Boire & manger

André Malraux à table, un grand gourmet

Temps de lecture : 6 min

L'écrivain et ministre savait choisir les meilleurs restaurants et accorder les vins aux plats.

Le pigeon André Malraux chez René Lasserre. | Food Snob via Wikimedia Commons
Le pigeon André Malraux chez René Lasserre. | Food Snob via Wikimedia Commons

Le compagnon de Charles de Gaulle dont le premier texte a été publié il y a un siècle, le futur ministre des Affaires culturelles, prix Goncourt en 1933 pour La Condition humaine, a été un extraordinaire amateur de bonne chère et de grandes tables comme Lucas Carton, rival de Maxim's, où il venait se régaler du jambon chaud au Chablis.

Le restaurant Lucas Carton. | Relais&Châteaux

Il sait choisir et privilégier les meilleurs restaurants, souvent très étoilés par le Michelin, il convie ses proches comme Louise de Vilmorin et ses collaborateurs, souvent des écrivain·es avec qui il conduit des conversations sur la culture, les arts et l'État gaulliste.

À table, au cours des repas officiels, le général exige que Malraux siège à sa droite, mais on ne les a jamais vus ensemble au restaurant.

L'auteur des Antimémoires (1967) est un homme du déjeuner plus que du dîner, c'est lui qui invite et règle l'addition. Pour un livre de souvenirs, Alain Malraux son neveu, né en 1944, a interrogé onze familiers d'André Malraux: des écrivain·es ami·es, des hauts fonctionnaires, des frères d'armes qui ont révélé l'homme privé derrière le romancier, le critique d'art et le chantre du gaullisme.

André Malraux en 1974. | Roger Pic via Wikimedia Commons

Dans cet ouvrage, Malraux raconté par ses proches, publié en 2017, apparaît en pleine lumière l'homme de partage, de fraternité, de ruptures –et le gastronome aux papilles sélectives.

«Il m'a appris à marier les plats et les vins»

Jean Grosjean, ancien prêtre devenu membre du comité de lecture de la NRF (Gallimard), poète et traducteur de Shakespeare, a été l'exécuteur testamentaire d'André Malraux. Il a noué une longue relation avec l'écrivain de L'Espoir (1937) qui s'est rallié à Charles de Gaulle après avoir entendu son appel de Londres en octobre 1940, «prêt à faire tout ce que le général voudrait».

Jean Grosjean. | Augustin Guillot via Wikimedia Commons

Les deux écrivains partagent le pain et le vin chez Lasserre, table très renommée du bas des Champs-Élysées où Jean Grosjean est le commensal d'André Malraux.

Au premier étage du grand restaurant, en face du Petit Palais, où se déploie le toit ouvrant, véritable attraction du lieu de mémoire, André Malraux est un fidèle de la table 26, loin de Salvador Dali qu'il ne vient pas saluer. Il arrive au ministre d'y déjeuner plusieurs fois par semaine avec des amis, des collaborateurs, et aussi d'inviter Louise de Vilmorin, son dernier amour chez qui il vivra jusqu'à la fin de sa vie dans sa belle maison de Verrières-le-Buisson.

Le restaurant Lasserre. | Lionel Allorge

Le samedi à midi il s'attable seul, dépouille son courrier de ministre et livre un monologue un brin embrouillé à René Lasserre, médusé d'être le confident d'un grand Français qui sait manger et boire. Impressionné par le babil de son prestigieux client, le Bayonnais Lasserre fait servir des crus classés de Bordeaux comme le Château Pichon-Lalande, rival du Château Latour tout proche, et le Pomerol légendaire Pétrus dont le ministre au palais affûté parvenait à identifier le millésime, exploit d'un vrai œnophile.

Il écume aussi les bistrots parisiens comme Les Crus de Bourgogne où il s'attable deux fois par semaine pour déguster le homard à la mayonnaise, une préparation noble, et le coq au Brouilly d'une cuisine populaire.

Aux Crus de Bourgogne. | Félix & Margot Dumant

À la suite d'un commentaire culinaire sur un plat, le pigeon farci, Jean Grosjean se risque à demander: «Cela vous intéresse donc, la gastronomie?» «Mais oui», a répondu Malraux.

«André Malraux a beaucoup fait pour accentuer mon goût pour les plaisirs de la table. Il m'a emmené dans des restaurants de grande qualité, m'a appris à marier les plats et les vins. Il choisissait son menu avec grand soin. Il aimait le vin et la viande, les douceurs aussi. Chez Lasserre, on s'entendait sur les gâteaux», souligne Jean Grosjean.

«Malraux était un personnage qui savait écouter»

Jean Lescure, créateur de l'Association française des cinémas d'art et d'essai, a écrit deux livres sur Malraux: l'album de la Pléiade André Malraux (1986) et André Malraux, Pour une antibiographie (2004). Il a connu l'écrivain dans la clandestinité de la Résistance.

En 1944, Lescure planque chez lui un capitaine anglais venu du maquis et en remerciement, Malraux lui offre deux boîtes de foie gras «pris à l'ennemi», indique l'écrivain Berger, son nom de guerre. Lors d'un déjeuner en 1945, Malraux se penche vers son ami et lui dit: «Les Voix du silence, c'est la Légende des siècles de Victor Hugo hein?» C'était la comparaison que Lescure avait trouvée trente ans plus tôt.

