Égalités / Société

Avec le coronavirus, un travail du sexe encore plus précarisé

Temps de lecture : 6 min

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, le Covid-19 prouve qu'il est plus que temps de changer de paradigme et de trouver des alternatives à la répression.

«Ma clientèle ne sera certainement pas intéressée par le virtuel.» | Ava Sol via Unsplash
«Ma clientèle ne sera certainement pas intéressée par le virtuel.» | Ava Sol via Unsplash

«Les travailleurs et travailleuses du sexe ont survécu aux bûchers de l'Église, aux nazis, à la syphilis et au sida. Comme le disait une ancienne collègue, les politiques passent, les putes restent.»

Cette semaine, Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et militant au sein du Strass, le Syndicat du travail sexuel en France, n'a «fait qu'un seul client, un habitué qui avait surtout besoin de contact humain, je pense».

Inégalités face au risque

Tout le monde n'a pas le privilège du confinement; tout le monde ne peut pas s'isoler ou respecter le sacro-saint mètre de distance de sécurité. Une grande partie du travail du sexe en personne dépend d'une interaction physique intime. L'environnement de travail de Thierry présente, intrinsèquement, des risques.

«C'est assez stressant, ça fait penser au début du VIH mais en pire, car l'infection est beaucoup plus rapide et on ne peut pas vraiment se protéger si ce n'est en s'isolant complètement», confie-t-il.

Rappelons d'abord que le Covid-19 ne se transmet pas à proprement parler par voie sexuelle. Le coronavirus se propage par les gouttelettes et les sécrétions que l'on projette lorsque l'on éternue ou que l'on tousse. On peut également l'attraper quand on est en contact physique avec quelqu'un déjà atteint, par exemple en lui serrant la main ou en lui tapant le dos. Les rapports sexuels sont néanmoins déconseillés, comme l'est tout contact physique.

«J'encourage chacun à être responsable et à privilégier la masturbation et le sexe à distance.»
Judith, travailleuse du sexe

Si le sida et le Covid-19 n'ont pas grand-chose à voir sur le plan biologique, il existe des parallèles politiques et épidémiologiques évidents. La crise du sida peut nous aider à mieux comprendre certains enjeux posés par le coronavirus, notamment quant aux inégalités sociales entre les personnes qui peuvent se protéger et celles qui doivent travailler.

«En temps de pandémie, j'encourage chacun à être responsable et à privilégier la masturbation et le sexe à distance, au téléphone ou via webcam, conseille Judith, «pute d'utilité publique», derrière le compte Instagram tapotepute. J'espère qu'une partie des collègues, et donc des clients, se tourneront vers le sexe en ligne. J'espère que les personnes qui se découvrent des vocations de camgirls ou de camboys ont conscience de l'intensité de ces métiers. Et que tout le monde va payer pour son porno!»

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, le confinement signifie vivre avec des revenus désormais réduits au minimum, dans le huis clos de leurs habitations, mais aussi continuer à faire face à la stigmatisation et aux préjugés, conjugués au contexte législatif en vigueur en France.

Judith n'a pas travaillé depuis début mars. Elle estime pour le moment sa perte de revenus à 1.500 euros, «mon loyer et de quoi vivre».

Diversification en ligne

Pour tenter de compenser, certain·es développent leurs activités numériques. Yumie, travailleuse du sexe depuis sept ans entre la France et la Suisse, n'a pas encore prévu de faire passer son travail en contact direct avec la clientèle à un travail en ligne (webcam, vente de nudes et de vidéos, online chat et téléphone, domination virtuelle), mais elle a décidé de diversifier ses activités.

Chaque jour, elle publie un extrait de texte en vidéo sur Instagram. Le projet est beau, poétique, didactique: «Face à l'angoisse du monde, il faut riposter par la beauté», assure Yumie.

Il y a eu Le Plâtrier siffleur de Christian Bobin, les Nourritures terrestres d'André Gide, Le noir est une couleur de Grisélidis Réal et bien d'autres: «Mon talent, c'est de créer un à-part-le-monde ressourçant, un espace d'abandon, de plaisir, de joie, de liberté, et tout cela par la sexualité et un rapport poétique au monde.»

03.04.20 René Char - Commune Présence

Une publication partagée par Yumie Volupté (@yumievolupte) le

«Je doute avoir un franc succès, étant donné que ma pratique passe par le toucher et recherche la connexion à l'autre par le corps, mentionne-t-elle. Ma clientèle ne sera certainement pas intéressée par le virtuel. Je me préserve pour qu'au sortir de la crise, quand les gens auront besoin de ces espaces de ressourcement, je serai disponible pour les accueillir pleine de vie et de joie et ainsi participer à leur mieux-être. Et puis, je peux contribuer à la poésie du monde à distance.»

