Culture

«Happy Feet 2», un film pour renouer avec le vivant

Temps de lecture : 6 min

À l'oralisation des enjeux et des thèmes, George Miller préfère les non-dits qui se résolvent dans l'éloquence du mouvement pur, qu'il s'agisse de courses-poursuites ou de chorégraphies musicales.

Happy Feet 2 n'est pas un film, mais un rituel chamanique. | Capture d'écran via YouTube
Happy Feet 2 n'est pas un film, mais un rituel chamanique. | Capture d'écran via YouTube

Depuis que les temps troubles que nous traversons nous contraignent à nous abriter des premiers rayons de soleil, chaque jour que réserve internet se fend de son article bienveillant sur les bénéfices spirituels du confinement. Une chance de «renouer avec l'essentiel», de se «libérer de notre mode de vie», de «retrouver le contact avec nous-mêmes et avec les autres»... Autant de slogans qui disent debout ce que tout le monde pourrait exprimer assis. Le réalisateur George Miller (créateur de la saga Mad Max) a une suggestion à nous proposer: (re)voir Happy Feet 2 pour réapprendre à danser avec le cosmos.

Dancing in the moonlight

Suite du premier volet sorti en 2006, Happy Feet 2 (2011) raconte l'histoire d'un peuple de manchots confrontés à une crise qui menace l'existence même de leur espèce. À cause du dérèglement climatique, une faille sismique a provoqué l'écroulement de leur habitat et les emprisonne dans une crevasse. Mumble, héros du premier film et jeune papa maladroit, n'a pas d'autre choix que de soulever des montagnes afin de mobiliser les peuples de la banquise pour sauver les siens.

On comprend rapidement ce que le réalisateur de Mad Max essaie de nous dire. Ce n'est d'ailleurs pas sa parabole écologique en soi qui différencie Happy Feet 2 de la flopée de divertissements family-friendly qui abreuvent les salles à longueur d'année. Après tout, il est toujours bien vu pour les films destinés au jeune public de sensibiliser les plus jeunes entre deux chorégraphies pop. Ça peut même devenir un argument pour décider les parents sur la sortie familiale du week-end. À condition, toutefois, de ne pas mordre les limites du contrat implicite qui régit la relation entre un film d'animation et les attentes du public auquel il s'adresse.

Pour Rafik Djoumi, créateur de l'émission «BiTS» pour Arte, c'est précisément ce cadre que piétine Miller dès le premier film: «Le premier a fonctionné sur l'effet de surprise, mais il va beaucoup plus loin que son argument de vente. Même si c'est de la comédie avec des chansons, il y a quand même une gravité qui le dirige plus vers un public ado-adulte. Le premier Happy Feet, c'est Mad Max: Fury Road par moments. Je pense que les parents sont troublés par ça. Quand ils mettent leur enfant devant la télé, ils veulent un film confortable, un cocon, pas quelque chose d'un peu dangereux et sulfureux. Et ça, je pense que ça a joué sur la carrière du deuxième. Les gens étaient au courant que ce n'était pas les Minions.»

Prévenus de la nature de ce qu'ils allaient voir, les parents et leurs enfants déserteront les salles à sa sortie. D'autant qu'il faut bien admettre que le réalisateur de Babe 2, le cochon dans la ville ne se facilite pas la tâche. Sans doute galvanisé par le succès du premier volet, Miller pousse le bouchon encore plus loin, au risque de s'aliéner davantage son public-cible. «Le film essaie d'être accessible et grand public, mais les thèmes avec lesquels il jongle sont tellement haut perchés qu'à un moment donné ça craque, décrit Rafik Djoumi. Quand on suit les deux espèces de crevettes, c'est du Beckett leurs échanges! Si vous payez pour voir une comédie avec Christian Clavier et qu'on vous met un vertige bergmanien en plein milieu, vous allez sûrement demander à vous faire rembourser.»