«Malraux était un personnage qui posait énormément de questions, mais qui savait écouter. Je n'ai jamais pu l'inviter à déjeuner, il payait tout le temps.»

Jean Lescure en 1986. | Michel-Georges Bernard via Wikimedia Commons

Le dernier déjeuner de Malraux et Lescure se déroule chez Lasserre, une fois de plus. «J'ouvre la carte et qu'est-ce que je vois: spécialité maison, le pigeon André Malraux. Je me mets à rire et lui dis: “Ça y est, mon menu est fait, hors-d'œuvre le pigeon André Malraux, le plat de résistance le pigeon André Malraux, le dessert le pigeon André Malraux. Je ne bouffe que du pigeon Malraux!” Alors, il se penche en avant et me dit: “Vous avez raison, petit pigeon froid désossé, farci, servi avec des girolles. Très bien, très bon, prenez-le.” Et de remarquer sur la carte Châteaubriant: “Ils lui ont mis un t, c'est fou.”»

Quand Charles de Gaulle était au Canada où il avait lancé son fameux «Vive le Québec libre», Malraux dira à son invité: «Il fallait qu'il fasse la gaffe!»

Plus qu'un romancier, un homme de discours

Pierre Moinot (1920-2007), conseiller culturel de Malraux ministre, romancier élu à l'Académie française en 1982, a été convié à plusieurs repas avec l'auteur de L'Espoir. «C'était un homme plein d'humour avec beaucoup d'histoires à raconter, parfois très gai, ne tenant pas compte du temps. En me disant bonjour, il ne m'a jamais demandé: comment allez-vous? On enchaînait directement sur la conversation de la veille, ce pouvait être cinq ans auparavant, il n'y avait aucune transition.»

«Ce qui va rester du XXe siècle, c'est Céline à cause de la langue, Montherlant à cause de la hauteur et Giono à cause de l'imagination», commentait Malraux. Et à propos d'Aragon: «Ce n'est pas une œuvre, c'est une voix.»

«André Malraux était gourmand», note Pierre de Boisdeffre, petit-fils du général à l'époque de l'affaire Dreyfus, écrivain journaliste qui a consacré deux livres à Malraux, chantre du gaullisme dont La mort et l'histoire (1996). Il se rappelle un déjeuner étonnant chez Lasserre en compagnie d'un Romain Gary très bavard. «C'était la première fois que je voyais quelqu'un couper la parole à Malraux, s'emparer du crachoir et ne plus le quitter jusqu'au dessert. J'étais bouche bée!»

L'auteur de La Promesse de l'aube évoque des souvenirs de la France libre, de sa vie d'aviateur, de son ambassade en Bulgarie. Et son amour des femmes aussi. «Ce n'est pas vous qui me le reprocherez», lance-t-il à Malraux.

Sorti de l'École nationale de la France d'outre-mer, Émile Biasini est nommé par André Malraux directeur du Théâtre, de la Musique et de l'Action culturelle et il a un vrai coup de foudre pour le ministre-écrivain qui effectuera grâce à lui son premier voyage en Afrique, au Tchad. Puis ce sera la création des Maisons de la culture, la première à Bourges, et Biasini est régulièrement convoqué au ministère où Malraux l'abreuve de monologues permanents. L'écrivain était plus qu'un romancier, c'était un homme de discours.

«Il m'appelait. Que faites-vous ce soir?» Et il le conviait à dîner au Grand Véfour ou chez Florence, une bonne table italienne du Champ-de-Mars. «Il parlait, il parlait, il buvait du vin, avalait un whisky et hop, il me chassait. Il avait une manière brutale de rompre. Il partait.»

Le Grand Véfour. | LPLT via Wikimedia Commons

«Il y a toujours eu de la distance et du respect entre nous. Je n'ai jamais été son ami car il n'avait pas avec moi en tout cas le talent de créer un climat affectif. Il avait besoin de quelqu'un à qui parler. André Malraux s'enthousiasmait pour quelqu'un et le rejetait le lendemain. J'ai appris l'usage qu'il faisait du mot traître. Il voyait des traîtres partout.»

Émile Biasini a eu dans ses déconvenues des soutiens de qualité. Robert Lion, inspecteur des finances, dirigeait une mission chargée de démolir le projet des Maisons de la culture. «Au lieu de jeter l'anathème sur ce que je faisais, il a eu le courage d'écrire: s'il existe une action culturelle en France, on la doit à Biasini. [...] C'est ce texte qui, dans l'esprit de gens de l'entourage de Malraux, a été la cause de ma destitution. Ils n'acceptaient pas que quelqu'un puisse personnaliser les choses à ce point. Malraux n'a eu de cesse de m'en vouloir. C'est du domaine de l'irrationnel. [...] Je considère que j'ai eu une chance extraordinaire d'avoir approché d'aussi près Malraux, d'avoir conduit sur le terrain une action qui tenait beaucoup à sa volonté et à sa pensée profonde. J'ai eu de la chance finalement, jusque dans mes déboires.»

Malraux raconté par ses proches

sous la direction d'Alain Malraux

Éditions Écriture

Paru en octobre 2017

215 pages

19 euros

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