Alors oui, le virtuel respecte les gestes barrières –l'écran pixélisé comme mètre de sécurité. Mais tout le monde ne possède pas un ordinateur, une connexion, un lieu adéquat pour filmer.

Il ne faut pas non plus négliger les risques d'outing, de revenge porn, de chantage et de cyberharcèlement, sans compter les pratiques des plateformes en ligne, qui prennent un pourcentage monstre.

Yumie précise: «Pour le moment, sans doute que les cameuses ont une activité plus florissante, mais c'est vraiment un autre rapport à la sexualité, en tant que client et en tant que travailleuse.»

Indispensable solidarité

Les travailleurs et travailleuses du sexe, comme les étudiant·es, les personnes au RSA ou au chômage, les intermittent·es, les mi-temps, les smicard·es et les personnels du travail social, n'ont aucun filet de sécurité: pas de chômage technique, pas de droit de retrait, pas d'arrêt de travail, pas de congés payés.

«Nous n'avons quasiment pas de droit du travail ni de protection sociale. Les personnes déclarées en indépendant n'ont pas les mêmes droits que les salariés. Il existe en effet des formes de solidarité, mais je crains que ça ne puisse pas tenir sur le long terme. Or le confinement est parti pour durer», s'inquiète Thierry Schaffauser.

«J'espère que cette crise fera comprendre aux gens que nous obliger à arrêter de travailler ne fait que nous mettre dans la merde et qu'en réalité, il n'y a aucun dispositif social adéquat pour nous permettre de vivre sans travailler, poursuit-il. Tous les grands discours pour nous “sortir de la prostitution” sont donc d'une profonde hypocrisie, puisque notre sort et notre survie concrète, tout le monde s'en fout.»

Dans la communauté du travail du sexe, la solidarité s'active. «On partage un stigmate, une mise en danger par les lois, ça rapproche», note Judith. Des associations de santé, des organisations du secteur et des personnalités ayant une visibilité sur Instagram ont décidé de monter des cagnottes participatives en ligne, pour soutenir les travailleurs et travailleuses du sexe et d'autres précaires: c'est le cas de tapotepute, de Cabiria, du Strass, d'Acceptess-T pour la communauté trans, et bien d'autres encore.

La plupart des cagnottes se sont montées dès l'annonce du confinement, comme celle de Judith, relayée via son compte Instagram, qui compte près de 15.000 abonné·es. Elle a réuni près de 12.000 euros sur un pot commun, qu'elle redistribue par virement aux personnes qui la contactent par mail ou en message privé.

«Les cagnottes sont importantes pour pallier les insuffisances de l'État, qui n'est pas capable de nous protéger.»
Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et militant au Strass

«Soutenir les différentes cagnottes, c'est un geste de solidarité nécessaire face au constat que n'étant pas légalement perçus comme des travailleurs et des travailleuses, nous n'avons aucune aide en ces temps difficiles, explique-t-elle. Face à des systèmes légaux qui précarisent, mettent en danger des populations, c'est nécessaire d'avoir conscience de ses privilèges et de partager ses ressources.»

«C'est important parce qu'il y a des travailleuses du sexe qui se retrouvent sans aucun revenu, sans aucun soutien, sans famille ou avec des enfants à charge. Il faut les soutenir parce que concrètement, elles sont dans la merde. Et puis c'est ça, être humain. C'est se soutenir les uns les autres», complète Yumie.

Pour Thierry Schaffauser, les cagnottes sont «importantes pour pallier les insuffisances de l'État, qui n'est pas capable de nous protéger et de nous fournir un revenu de remplacement pour des raisons purement morales et idéologiques. Cela peut aider à tenir le coup pour les collègues les plus précaires, en sachant que la précarité est déjà forte en temps normal. Si comme je le crains, des travailleurs et travailleuses du sexe se retrouvent obligées de travailler faute de ressources, les contaminations continueront». Et d'ajouter: «Pendant des années, les clients ont demandé des rapports sans préservatif, donc il y aura toujours une demande pour du sexe et des prises de risques.»

«Comme on dit, la prostitution est le plus vieux métier du monde. Nous serons toujours là, même si les modalités de pratiques changent», fait remarquer Yumie.

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