Société

Comment faire son deuil à l'heure du Covid-19?

Temps de lecture : 7 min

Nombre d'entre nous sont privé·es des rituels accompagnant habituellement la perte d'un être cher. Mais avec le confinement émergent d'autres moyens de rendre hommage à nos défunt·es.

Au cimetière de Kingersheim, dans le Haut-Rhin, le 4 avril 2020. | Sébastien Bozon / AFP
Au cimetière de Kingersheim, dans le Haut-Rhin, le 4 avril 2020. | Sébastien Bozon / AFP

Comme beaucoup, j'ai perdu ces dernières semaines une personne qui m'était chère. Comme cela a été le cas pour d'autres de ma génération, il s'agissait de l'un de mes grands-parents. Ma grand-mère.

Elle n'est pas décédée du coronavirus; elle a eu droit à des soins funéraires et à une cérémonie à l'église, en comité très restreint. On lui a dit au revoir. Puis plus rien. On n'a pas pu se réunir en famille, ni retourner au cimetière depuis le jour de son enterrement. C'était il y a près d'un mois, déjà. Le 16 mars. Le soir même, le président de la République annonçait notre confinement.

Dans notre malheur, nous avons eu une chance: celle de pouvoir accompagner ma grand-mère, de la voir, de lui rendre un dernier hommage, même si tout cela reste inabouti.

D'autres n'ont pas eu cette opportunité. Avec la pandémie de Covid-19, des défunt·es sont mis·es en bière sans soins funéraires. Sans que leurs proches ne puissent les voir une dernière fois. Sans même leur organiser des obsèques, parfois. Sans pouvoir s'étreindre.

Processus individuel et collectif

«Le processus du deuil est à la fois psychologique et social, avance Marie-Frédérique Bacqué, psychanalyste et professeure de psychopathologie clinique à l'université de Strasbourg. Il dépend de la réaction collective de la société, qui organise littéralement le rite funéraire pour cadrer les émotions liées à la perte.»

Plusieurs étapes paraissant aujourd'hui incontournables marquent ce processus. On voit et on reconnaît d'abord le défunt ou la défunte, on constate sa mort, avant de lui rendre un dernier hommage lors de rites dits «d'oblation» –parmi lesquels la toilette funéraire, dont beaucoup sont aujourd'hui privés.

Puis il y a la séparation: le mise du corps en cercueil, la cérémonie funéraire, la crémation ou l'inhumation. «Lors de la cérémonie, le groupe social va autoriser les endeuillés à des manifestations émotionnelles et affectives», poursuit la psychanalyste.

«Nous pouvons prévenir les complications du deuil, mais il ne faut pas pathologiser à l'excès.»
Marie-Frédérique Bacqué, psychanalyste

C'est aussi la société qui va signifier aux proches de la personne défunte la fin du deuil. Marie-Frédérique Bacqué rappele qu'«au Moyen Âge, on disait aux gens: “Au bout de l'an, vous devez ranger les pleuroirs.” C'était en fait des grands linges dans lesquels les endeuillés s'épanchaient, surtout les femmes, car les hommes devaient s'exprimer sans pleurs».

Quand le temps est suspendu, comme en ce moment, quand ces rituels n'ont pu avoir lieu, ou pas complètement, le deuil peut sembler à la fois inabouti, brouillé et omniprésent.

Approche reconfigurée

«Un corps non retrouvé, des funérailles qui n'ont pas pu être réalisées, peuvent conduire à un deuil différé voire à un deuil non fait. C'est-à-dire que le processus n'aura pas eu lieu. C'est la situation classique de ce que l'on appelle aujourd'hui les complications du deuil», met en garde la spécialiste.

Est-ce pour autant forcément ce que l'on vit, ou ce que l'on sera amené·es à vivre, individuellement et collectivement, pendant et après ce confinement?

L'autrice de nombreux ouvrages sur le deuil tient à rassurer: «Tout d'abord, on n'en sait rien. Bien sûr, nous pouvons prévenir les complications du deuil, mais on ne sait pas encore si elles surviendront ni comment. Il ne faut pas pathologiser à l'excès.»

Martin Julier-Costes, socio-anthropologue et docteur en sociologie à l'université de Strasbourg, souhaite également dédramatiser: «Il y a plein de gens qui ne voient pas les corps, plein de sociétés où vous enterrez les gens dans la journée. Ce qui me dérange dans le traitement médiatique actuel, c'est que ce serait forcément traumatisant.»

«En fait, on ne sait pas comment on réagira. Notre relation avec le défunt et nos proches est reconfigurée par le contexte, donc notre manière de vivre le deuil l'est aussi», observe-t-il.

Pas d'injonction à la créativité

Ici et là, on publie des photos de nos défunt·es, des textes sur leurs derniers instants. On leur rend hommage sur les réseaux sociaux, on crée des Facebook Live pour que chacun·e puisse se recueillir, on retransmet même des cérémonies en direct.

De nouveaux rituels qui peuvent faire du bien, mais qui ont leurs limites, estime Martin Julier-Costes: «Il faut écouter les endeuillés, les entendre, essayer de créer des choses avec eux. Les rites funéraires numériques peuvent être une solution, mais l'injonction à la créativité dans le contexte de confinement peut également être délétère pour certains.» «Le processus de deuil, c'est aussi accepter et lâcher prise», fait-il remarquer.

