Culture

Alice sans merveilles

Juliette Berger, mis à jour le 23.03.2010 à 11 h 58

Le film aseptisé de Tim Burton a gommé toute la noirceur et l'aspect inquiétant du chef d'oeuvre de Lewis Carroll.

La semaine dernière mon horoscope m'avait annoncé: «vous critiquez vertement un homme que vous aimez bien, vous attendiez autre chose de lui, votre déception est visible.» Cet homme que j'aime, mieux que bien puisque je suis son travail depuis des années avec passion, c'est Tim, oui, Tim Burton. Toute la presse française s'extasie aujourd'hui sur sa merveilleuse Alice. Or de ce film, j'attendais - les astres ont raison! - bien autre chose et ma déception est bien visible...

Tout avait si bien commencé. Qui d'autre que Tim Burton, le maître du gothique et de l'étrange, pouvait réaliser une adaptation satisfaisante du conte fantasque de Lewis Carroll? Qui d'autre que le génial Johnny Depp pour interpréter le Chapelier Fou? Et qui pour incarner l'effroyable Reine Rouge sinon l'inimitable Helena Bonham Carter? Et puis le cinéaste choisit pour son héroïne la jeune Australienne Mia Wasikowska, une actrice époustouflante, révélée par la série télé In Treatment (En Analyse).

En découvrant le film, une chose reste sûre: aucune erreur de casting majeure (si ce n'est Anne Hathaway, exagérément maniérée dans le rôle de la Reine Blanche). On admire le sérieux et la justesse du jeu de Wasikowska, la fantaisie habituelle mais toujours surprenante de Depp, et la délectation de Bonham Carter à jouer les méchantes. Mais premier gros problème: la Reine Rouge, folle hystérique qui veut couper des têtes, n'a rien de bien effrayant ! La peur continuelle qui habitait le livre (et même le dessin animé de Disney) de voir Alice se faire couper la tête est ici complètement absente. La faute à un scénario, trop lisse et même, il faut bien l'avouer, d'une médiocrité affligeante. La Reine est ici affublée d'un dragon, dont on nous annonce qu'il est la seule arme dont elle dispose pour empêcher la population de se retourner contre elle. La Reine de Carroll, elle, n'avait guère besoin d'un tel animal: sa méchanceté et son sadisme suffisaient à imposer la terreur. De même, l'Alice, que l'on connaissait bien plus curieuse, est transformée en guerrière style Jeanne D'Arc et s'en va terrasser le dragon comme si elle jouait dans un film d'action. Pendant ce combat interminable et déjà vu mille fois, on se demande où a bien pu passer l'originalité de Tim Burton tant on a l'impression d'assister à la projection d'un énième chapitre du Monde de Narnia.

Et pourtant, on retrouve ici et là quelques éléments qui sont propres au cinéaste: l'arbre des morts et le moulin à vent de Sleepy Hollow, ou encore les sculptures de feuillages d'Edward aux mains d'argent... Mais ce ne sont que des traces fantomatiques. Le film s'inscrit très bien dans la production Disney de ces dernières années, mais ne construit pas d'univers propre. Reste une image éblouissante, qui demeure comme une preuve du génie visuel du cinéaste: le visage du Chapelier Fou, qui s'efface dans la brume nocturne, l'œil qui devient lune, et la lune qui devient le terrier du lapin qui donne accès au pays des merveilles.

Que s'est-il donc passé?  Le livre de Lewis Carroll regorge de la noirceur et de l'étrangeté qui caractérisent Burton. Or le film est aux antipodes de Carroll et du dernier opus du cinéaste, Sweeney Todd, en présentant une vision de l'humanité  extrêmement positive et joyeuse. On a même droit à une petite morale simpliste et conventionnelle en guise de conclusion. Une chose est certaine: la production Disney a certainement influencé le côté joyeux (donc tous publics) du film et freiné toute tentation gothique (que l'on sent effleurer de temps à autre l'univers rouge sang de la Reine). On sait que le cinéaste a dû batailler contre le studio pour que sa chenille puisse fumer à l'écran : on croit rêver! La chenille d'Alice sans sa pipe, ce serait carrément un blasphème ! Ce combat-là heureusement, Burton l'a gagné. Mais combien d'autres a-t-il perdus?

