Santé / Monde

Peut-on faire confiance à la Chine dans la lutte contre le coronavirus?

Temps de lecture : 7 min

La censure des dirigeants relative au nombre de victimes de l'épidémie risque d'ôter du crédit au pays qui se lance dans la course au vaccin afin d'asseoir la supériorité chinoise.

À Wuhan, où le confinement strict a cessé le mardi 7 avril au soir, le port du masque est toujours de rigueur. | Hector Retamal / AFP
À Wuhan, où le confinement strict a cessé le mardi 7 avril au soir, le port du masque est toujours de rigueur. | Hector Retamal / AFP

Combien le Covid-19 a-t-il provoqué de morts en Chine? La question reste entière alors que la situation semble s'être considérablement améliorée: aucun mort du coronavirus n'était recensé le 10 mars par le ministère chinois de la Santé et les nouveaux cas de contaminations constatés proviennent de personnes –majoritairement chinoises– revenues de l'étranger.

Efficacité du confinement

En ce début avril, le confinement a pris fin dans les grandes villes du pays. À Wuhan d'où est partie la pandémie, il est désormais possible de quitter la ville. Le bilan officiel annoncé pour l'ensemble de la Chine indique qu'en deux mois et demi, près de 82.000 Chinois·es ont été contaminé·es et qu'environ 3.400 personnes sont mortes atteintes par l'infection. De tels chiffres, appliqués à 1,4 milliards de Chinois·es, peuvent être proportionnellement comparables aux malades et aux victimes dénombrées dans des pays d'Asie nettement moins peuplés qui semblent parvenus à contenir la pandémie: en Corée du Sud, avec 10.000 cas et 170 décès sur 52 millions d'habitant·es, et au Japon, avec 3.700 cas et 73 décès sur 126 millions d'habitant·es, mais dont l'état indique qu'il y a une crainte de nouveau développement de la pandémie.

Selon la comptabilité établie en Chine, le pays a été nettement plus efficace que l'Italie vingt fois moins peuplée et où, en cette deuxième semaine d'avril, ont été dénombrés plus de 17.000 morts du Covid-19, tandis qu'en Espagne le chiffre s'approche de 14.000. De son côté, la France compte au 8 avril plus de 10.000 mort·es. Quant aux États-Unis, le nombre de décès y dépasse les 12.000 et le président Donald Trump n'a pas manqué, le 2 avril, de mettre en doute les statistiques publiées par les Chinois en disant: «Leurs chiffres semblent un peu sous-estimés, et je suis gentil quand je dis ça.» Un scepticisme qui s'est également exprimé dans d'autres pays. En France, le 30 mars, Karine Lacombe, cheffe du service des maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Antoine de Paris, déclarait sur Europe 1: «Quand on a vu le nombre de morts en Italie et en Chine, on s'est dit qu'il y avait beaucoup de choses cachées en Chine.» Le lendemain, au Japon, il était écrit dans un article du Nikkei Asian Review: «Le nouveau coronavirus est quand même apparu en Chine. S'attendre à des éloges pour avoir ralenti sa propagation –sans reconnaître sa responsabilité– c'est un peu comme allumer un feu puis vouloir être applaudi parce qu'on apporte de l'eau.»

Certes, à partir du 20 janvier, la Chine a imposé sur son territoire une sévère discipline face au coronavirus. Dans toutes les villes, des contrôles stricts ont été mis en place à l'entrée de chaque immeuble.

À Wuhan le 28 février 2020, des hommes portent des combinaisons de protection pour distribuer de la nourriture aux habitant·es. | STR / AFP

Lorsqu'un habitant sortait de chez lui, muni d'une autorisation et portant un masque, des gardiens, eux aussi masqués prenaient sa température et cette opération se renouvelait dès qu'il entrait dans un des magasins restés ouverts. De manière autoritaire, le gouvernement chinois a fait en sorte de limiter au maximum les contacts entre individus. Cette stratégie ultra-rigoureuse visait sans doute en partie à faire oublier le retard avec lequel a été admis et pris en compte le coronavirus, apparu en décembre –et peut-être même dès novembre– à Wuhan.

Ce confinement généralisé semble avoir été accepté par la population chinoise. Les médias ont largement montré l'ampleur de l'effort mis en place. Des reportages dans les journaux télévisés ont décrit l'ampleur des moyens matériels dont disposaient les hôpitaux. À Wuhan même, épicentre de la pandémie, des établissements pour soigner les malades du Covid-21 ont été construits en une dizaine de jours.

Par ailleurs, des personnels soignants de tout le pays ont été envoyés dans les villes les plus touchées par la pandémie et ils étaient généralement trois pour s'occuper d'un malade.

Le nombre de morts censuré

Pourtant, parmi les Chinois·es, nombreux·ses semblent être celles et ceux qui estiment que le nombre des victimes du coronavirus dans le pays a été nettement supérieur à ce qu'affirment les autorités. Et, fait rarissime, de grands médias chinois expriment des interrogations. Notamment à propos de la situation à Wuhan où le confinement n'est pas encore levé. Le 20 février, le magazine pékinois Caixin, réputé pour la fiabilité de ses informations économiques, écrit qu'il y a eu «onze morts dans un foyer de personnes âgées de la ville». Le lendemain, la municipalité de Wuhan dément cette information sur son compte Weibo en indiquant qu'il n'y a eu dans ce foyer «qu'un mort et douze personnes contaminées». En ajoutant que la peine pour diffusion de rumeurs en période d'épidémie peut atteindre «jusqu'à sept ans de prison».

