Politique

Macron puise-t-il dans les années 1980 pour se sortir de la crise du Covid-19?

Temps de lecture : 5 min

Un séisme idéologique ébranle nos sociétés et leurs régimes politiques. La France ne fait pas exception et Emmanuel Macron court après l'imaginaire d'hier pour enrayer tout risque politique majeur.

Emmanuel Macron à l'Élysée le 19 mars 2020. | Ludovic Marin / AFP
Emmanuel Macron à l'Élysée le 19 mars 2020. | Ludovic Marin / AFP

La France des années 1918 et 1920 a été marquée par une crise sanitaire majeure qui ne mit ni en danger le régime de la IIIe République, ni en cause l'action des différents cabinets en place à l'époque. Un certain fatalisme propre à une France encore largement rurale quant à la mort et au risque infectieux sauva le pouvoir en place. Comme le souligne Dominique Strauss-Kahn, la mémoire du risque infectieux avait depuis disparu de nos sociétés tandis que «la valeur de la vie humaine a considérablement augmenté dans l'inconscient collectif des pays les plus riches». Un siècle plus tard, la pandémie mondiale du Covid-19 qui frappe de plein fouet nombre de pays déstabilise violemment par sa puissance symbolique. Le sentiment d'impréparation, voire d'incurie de l'État, plane au-dessus des élites gouvernantes de ce début de XXIe siècle. Le risque d'une grave récession est désormais là, sinon déjà à l'œuvre.

La présidence Macron, son gouvernement seront, comme bien d'autres dans le monde, secoués et ébranlés par cette crise. Pour répondre à ces périls, Emmanuel Macron utilise tantôt le répertoire de la «guerre» qu'un autre qui lui est consubstantiel: «l'union nationale» ou «l'union sacrée». Cependant pour être efficace, c'est à un imaginaire puissant, ayant ou ayant eu prise sur l'immense majorité des Français·es, lié au concret, à la situation matérielle voire aux aspirations post-matérialistes de chacun·e, qu'il faut se référer.

La «France Unie» ou la tentative de réanimation de l'imaginaire des années 1980

Ce n'est pas la première fois qu'Emmanuel Macron puise directement chez François Mitterrand références, concepts ou slogans. Ainsi adressa-t-il une «Lettre aux Français» sur le modèle de celle envoyée par François Mitterrand à l'ensemble du pays en 1988. Cette adresse épistolaire de cinq pages ne rivalise pas, en volume, avec son modèle mais vient, en plein épisode des «gilets jaunes», raviver des souvenirs qui n'ont rien d'anodins. Son corollaire, après la crise sociale, est, en pleine crise du Covid-19, le recours au slogan de cette même campagne –la «France unie»– pour susciter quelques réminiscences du rapport complexe, teinté de nostalgie, qu'entretiennent les Français·es avec ces années-là.

Une des affiches de campagne de François Mitterrand en 1988.

La Ve République est ébranlée parce que les promesses des années 1980 n'ont pas été honorées aux yeux d'une partie du pays. Au tournant des années 1980 naît un imaginaire qui va se développer au fil d'une décennie, imprégner le pays, le sens commun et servir de carburant principal à la légitimation des choix faits par les élites françaises dès cette époque. Son apogée se situe en effet autour de 1988 et 1989, entre la triomphale réélection de François Mitterrand le 8 mai 1988 et les somptueuses festivités du bicentenaire de la Révolution française.

L'inauguration du TGV, au Creusot-Montchanin le 22 septembre 1981, par le chef de l'État, marque le coup d'envoi d'une décennie qui va révolutionner l'imaginaire collectif. En janvier de la même année, les créateurs de mode défilent dans la Cour Carrée du Louvre et trouvent en Jack Lang, ministre de la Culture, un indéfectible promoteur. Parfois antérieures à la présidence Mitterrand, voire à celle de Giscard, les révolutions technologiques que sont le TGV ou le Minitel arrivent au terme de leur maturité pendant le premier septennat, et rendent concrète l'idée que se font les Français·es de l'avance technologique de leur pays et des bienfaits qu'elle porte en elle. Marquant de son empreinte le visage de la capitale, François Mitterrand engage de grands travaux, du Grand Louvre à l'Arche de la Défense en passant par l'Opéra Bastille.

Le président apparaît en père de la Nation. «Tonton tiens bon», clament nombre d'artistes populaires au cours d'une campagne publicitaire dans les journaux de gauche et, de fait, «Tonton» parvient à imposer une verticalité bienveillante et une image de sphynx.

