsables politiques en fâcheuse posture, au premier rang desquels Benyamin Netanyahou.

Ce dernier a profité de l'épidémie pour ordonner la fermeture de la plupart des tribunaux, alors qu'il devait être jugé pour corruption et fraude. Son procès ajourné, le Premier ministre israélien a suspendu la Knesset et étendu les pouvoirs de son gouvernement intérimaire au nom de l'urgence dictée par le coronavirus. «Les temps difficiles exigent des mesures difficiles», a-t-il justifié.

Depuis plus d'un an, Benyamin Netanyahou est à la tête d'Israël par intérim, sans majorité, et il semble plus que jamais s'accrocher au pouvoir, qui le protège contre ses mises en examen. Il est parvenu à rallier au sein de son gouvernement «d'unité» d'urgence Benny Gantz, son principal adversaire lors des élections législatives du 2 mars dernier.


Benyamin Netanyahou à Jérusalem, le 14 mars 2020. | Gali Tibbon / Pool / AFP

Dans un message vidéo retranscrit le 19 mars par Libération, Yaïr Lapid, numéro 2 du parti Bleu Blanc de Gantz, résume la situation: «Il n'y a plus de pouvoir judiciaire, ni législatif. Seulement un gouvernement non élu avec à sa tête le perdant de l'élection. On peut appeler ça par beaucoup de noms, mais ce n'est pas une démocratie.»

À travers une série de mesures d'urgence, le gouvernement intérimaire a mis en place une surveillance électronique sans précédent de ses citoyen·nes.

Selon Le Temps, les services de renseignement ont été autorisés à traquer, via la géolocalisation de leurs smartphones, les personnes malades ou porteuses du coronavirus afin d'identifier celles croisant leur route.

En Chine, Xi Jinping joue à Big Brother

En Chine, la pandémie de Covid-19 a surtout été l'occasion pour le gouvernement de justifier le déploiement de systèmes de surveillance encore plus intrusifs, à l'image de la généralisation de la reconnaissance faciale et d'un contrôle renforcé des réseaux sociaux.

Bien que cette méthode des autorités chinoises ne soit pas nouvelle, la crise sanitaire n'a fait qu'accentuer l'hyper-sécurisation du pays.


Contrôle à la gare de Wuhan, le 8 avril 2020. | Hector Retamal / AFP

Sous prétexte de lutter contre la désinformation autour du coronavirus, le président Xi Jinping a muselé les journalistes et fait taire les porteurs de mauvaises nouvelles. L'un des exemples les plus frappants de cette répression est celui du lanceur d'alerte Li Wenliang, réduit au silence au mois de décembre et depuis mort du Covid-19.

Avec les mesures d'urgence, Xi Jinping a également pu imposer de nouvelles formes de contrôle, comme le recours aux drones et à l'intelligence artificielle pour suivre à la loupe ses citoyen·nes. Pendant la pandémie, l'État chinois a recueilli des données sur la quasi-totalité des habitant·es du pays.

Mais aussi…

Bien entendu, nombre d'autres gouvernements ont saisi l'occasion de la crise pour adopter des mesures qui, dans un contexte normal, auraient suscité de plus vives réactions.

Au Turkménistan, le président à vie Gurbanguly Berdimuhamedow a imposé des règles parmi les plus draconiennes au monde en matière de contrôle de l'information. Dans ce pays d'Asie centrale, on peut être arrêté·e pour avoir simplement évoqué la pandémie en public.

En Turquie, le président Recep Tayyip Erdoğan a fait emprisonner plusieurs journalistes ayant émis des critiques sur son plan de lutte contre le Covid-19. Le Premier ministre thaïlandais, Prayut Chan-o-cha, a pour sa part passé un décret lui accordant le droit «de censurer ou de fermer des médias si nécessaire».

L'Inde n'est pas en reste: le Premier ministre Narendra Modi a profité de la paralysie forcée de son pays pour annoncer une série de lois qui permettront aux Indien·nes de devenir résident·es permanent·es de la région à majorité musulmane du Jammu-et-Cachemire.

La Russie semble elle aussi exercer une pression accrue sur les médias dans leur traitement du coronavirus et utilise les nouvelles technologies pour tracer la population. La pandémie a tout de même contraint le président Vladimir Poutine à annuler un référendum qui l'aurait autorisé à rester au pouvoir jusqu'en 2036.

Outre le coup de force politique de certains chefs d'État, c'est le champ des libertés individuelles et de la vie privée qui semble aujourd'hui le plus menacé. Alors que plus d'un tiers de la population mondiale est confinée, la surveillance de masse est de plus en plus prisée, y compris par les démocraties.

L'Allemagne, le Royaume-Uni ou l'Italie ont exprimé un intérêt pour le traçage des moindres mouvements de leur citoyen·nes dans leur tentative de freiner la propagation du Covid-19.

En France, le débat est lancé. Le gouvernement envisage de mettre en place, sur la base du volontariat, une application de suivi des interactions sociales. Si la surveillance peut apparaître comme le moins mauvais des remèdes à la pandémie, la crainte que la mise en place d'un outil liberticide ne devienne la norme questionne les principes démocratiques jusque dans l'Hexagone.

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