«On ne fait rien, on essaie déjà de vivre avec, de comprendre ce qu'il nous arrive. Il n'y a pas d'étape obligée.»
Martin Julier-Costes, socio-anthropologue

Aux yeux du socio-anthropologue, l'important est avant tout de maintenir le lien entre les vivant·es, ainsi qu'entre les vivant·es et les mort·es. C'est précisément le rôle des deuils que nous vivons en ce moment: «Lorsque la mort survient, elle est là pour perturber les vivants. C'est ce qui fait sa fonction ontologique: elle crée le désordre. Et simultanément, elle pousse les vivants à redéfinir les liens entre eux et avec les morts. C'est ce que l'on est en train de faire, socialement parlant. On est perturbés par le confinement mais on cherche des solutions, et il y a probablement des choses qui sont en train de se faire dans l'intimité des familles, des rituels qui se créent, qu'on ne voit pas forcément.»

C'est par exemple le cas à La Llagonne, dans les Pyrénées-Orientales. Au passage d'un convoi funéraire, les habitant·es ont rendu un hommage à leur manière: «Il était 7h30, la semaine dernière. Les gens du village sont sortis devant chez eux et ont applaudi. […] Il neigeait ce jour-là, c'était magnifique. Par les flocons de neige, Bruno était pour ainsi dire là. Quand il est passé devant chez lui, un rayon de soleil est apparu sur la maison. On a eu besoin de ces signes. Car il n'y a pas eu d'embrassades. Tout le monde saluait la famille de loin», raconte la sœur du défunt au journal L'Indépendant.

Sans doute ai-je moi aussi vu des signes dans le chant des oiseaux et le rayon de soleil sur le visage de ma grand-mère, après son dernier souffle. Peu importe, au fond, la manière dont on gère notre désordre intérieur, pourvu que l'on trouve quelques branches auxquelles se raccrocher?

«Moi qui étudie ces questions depuis longtemps, j'ai observé que les êtres humains s'adaptent au contexte dans lequel ils vivent. Et c'est ce que l'on est en train de faire: on est en train de s'adapter», assure Martin Julier-Costes. Il préfère d'ailleurs parler de «vécu» ou d'«expérience du deuil» plutôt que d'enjoindre à «faire son deuil»: «On ne fait rien, on essaie déjà de vivre avec, de comprendre ce qu'il nous arrive. Il n'y a pas d'étape obligée.»

Accompagnement jusqu'au bout

En attendant, chacun·e s'adonne à du «bricolage». On tisse de nouveaux liens, on en entretient d'autres. On invente des rituels, peu importe lesquels, dans l'espoir de pouvoir bientôt se réunir de nouveau pour rendre un dernier hommage à nos défunt·es.

«Des deuxièmes funérailles existent dans de nombreuses civilisations, met en avant Marie-Frédérique Bacqué. Il est important de pouvoir différer ces cérémonies, de savoir que l'on pourra en réaliser d'autres, pourquoi pas le 2 novembre, lors de la fête des morts».

Sur l'île d'Ouessant, dans le Finistère, les familles des marins disparus en mer organisaient par exemple des substituts d'enterrement avec un grand cierge représentant la personne disparue, à défaut de corps du pêcheur[1].

«La solution passe par le groupe, nous, la société. On doit entourer les endeuillés d'aujourd'hui», insiste la psychanalyste. Cela passe aussi par la confiance que l'on place en l'autre, à qui l'on s'identifie, quand on ne peut accompagner nos défunt·es jusqu'au bout. Ici, en l'occurence, les assistant·es funéraires et les soignant·es, qui mériteraient également des hommages différés à profusion –et bien plus encore.

«C'est aussi l'occasion de mettre en avant les gens qui malgré tout, et malgré le contexte, portent une attention aux mourants et aux défunts: les soignants et les pompes funèbres, qui sont les acteurs et actrices de ces instants-là. Et ça, c'est majeur. C'est la responsabilité qu'on leur donnait collectivement avant l'épidémie de Covid-19, mais là, c'est encore plus flagrant», tient à souligner le socio-anthropologue Martin Julier-Costes.

«Leurs proches ne meurent pas seuls. On les soigne, on les accompagne avec toute la tendresse possible.»
Une infirmière en réanimation dans un CHU de Lyon

Ainsi, même si j'ai eu la chance d'accompagner ma grand-mère, je pense à ces infirmières et aides-soignantes qui ont pris soin d'elle jusqu'au bout, étaient attentives à sa moindre demande malgré une situation déjà tendue mi-mars et s'excusaient du contexte, alors que l'on n'en était qu'au début –et surtout qu'elles n'y étaient pour rien.

Je pense au responsable des pompes funèbres, qui a rendu un dernier hommage à ma grand-mère au cimetière.

Je pense à cette infirmière affectée à un service de réanimation dans un CHU de Lyon, qui me confie qu'elle regrette de ne pas pouvoir accompagner les familles mais assure «essayer de combler ce manque au mieux», comme l'ensemble de ses collègues. «Leurs proches ne meurent pas seuls. On les soigne, on les accompagne avec toute la tendresse possible», promet-elle.

Quelques jours plus tôt, elle avait posté ce message sur Instagram, pour rassurer les endeuillé·es: «Aujourd'hui, j'ai accompagné un patient dans la mort. Il n'était pas avec ses proches, mais il n'était pas seul. Aznavour était là par sa jolie voix. Et ses mains étaient dans les miennes.»

1 — Cet enterrement fictif des noyés, appelé proella, est notamment décrit dans La Légende de la mort d'Anatole Le Braz (1893). Retourner à l'article

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