Le chanteur Renaud dans un journal français, en décembre 1987. | Pascal George / AFP

Ce soutien des milieux culturels s'est traduit en 1985 par la participation au concert de SOS Racisme de la Place de la Concorde. L'apparition des «nouveaux pauvres» trouve une réponse dans la création des Restos du Cœur. Peu importe qu'Antenne 2 fasse le panégyrique de Philippe de Villiers et du Puy du Fou, la France Unie de François Mitterrand peut en faire son miel. Le président cultive, à côté de la promotion d'une France multiculturelle mais unie, un rapport charnel à la France rurale et au centre de la France, entre Solutré, Cluny, Château-Chinon, l'Allier et le Puy de Dôme cher à son fidèle Charasse.

Les Français·es se font dès lors une certaine idée de leur pays et... de leur destin individuel. Bernard Tapie incarne la nouvelle version du self-made man en chantant lui aussi, mais également en dirigeant l'Olympique de Marseille et en important à gauche l'esprit d'entreprise et la réhabilitation d'un certain individualisme. La fin de cette période de maturation de cet imaginaire se situe en 1992, entre les Jeux olympiques d'hiver d'Albertville, suscitant de la fierté bien au-delà de la Tarentaise, et l'adoption du traité de Maastricht par 51% des voix lors du référendum du 20 septembre 1992.

La France vit depuis sur cet héritage idéologique, fait d'a-conflitualité et d'adhésion à la reconversion européenne, tant de la gauche social-démocrate du PS que de son opposition chiraquienne. Ce songe a-conflictuel et européen de l'ère mitterrandienne a imprégné le recours à cet imaginaire des années 1980, il n'est donc le fruit ni d'un inconscient plagiaire ni d'une quelconque immaturité élyséenne, quoique cet imaginaire ait bercé l'enfance du petit Emmanuel Macron. Il s'agit de réactiver chez les Français·es un imaginaire qui a légitimé le régime politique révisé progressivement de la Ve République.

L'Union nationale, le transformisme version 2020?

Nicolas Sarkozy, lui-même véritablement arrivé dans la vie politique dans les années 1980, fit campagne en 2007 sur la «rupture» tout en prônant, comme vingt ans plus tôt «l'ouverture», ce qui fit dire à Patrick Devedjian «l'ouverture oui, jusqu'aux sarkozystes». L'imaginaire sarkozyen fut balayé dès 2008 et, fort dépourvu, Nicolas Sarkozy adopta une ligne sécuritaire-identitaire qui fit flop. La crise de régime prenait dès lors forme...

On peut parier sur un large remaniement gouvernemental dans un avenir proche.

Ce qui découle de la réactivation de l'imaginaire des années 1980 c'est l'idée d'impérieuse nécessité d'unité nationale. On peut parier sur un large remaniement gouvernemental dans un avenir proche en direction de son opposition de gauche modérée, dont les réseaux et ceux du premier macronisme sont imbriqués, et de la droite modérée, dont les membres semblent privés pour la majeure partie tant d'idées que de stratégie. Précisons qu'il ne s'agit pas là d'une «union nationale», mais d'un simple élargissement de la majorité, dont on voudrait qu'elle soit soutenue par la réactivation des mythes et symboles de la «France Unie», et de tout ce qui l'a portée.

La crise des «gilets jaunes» recoupe, selon Florence Aubenas, celle de la France des «bons élèves» ayant adhéré aux promesses des années 1980 et dont les problèmes matériels ont contribué à désarticuler l'imaginaire à mesure que celles-ci se trouvaient insatisfaites, sinon trahies. On peut y voir une tentative contre-hégémonique. L'Union nationale, dès lors, a une autre vocation que la simple unification du peuple français pendant l'épidémie.

À la recherche d'une nouvelle révolution passive?

La peur de la pandémie de Covid-19 a plongé, par les moyens du confinement et des sanctions lui étant liées, dans une apathie au moins temporaire. Les mesures dérogatoires relatives au droit du travail sont évidemment passées sans possible contestation populaire. Le capitalisme a un potentiel de résilience qui lui a permis de surmonter ses propres crises jusqu'à ce jour. Si Patrick Artus diagnostique la fin du capitalisme néolibéral, il n'en prédit pas la fin stricto sensu. Ce dernier va chercher à se régénérer et accomplir sa mue pour subsister. Une note de Luc Rouban du Cevipof diagnostique une emprise du «libéralisme autoritaire» sur la société française rendant possible l'avènement d'une démocratie illibérale en France.

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