Briser la glace

Pour autant, on aurait tort de penser que Happy Feet est un film qui s'exprime contre le spectateur ou la spectatrice. Au contraire, il s'agit d'une œuvre qui se grandit avec sa participation et ne peut faire sens qu'avec son implication totale. Mais ses modalités d'expérience chargent frontalement les fondamentaux les plus implantés du public. On ne parle pas seulement du degré d'investissement que l'on était disposé à mettre dans un film de manchots dansants, mais de certains schémas de pensées issus de notre matérialisme séculaire. Rafik Djoumi l'explique:

«Ça fait longtemps que l'Occident a coupé les liens à la métaphysique et au mystique par la danse. Joseph Campbell [célèbre anthropologue et spécialiste de la mythologie comparée, ndlr] racontait une anecdote à ce propos: la rencontre entre un sociologue occidental, qui ne comprenait pas les rituels shintoïstes auxquels il avait pu assister, et un prêtre Shinto. Le premier a demandé au second quelle était leur idéologie, leur théologie. Le prêtre lui a répondu qu'ils n'en avaient pas, ils dansaient! Car pour eux, danser c'était se mettre en relation avec le cosmos. Comme dans Happy Feet, où le vivant communique avec le cosmos par les vibrations du chant et de la danse.»

Il suffit de jeter un œil au travail du réalisateur australien pour réaliser que la parenté ne tombe pas du ciel. «Miller s'est intéressé aux cultures aborigènes et à leurs cérémonies, voyait bien lui qu'il y avait quelque chose de grandiose en jeu là-dedans», note Rafik Djoumi. De fait, son cinéma se pose comme la traduction en images de cet état d'esprit. À l'oralisation des enjeux et des thèmes, il préfère les non-dits qui se résolvent dans l'éloquence du mouvement pur, qu'il s'agisse des courses-poursuites de Mad Max ou des chorégraphies musicales de Happy Feet.

Ensemble, tout devient possible

Là réside le véritable enjeu présidant au lien que Happy Feet 2 entend nouer avec le spectateur ou la spectatrice. De la même façon que Mumble doit oublier le complexe du héros hérité du premier film pour se mettre au diapason des peuples de la banquise pour les fédérer, Miller nous enjoint à faire abstraction de notre «moi» pour joindre notre conscience au processus. Or, pour Rafik Djoumi, «il y a des gens pour qui c'est terrifiant de s'oublier dans l'expérience d'un film. Et on ne peut pas profiter de Happy Feet 2 si on ne s'oublie pas».

Évidemment, ce contrat de laisser-aller altère profondément la façon dont on reçoit le film, et l'appel à la solidarité et au collectif qui en émane. De fait, Miller ne réduit pas son propos à un message bienveillant mais lénifiant laissé au bon vouloir d'un public passif.

Ici, le film est le message: il nous enjoint à mettre nos consciences en harmonie avec les énergies qui circulent dans ce qui n'est plus seulement de simples chorégraphies endiablées, mais de véritables incantations dansantes. George Miller ne veut pas que nous regardions les manchots danser, il nous invite à rentrer dans le cercle et à chanter avec les chœurs de sa célébration liturgique. Happy Feet 2 n'est pas un film, mais un rituel chamanique et la salle de cinéma (on vous rassure, ça marche aussi dans votre salon) le sanctuaire dans lequel on se laisse porter au diapason d'une conscience universelle, qui touche à notre essence même. Les manchots ne sont plus une métaphore destinée à nous interpeller, mais un miroir en temps réel de notre expérience immédiate.

Connecting People

De toute évidence, Miller est conscient du pari qu'il engage avec sa démarche. Il y a quelque chose du réalisateur dans la trajectoire de Mumble, qui lutte en permanence contre le rejet et le scepticisme des uns et des autres pour convaincre et unifier la banquise dans une cause commune. Comme un écho à la résistance qu'il s'apprêterait à rencontrer avec le public auquel il s'adresse, qui lui répondra d'abord «ce n'est pas possible». Si, ça l'est, mais pas à la force d'un seul.

À ce titre, l'extraordinaire climax qui voit les peuples de la banquise ainsi unifiés pour libérer les manchots emprisonnés au rythme du «Under Pressure» de David Bowie gratifie le public de bien plus qu'un moment de cinéma anthologique. C'est une récompense spirituelle, qui transcende la condition d'individu du spectateur ou de la spectatrice et son rapport à l'autre. Comme le sentiment d'être devenu quelqu'un de meilleur et d'avoir participé à la rupture de cette fichue glace en nous mettant sur la même marche que les peuples à l'écran. «Chaque pas compte», dit Mumble. Les nôtres aussi.

Les opportunités qui vous permettent d'oublier la guerre au papier toilette et la course aux paquets de pâtes ne sont pas légion par les temps qui courent. Revoyez donc Happy Feet 2 (et son prédécesseur, et tous les films de George Miller) pour vous convaincre qu'il suffit de vous accorder une chance de valoir mieux, non pas en tant qu'individu mais en tant qu'espèce, pour toucher du doigt nos richesses communes. Le cosmos n'est pas hors de portée: il suffit de danser.

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