Culture

La revanche des Turcs au Salon du livre

Ariane Bonzon, mis à jour le 26.03.2010 à 16 h 23

La Turquie s'invite au Salon du livre 2010.

Mosquée Suleymaniye, à Istanbul, en novembre 2009. Murad Sezer / Reuters

Mosquée Suleymaniye, à Istanbul, en novembre 2009. Murad Sezer / Reuters

Les Turcs l'avaient très mal pris. Mi-2009, le pays du prix Nobel de littérature Orhan Pamuk apprenait qu'il était non grata au Salon du livre 2010. Un camouflet, un affront de la part de cette France qui «n'en manque pas une pour nous humilier». La formule, un pays invité chaque année, a fait long feu, se justifiaient les organisateurs. Et puis, et puis surtout, les appels au boycott du Salon du livre 2008 dédié à Israël restaient dans les mémoires. «On craignait que cela ne recommence avec les Arméniens contre la Turquie si celle-ci était l'invitée d'honneur en 2010», expliquait l'éditrice Liana Levi.

Vexé par la rebuffade française, le ministre turc de la culture a finalement fait contre bonne fortune bon cœur. Il débarque à Paris jeudi porte de Versailles avec une trentaine d'auteurs et a pris ses marques en réservant un grand stand aux couleurs de la Turquie. Chargé de le coordonner, Erhan Turgut (éditions Turquoise) veut présenter la diversité des publications turques: livres de jeunesse ou romans policiers, par exemple. Mais les officiels turcs ont aussi pour idée de profiter de l'occasion pour faire passer le message du gouvernement turc actuel. Autrement dit faire connaitre les auteurs «tendance» en Turquie, écrivains qui réhabilitent la fierté ottomane, la solidarité musulmane et sont en phase avec l' «islam soft» dont se prévalent le Président turc Abdullah Gül et son premier ministre Tayyip Erdogan.

Cette revanche est d'autant plus importante pour les écrivains turcs que c'est le public français qui est à la base de ce retournement de situation à la Porte de Versailles. D'abord parce que Saison turque aidant, ils sont en train de trouver leur public en France. Même si cela n'a pas été simple, explique l'éditeur Timour Muhidine chez Actes sud:

Ce qui s'est passé dans le cadre de la Saison turque était complètement improbable. On avait demandé un budget à Culture France pour inviter des auteurs turcs. Impossible, nous avait-on répondu. Alors les régions sont montées à l'assaut, elles ont réclamé nos écrivains pour leurs festivals, et pas seulement les plus connus tels Orhan Pamuk et Elif Shafak. Et en septembre, la province l'a emporté.

Les décideurs de Paris ont soudain trouvé l'argent. «Et Culture France a répondu présent sur tous les coups avec une quarantaine d'auteurs venus de Turquie».

Le patrimoine anatolien

Pendant longtemps, un roman, pour séduire un éditeur parisien, devait traiter d'Istanbul. Mais les choses bougent. Désormais, l'Anatolie intéresse. «Tahsin Yüsel est l'exemple même de ce changement d'approche. A partir d'un cliché, la moustache des Turcs, et du particularisme anatolien, le voilà qui traite de ce que l'humanité a de plus universel», poursuit Timour Muhidine qui se bat depuis vingt ans pour faire connaître la littérature de son pays d'origine. C'est à lui que l'on doit la publication en français chez Actes sud de la subversive Asli Erdogan ainsi que du talentueux Tahsin Yüsel , et de tant d'autres encore.

«Les auteurs turcs s'inspirent enfin du patrimoine anatolien, précise Faruk Bilici, historien à l'Inalco. C'est une source inépuisable pour eux». La langue populaire turque, orale, imagée et colorée, celle des récits et des légendes, a désormais sa place chez les libraires. Un jeune écrivain turc raconte s'être fait tancer par ses parents: «Tu écris comme on parle, ça veut donc dire que tu ne sais rien?» lui ont-il reproché. Dans la même veine, selon laquelle «la Turquie ne se réduit pas à Istanbul et ouvre sur l'univers», Yigit Bener et ses «Autres cauchemars» (Actes sud) est un petit bonheur. Tous les vacanciers en partance pour la Turquie doivent acheter ce livre de textes courts, tour à tour cruels et ironiques. L'air de ne pas y toucher, avec juvénilité et jubilation, l'auteur épingle ce qui fait mal, en Turquie comme dans le monde humain et animal.

Plus de tabous

Quant à la poésie turque, elle «maintient sa présence de façon surprenante, raconte le professeur Pierre Chuvin qui a coordonné une nouvelle édition de l'Anthologie de la poésie turque (Bleu Autour) car elle détourne les instruments de la modernité». Il ne manque pas de revues de poésies en Turquie. Et partout dans le pays, des concours de poésie sont organisés et de nombreux sites internet dédiés à ce genre. «Les Turcs y trouvent des déclarations cadencées, précise Pierre Chuvin, signées de noms illustres, pour toutes les circonstances de leur vie qu'ils peuvent reprendre pour fêter l'anniversaire d'un ami ou faire une déclaration d'amour». Et il m'a semblé deviner que cet helléniste et turcophone distingué regrettait que les amoureux français, en panne d'inspiration, n'en fassent autant.

De moins en moins de sujets tabous aussi pour cette nouvelle génération d'auteurs turcs. «Ils peuvent maintenant aborder la période révolutionnaire kémaliste, ou bien parler religion sans être taxés immédiatement d'islamisme», explique Faruk Bilici. A l'inverse cependant, rappelons le procès intenté l'année dernière par un islamiste créationniste à Nedim Gürsel pour dénigrement «des valeurs religieuses d'une partie de la population», et «incitation à la haine raciale, de la classe sociale, religieuse, confessionnelle ou régionale» pour son roman Les Filles d'Allah (Seuil). Ce procès qui fit plus de bruit en France, où vit l'écrivain, qu'en Turquie s'est cependant conclu par l'acquittement de ce dernier.

Sensualité et amour

Un Nedim Gürsel auquel on doit aussi de beaux textes érotiques. Et du côté des femmes, c'est Sema Kaygusuz (Chute des prières, Actes sud) qui nous réjouit. Son prochain ouvrage non encore traduit contient des lignes d'une sensualité rare qui vous interdiront à jamais d'ouvrir et de goûter une figue tout à fait innocemment. Timidement encore, les écrivains turcs d'aujourd'hui tentent de faire oublier la lourdeur pornographique des textes réservés aux éphèbes des Palais ottomans. Il faudra par exemple se précipiter sur le récit des émois amoureux des personnages de Faruk Duman, quand celui-ci sera traduit, ce qui ne saurait tarder.

La cuvée turque 2010 du Salon du livre signe la revanche des écrivains turcs. Au risque de rendre Pierre Loti et son orientalisme d'un autre temps bien démodé.

Ariane Bonzon

Photo: Mosquée Suleymaniye, à Istanbul, en novembre 2009. Murad Sezer / Reuters

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