Égalités / Société

Avec la crise du Covid-19, j'ai redécouvert les vertus du ménage

Temps de lecture : 3 min

Je ne réussis pas mon confinement, et le confinement ne me réussit pas. Heureusement, je peux astiquer les aimants du frigo.

«Faire le ménage, ranger, nettoyer, astiquer, organiser, c'est devenir Dieu.» | Jeshoots.com via Unplash 
«Faire le ménage, ranger, nettoyer, astiquer, organiser, c'est devenir Dieu.» | Jeshoots.com via Unplash 

J'apprends plein de choses avec ce confinement. Par exemple, en semaine une, j'ai appris que, au cas où j'aurais eu le début de l'ombre d'un doute, le travail que je produis est absolument non essentiel à la société. Depuis, j'explore sans cesse plus profondément la fine palette des nuances du sentiment d'inutilité.

En semaine deux et trois, j'ai découvert que les problèmes que je pensais avoir plus ou moins réglés étaient en réalité tapis dans un recoin neuronal et n'attendaient que le confinement pour ressortir. J'avais entendu en début de confinement des psys évoquer les difficultés possiblement rencontrées par les gens fracassés de la tête comme moi, mais il aurait fallu être plus clair et expliquer qu'il s'agissait de voir mes pires monstres venir m'éviscérer toutes les nuits.

Semaine trois: vous connaissez le proverbe «Après la pluie vient le beau temps»? J'aimerais proposer une variante, «Après les cauchemars vient l'insomnie».

Énergie névrotique

J'ai également appris sur moi. Par exemple, le confinement fait ressortir l'aspect le plus moche de ma personnalité. Depuis ma fenêtre, j'épie ma voisine qui refuse de respecter le confinement parce que «le coronavirus, c'est une grippette», et je sens sourdre au fond de mon âme française l'envie patriotique de la dénoncer à la police.

Mon cerveau est un champ de marmelade. Je suis dans l'incapacité de lire, ce qui est ballot puisque la lecture, c'est ma solution miracle contre l'angoisse. Alors il a bien fallu que je trouve une activité pour dépenser mon énergie névrotique. Et c'est là qu'il s'est passé exactement la même chose qu'après les attentats de 2015: j'ai été prise d'une frénésie de ménage.

Mais attention, le ménage est un sujet complexe qui recouvre des tâches très différentes. Il faut par exemple distinguer les plus répétitives, les corvées quotidiennes. Ce sont en général les plus mal partagées au sein des couples hétéros. Parce que la question n'est pas seulement de qui fait, mais de qui fait quoi –et quand. Or les études prouvent que plus une corvée est déplaisante pour l'homme et la femme, plus c'est la femme qui la prendra en charge. Donc les hommes peuvent faire, mais ils vont choisir ce qui leur déplaît le moins.

L'argument le plus classique pour justifier ce déséquilibre dans la répartition est celui de la disponibilité. Les hommes auraient moins de temps que les femmes. Mais en réalité, quand j'avais étudié les résultats de l'enquête Emploi du temps de l'Insee, j'avais découvert que les hommes français ont plus de temps libre par semaine que les femmes. Avec le confinement, on peut imaginer que ce fait statistique va devenir une réalité aux yeux de certaines femmes.

Pour en revenir à ma frénésie ménagère, elle a concerné le ménage exceptionnel, aka le grand ménage de printemps. Quand vous nettoyez des choses… improbables. Par exemple, j'ai nettoyé les aimants du frigo. Je les ai enlevés un par un, et je les ai méthodiquement astiqués avant de les replacer. Et j'ai aimé ça.

Quand je sors faire les courses et que je croise une voisine, je ne lui dis plus «salut» mais «under his eyes». Appelez-moi la Martha.

Sensation de contrôle

Serais-je donc devenue mon pire cauchemar? Il se trouve que le ménage, la cuisine, les lectures avec les enfants, tout ce qui fait la panoplie de la parfaite maîtresse de maison, m'apaise un peu. (Le sexe aussi, mais c'est un autre sujet, on pourra en reparler.)

Donc je laisse à l'individu masculin adulte avec qui je vis le soin de s'occuper des corvées «classiques» (la vaisselle, par exemple) pour me concentrer sur des projets essentiels, comme nettoyer les interrupteurs.

Parce que le ménage, ce n'est pas que du négatif. Le ménage a des vertus. Si je peux me permettre de m'auto-citer: «Faire le ménage, ranger, nettoyer, astiquer, organiser, c'est devenir Dieu. Peut-être Dieu avec un balai de chiottes à la main dans un F2 de banlieue parisienne, mais Dieu quand même. Dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir a cette phrase terrible: “Elle se mit à faire de l'ordre comme d'autres se mettent à boire.” […] On tire du ménage une sensation de contrôle et de pouvoir rarement égalée, dans la mesure où il est aussi un défi au temps. Une lutte acharnée contre la peur du vieillissement, de la mort, de la dégradation. Il y a une dimension psychanalytique et existentielle du plaisir ménager. Nettoyer, polir, astiquer, faire briller, c'est un combat physique, comme si on gagnait quelque chose sur la matière, qu'on faisait revenir le monde à un état antérieur en inversant la courbe naturelle du temps. Le ménage est une activité physique qui provoque un état mental paradoxal fait à la fois d'hyper-concentration, où les mains prennent les commandes, et de gambade de l'esprit. Le ménage, en tant qu'activité manuelle, a donc des vertus –mais ce qui pose question, c'est la tendance des femmes à chercher la sensation de contrôle à l'intérieur de la maison, alors que les hommes partiront s'emparer du monde extérieur.»

Sauf que précisément, le confinement forcé nous ramène à une impuissance totale, que nous ne pouvons contrer qu'à l'intérieur de la maison. Ainsi, passer un coup de chiffon sur le dessus des prises électriques peut nous donner une sensation de contrôle rassérénante.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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