Pourquoi, au fond, Tim Burton a-t-il accepté de retourner chez Disney? La maison de production lui en avait déjà fait voir de toutes les couleurs lorsqu'il y travaillait en tant que dessinateur. Ces années-là, celles de «Rox et Rouky», Burton les a toujours décrites comme des années de véritable cauchemar. Voulait-il tout simplement être enfin reconnu de ceux qui l'avaient tant martyrisé? Ou bien souhaitait-il connaître enfin un vrai succès familial et populaire? L'extrême noirceur et le mauvais accueil faits à son Sweeney Todd l'ont-ils poussé à exécuter un film aussi positif et impersonnel? Comme l'a souligné un critique de Variety, Alice aux Pays des Merveilles «est un film de Disney illustré par Tim Burton». On ne saurait, hélas, trouver meilleure formule.

Cette déception-là, je l'avais également vécue à la sortie de Big Fish, qui suivait le désastre critique et financier qu'avait été La Planète des Singes. Big Fish, tout comme Alice, ne me semble pas être un «vrai» Tim Burton. Dans tous ses autres films, les héros de Burton n'ont rien d'héroïque. Ce sont des parias de la société, des «monstres», des «créatures», incomprises aussi bien du monde extérieur que d'eux-mêmes. Edward, confronté à sa différence, a des mains faites de lames tranchantes qui constituent aussi bien une arme létale qu'un outil de création artistique; Selina Kyle découvre  sa double nature de Catwoman; Le Pingouin a été abandonné enfant à cause de sa monstruosité; Ed Wood, le «pire cinéaste de tous les temps», cache une véritable passion pour le travestissement; Jack, le roi de la citrouille, voudrait être le Père Noël; Ichabod Crane, qui s'évanouit à tout bout de champ, est plus jeune fille éplorée que héros viril; Willy Wonka est un redoutable misanthrope; et enfin Sweeney Todd se sert de son travail de barbier pour trancher des gorges...

Même La Planète des Singes offrait le beau rôle aux exclus: ces singes d'une intelligence suprême qui surpassent en tous points des hommes primaires et simples d'esprit. Il n'y a que dans Big Fish que le héros en est un: Edward Bloom, beau comme un prince, est accepté de tous. Il en va de même dans Alice, film dépourvu de personnages tourmentés. Où sont les poètes, les reclus, les isolés de ce monde? Dans un monde souterrain, un monde qu'Alice croit longtemps être un rêve mais qui existe. On y trouve le fameux Chapelier, clairement dépressif, et aussi la Reine tyrannique. Plusieurs répliques du film précisent qu'il est bon d'être fou, que l'imagination débordante n'a rien d'anormal. Discours identique à celui de Big Fish qui était une autre tentative pour Burton de se justifier aux yeux du monde.

Comme les héros de ses chefs-d'œuvre Edward aux mains d'argent, Ed Wood, ou Sweeney Todd, Tim Burton se vit encore comme un artiste isolé, incompris. Il cherche donc très régulièrement, avec des films qui mettent en scène de façon métaphorique la dichotomie entre le monde réel et le monde de l'imagination, à expliquer au grand public son originalité. Mais parfois, à tant vouloir expliquer, il se perd, il gomme sa profonde originalité, et fait rentrer son univers si singulier dans un moule pré-défini. C'est ce qui s'est passé ici et qui fait que l'on aimerait lui rappeler cette phrase de son maître Edgar Allan Poe: Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu'endormis». Continue à rêver, Tim Burton!

Juliette Berger

LIRE EGALEMENT: Alice, de tous les côtés du miroir et La dérive light du vampire.

Image de Une: Tim Burton Alice au pays des merveilles  Disney Copyright


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