Le 22 février, le journaliste de Caixin, qui est confiné à Wuhan depuis janvier, publie les noms de dix-neuf résident·es de ce foyer avec la confirmation médicale qu'elles et ils sont morts, frappés par le coronavirus. L'article précise que l'établissement se situe à quelques centaines de mètres du marché aux fruits de mer de Huanan, soupçonné d'être le lieu d'où est parti le virus. La municipalité de Wuhan ne répliquera pas à cet article.

Deux semaines plus tard, à l'approche de la fête des morts qui, cette année, a lieu le 5 avril, des familles de la ville se rendent dans les funérariums de Wuhan afin de récupérer les cendres de proches décédé·es depuis les débuts du confinement et de les placer dans le mur où elles reposeront. Trois journalistes de Caixin relatent alors, photos à l'appui, que ces familles de défunt·es sont beaucoup plus nombreuses que les décès du Covid-19 annoncés pouvaient le laisser penser. Pour un seul de ces funérariums, 6.500 urnes auraient été déposées entre le 23 mars et le 4 avril, ce qui est dix fois plus qu'en temps normal. Et le journal n'a suivi que le cas d'un seul funérarium alors qu'il y en a sept autres à Wuhan. Les chiffres de mortalité seraient donc plus de dix fois supérieurs aux statistiques officielles chinoises? Caixin s'interroge. Et n'est pas censuré.

Masquer le véritable nombre des victimes du Covid-19 a peut-être eu une utilité en Chine, mais cela risque d'entamer la crédibilité du pays sur le plan international.

Une partie au moins de l'appareil politique chinois a voulu que cet article de Caixin paraisse. Il y aurait, à Pékin, des dirigeants haut placés qui ne seraient pas d'accord avec l'interdiction de révéler l'ampleur du nombre de morts dus au coronavirus. Au contraire, ces dirigeants auraient jugé qu'imposer une censure était totalement inapproprié dès lors que les chiffres réels de mortalité en Chine seraient très supérieurs à ceux annoncés officiellement. Selon des dissident·es chinois·es, réfugié·es en Europe, le vrai chiffre des décès en Chine avoisinerait 60.000.

Il est peu probable que la décision de minorer grandement ces chiffres ait été prise à Wuhan seulement et par les instances locales du Parti communiste. Il est possible en revanche qu'à Pékin, les dirigeants du PC aient estimé que mieux valait ne pas laisser apparaître la réalité du nombre des morts du coronavirus. S'agissait-il alors d'éloigner toute mise en cause à l'encontre d'une action sanitaire qui a commencé par être fortement insuffisante? Ou bien était-ce un réflexe bureaucratique de dirigeants habitués à cacher les réalités?

En tout cas, ceux qui ont décidé de ne pas tenir compte de cette censure peuvent avoir été sensibles à un autre argument: masquer le véritable nombre des victimes du Covid-19 a peut-être eu une utilité en Chine, mais cela risque d'entamer la crédibilité du pays sur le plan international. Or, à Pékin, nombreux sont ceux qui travaillent actuellement à préparer la place de la Chine dans la période qui suivra la pandémie. La fabrication de matériels médicaux, et notamment de masques chirurgicaux, est principalement localisée en Chine et beaucoup de pays en demandent. En février cette fabrication est passée de 20 millions de masques par jour à 120 millions. Mais, début avril, sur l'aéroport de Shanghai, un avion-cargo rempli de masques qui devait partir vers la France est finalement allé aux États-Unis après qu'un groupe américain a proposé de payer la cargaison sensiblement plus cher.

Une politique des masques

Par ailleurs, si les matériels offerts par le gouvernement chinois, notamment à l'Italie ou à l'Iran sont de bonne qualité, il n'en va pas toujours de même pour ce qui est produit par des sociétés privées récemment reconverties dans le domaine médical. Sur 600.000 masques commandés fin mars, les Pays-Bas en ont renvoyé la moitié dont les valves étaient défaillantes. De même, 58.000 tests de dépistages fournis par une entreprise de Shenzhen ont été renvoyés par les autorités sanitaires espagnoles car ils n'étaient fiables qu'à 30%. Il semble que, depuis peu, les autorités centrales à Pékin multiplient les inspections sur ces matériels chinois qui se déversent hors de Chine. Selon le South China Morning Post, quotidien hongkongais, les fabricants en cause sont loin d'être tous accrédités par la très officielle Association chinoise des produits médicaux et exportent ce qu'ils ne peuvent pas vendre en Chine.

Il est prioritaire pour Pékin d'être crédible dans la confection d'outils de protection contre le coronavirus. C'est même ainsi que le régime politique peut accentuer la présentation en cours d'une supériorité chinoise sur le plan de la santé face aux démocraties occidentales. La levée du confinement dans le pays est l'occasion de souligner cette démonstration auprès de la population chinoise. Et politiquement, cela ne peut qu'être utile dans la perspective du prochain grand rendez-vous politique en Chine, le 20e congrès du Parti communiste en 2022.

Dans l'immédiat, l'étape suivante va être de démontrer que le pays a la capacité scientifique de mettre au point un remède puis un vaccin contre cette maladie. À l'évidence, un nombre considérable d'équipes de recherche à travers la Chine travaillent en vue de cet objectif. Il s'agit de faire oublier le terrible retard que le pays a pris avant de s'attaquer à la lutte contre le Covid-19 et de faire apparaître une Chine au secours de la population mondiale. Cependant des laboratoires en Europe et aux États-Unis sont également en pleine recherche sur un moyen de contrer le coronavirus. Et nul ne peut dire aujourd'hui qui l'emportera.

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