Culture

La crise du Covid-19 est-elle en train de tuer le cinéma?

Temps de lecture : 6 min

La question de la sortie de crise pour le septième art n'est pas qu'un problème de cinéastes et de cinéphiles, elle concerne les possibilités d'invention d'un après dans tous les domaines.

De par le monde, un grand nombre de salles ne rouvriront jamais. | Claire P via Unsplash
De par le monde, un grand nombre de salles ne rouvriront jamais. | Claire P via Unsplash

Vue l'avalanche de grands mots depuis trois semaines, on hésite à employer des formules grandiloquentes. Mais en toute objectivité, il se joue en ce moment un phénomène historique pour le cinéma.

Si celui-ci est véritablement né le 28 décembre 1895 avec la première projection publique des frères Lumière, c'est parce que depuis ce moment-là, il n'y avait plus eu un seul jour sans qu'aient lieu des séances de cinéma. Actuellement, malgré le confinement, il y a encore dans quelques parties du monde des cinémas qui fonctionnent. Mais partout les projecteurs continuent de s'éteindre, pour des durées indéterminées.

La Chine, deuxième plus grand pays de cinéma au monde, a tenté dès l'amélioration de la situation sur son territoire de rouvrir les salles, avant de les fermer précipitamment à nouveau, en attendant une stabilisation plus complète de l'état sanitaire.

De par le monde, un grand nombre de salles ne rouvriront jamais, elles auront fait faillite, les autres –grands circuits et indépendants– vont connaître des situations financières difficiles. Comme bien d'autres secteurs d'activité, dira-t-on à juste titre.

Mais, pour le cinéma bien plus que pour l'industrie et le commerce de la chaussure, de la voiture ou du jeu vidéo, se posera la question du désir. Même si un récent sondage semble, en France, laisser espérer que celui-ci traverse l'époque du confinement, il y a lieu de s'inquiéter, et de préciser le sens de cette inquiétude.

Le jugement du virus

Contrairement à ce que répètent comme des perroquets des publicistes et des pseudo-journalistes, le cinéma en salle se portait très bien, en France, en Europe et dans le monde jusqu'au déclenchement de la crise. Ayant subi cette stase mondiale, dont on ignore encore la durée, qu'en sera-t-il de ce désir très particulier de sortir de chez soi pour aller collectivement s'asseoir dans le noir regarder un film après avoir payé sa place?

Tou·tes les historien·nes ont noté combien a été rapide, à la fin du XIXe siècle, le succès international de l'invention des frères Lumière: une véritable traînée de poudre. Le grand critique et théoricien André Bazin a formulé et expliqué comment le cinéma avait répondu à ce qu'il appelle «un besoin anthropologique», à un désir partagé par les êtres humains, au-delà de leurs immenses différences. En est-il toujours de même aujourd'hui? On n'en sait rien.

Il ne s'agit pas de se demander si nous avons envie d'histoires, et en particulier d'histoires racontées avec des images et des sons: sur ce point, il n'y a pas de doute. Il s'agit de se demander si ce qui s'est cristallisé dans une forme particulière, largement définie par le grand écran, la salle obscure et la vision collective, est encore massivement désiré. Ce dispositif est celui pour lequel sont faits les films, quel que soit le support sur lequel on les regarde.

La VOD est un moyen de transport (très utile pour les films, entre autres); elle n'est pas un dispositif de création, ce qu'a été et reste la salle de cinéma. «Dispositif de création» signifie l'ensemble des éléments qui configurent certains produits audiovisuels comme films, parce que la salle de cinéma est leur destination première.

Scorsese peut peut-être continuer à faire des images comme pour le cinéma en travaillant pour Netflix (encore que ça se discute au vu de The Irishman), mais c'est parce qu'il est tombé dans la marmite cinématographique quand il était petit. On peut se demander si ce sera encore le cas des générations à venir, hormis quelques initié·es, si les projecteurs s'arrêtent.

Il est en effet possible que le cinéma vienne non à disparaître, mais à se raréfier au rang de curiosité réservée à des poignées de passionné·es se nourrissant essentiellement de grandes œuvres du passé. Il occuperait alors dans la vie commune un statut comparable à celui que détient par exemple aujourd'hui l'opéra. S'il n'y a plus l'horizon de la salle, il y aura encore beaucoup de productions audiovisuelles, mais à terme il n'y aura plus de nouveaux films, y compris à regarder en VOD.

Le Covid-19 joue à cet égard le rôle d'un juge objectif et impitoyable, sans opinion sur le sujet et pourtant capable de trancher d'un coup des millions de liens tissés depuis 125 ans.

Des formes nouvelles

Le moins qu'on puisse dire est que cette menace n'est guère prise au sérieux par les personnes qui devraient être les premières à en avoir soin, les praticien·nes du cinéma et les autorités en charge du secteur. Oh elles s'inquiètent beaucoup, assurément! Et à juste titre.

Elles s'inquiètent d'elles-mêmes, de leur avenir d'artistes, de technicien·nes, d'entrepreneurs ou d'entrepreneuses. Inquiétudes légitimes, et qui justifient de jouer des coudes pour prendre place dans la longue file de celles et ceux qui attendent des pouvoirs publics des soutiens, financiers assurément, réglementaires et législatifs sans doute.

Mais dans les déclarations, revendications et démarches, on chercherait en vain les traces de ce fait tout simple: le cinéma n'est pas fait que pour les personnes qui le font. Sa raison d'être, c'est les autres. C'est ce qu'il fait, ou peut faire, aux autres.

Le cinéma et pas les séries. Les séries inventent des récits –qui sont parfois innovants et utiles pour comprendre et faire évoluer le monde. Elles n'inventent pas de formes.

Le cinéma, pour être (avec les musiques actuelles) le plus populaire des arts, est à cet égard exemplaire de ce qui advient à un secteur de l'existence commune qui a quasiment disparu des discours et des préoccupations affichées dans le grand maelström de commentaires et de propositions suscitées par le coronavirus: la culture.

Les questions autour du jour d'après prolifèrent, les affirmations que rien ne sera plus comme avant, ou ne devrait, ou ne pourra être comme avant envahissent l'espace public et les réseaux sociaux. Nulle part ou presque il n'y est question de culture. Parce que bien sûr, la culture c'est du superflu, c'est pour quand tout va bien, c'est un truc de bobo élitiste.

Pourquoi devrait-il en être non seulement question, mais devrait-elle être omniprésente? Non seulement, c'est l'évidence, parce que les cinémas, les théâtres, les lieux de concert et d'exposition sont des espaces de socialisation essentiels, et que les salles de cinéma en particulier jouent souvent un rôle important à ce titre, notammment dans les villes petites et moyennes ou dans les quartiers les moins bien reliés aux centres urbains.

Mais aussi et même surtout parce que le «plus jamais comme avant» exige d'inventer des formes nouvelles, des manières de penser et de représenter différentes. Et que ça, c'est exactement le travail de la culture. Elle est, exemplairement, le laboratoire où «imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production avant-crise» comme y invite un récent texte important de Bruno Latour (à lire ici ou à écouter là).

D'autres images, d'autres sons, d'autres rythmes, d'autres agencements de paroles, d'autres manières d'occuper l'espace, d'autres façons de regarder et de se regarder, entre humains et aussi non-humains: c'est ce à quoi concourent les arts.

Pas principalement quand à l'occasion cela devient le sujet d'une œuvre, mais dans la dynamique interne des procédures qui définissent chacun d'eux, surtout lorsqu'ils cherchent d'abord à nous enchanter, nous amuser, nous émouvoir.

Comptabilité, lâcheté et médiocrité

Le discours dominant entièrement assujetti à une vision comptable du monde a fait disparaître cette compréhension. Le ministre de la Culture est un gestionnaire des industries culturelles, les organisations professionnelles raisonnent avec des tableaux Excel.

Fidèle à une longue habitude, le service public de la télévision française a fait le choix de la lâcheté et de la médiocrité. Le confinement lui offrait une occasion unique de construire une programmation de films qui auraient permis des découvertes, des rencontres, des propositions de récit novateurs. Ces films, France 2 et France 3 les ont en stock, ils les ont coproduits, forcés de le faire par des ministres qui à l'époque comprenaient ce que signifie être responsable de la culture: ce sont, en particulier, les productions et coproductions françaises des années 1980 et 1990 parmi les plus ambitieuses –depuis, hormis Arte abandonnée en solitaire sur le front culturel, nos chaînes nationales ont déserté ce champ.

Il y avait là des dizaines d'œuvres originales à découvrir ou redécouvrir, qui, sans être des provocations expérimentales, offrent un florilège de propositions inventives. Alors qu'on se doute que ce n'est pas en remâchonnant pour la 73e fois La Grande Vadrouille ou La Soupe aux choux, pas plus que les sacro-saints Tontons flingueurs, qu'on aura la moindre incitation à penser, à rêver, à regarder et écouter autrement.

Il serait pourtant temps de comprendre, ou plutôt de se rappeler que ce sont des possibilités de composer autrement nos relations qui se perdent avec l'abandon des enjeux singuliers dont est porteuse la culture. Et en son sein, cette extraordinaire machine à faire jouer ensemble le collectif et l'intime, le visible et l'invisible, le réel et l'imaginaire qu'a été, que demeure et que doit rester le cinéma.

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