Santé / Culture

Avec l'EMDR, «Grey's Anatomy» se met à la page en santé mentale

Temps de lecture : 6 min

Sériephiles, faites un vœu, celle qui met en scène les médecins du Grey Sloan Memorial a su faire preuve de subtilité.

Dans l'épisode «Breathe Again», Jo est soignée pour un stress post-traumatique par la thérapie découverte par Francine Shapiro. | Capture d'écran via YouTube
Dans l'épisode «Breathe Again», Jo est soignée pour un stress post-traumatique par la thérapie découverte par Francine Shapiro. | Capture d'écran via YouTube

Oui, la vénérable série de Shonda Rhimes est toujours diffusée. L'an dernier, elle a battu sa rivale Urgences en longévité, et elle pourrait encore durer une saison ou deux même, si le casting original n'en finit pas de maigrir (attention, spoiler sur ce lien).

Grey's n'a jamais été le chantre de la finesse

En maintenant seize ans, le show a lentement évolué sur de nombreux points, notamment dans sa représentation d'un hôpital américain et dans la manière de pratiquer la médecine. Si sa rivale ou d'autres séries médicales –dont Scrubs, souvent jugée la plus réaliste dans son domaine–sont documentées et pas trop versées dans l'exagération (excepté pour une sale histoire d'hélicoptère dans Urgences) la subtilité n'a jamais été l'atout de Grey's Anatomy. Sa réalisation souvent lunaire, ou ses effets spéciaux systématiquement catastrophiques en témoignent.

C'est un « drama» pur jus, dont la diégèse est dominée par les amourettes de ses médecins et patient·es. Ça pourrait même être un mantra: si c'est personnel, la ou le patient·e va mourir. Les docteur·es n'en finissent pas de régler leurs comptes dans le bloc avec une énergie passive agressive qui n'en finit pas, souvent au détriment du bon sens et de la santé des chalands du Grey Sloan Memorial.

Et, surtout: Meredith Grey & friends commettent des fautes professionnelles improbables sans jamais vraiment en payer les conséquences, telles que couper volontairement le pacemaker d'un patient (mais c'était par amour!) ou fausser un essai clinique (mais c'était en faveur d'une connaissance !). En matière de médecine, la série a eu, un temps, une drôle de manie. Lorsqu'un cas sensationnel devenait viral sur internet, son clone apparaissait mystérieusement au Grey Sloane Memorial.

En 2015, Patrick Dempsey quitte le navire. Dans le script, pour ne pas le voir abandonner femmes en enfants, les scénaristes sont amené·es à le tuer inopinément. C'est la première mort un peu cartoon d'une longue suite. À partir de ce point, Grey's entre dans une nouvelle phase. Elle passe étrangement à une ambiance de tournage plus saine, selon les dires d'Ellen Pompeo, interprète de l'héroïne titulaire. La série devient plus lumineuse, à la fois à l'image et dans le propos qu'elle véhicule. Moins portée sur le premier degré déplacé, elle embrasse son statut de fiction légère qui dure. Son casting change lentement et son contenu fait quelques efforts progressistes: sur le racisme, la transidentité, les violences policières.

Extrait de l'épisode «Breath Again». | ABC

Un épisode à part

L'épisode 5 de la saison 16, «Breathe Again» (tous les noms d'épisodes sont des titres de chansons) est l'une de ces petites marques de modernité. Diffusé le 25 mars sur TF1, il revient sur la thérapie de Jo, l'un des personnages centraux actuels de la série. Essorée par un long passé traumatique, elle a fait à un long séjour dans ce qui ressemble à un vague mélange entre un hôpital psychiatrique et un centre médico-psychologique. Sa thérapie fait écho à l'intrigue du temps présent, où elle reçoit, comme patiente, l'une de ses psychologues après une supposée tentative de suicide.

Le temps d'un flash-back, on voit Jo assise face à un mystérieux appareil. Il sert à la thérapie EMDR (eye movement desensitization and reprocessing) controversée par une partie du corps médical –dont il fait partie intégrante. Eugénie Zara-Jouillat, psychothérapeute et formatrice à Nantes, explique le procédé de cette technique de soin et commente la séquence en revenant sur les origines du procédé.

«La thérapie EMDR a été découverte de manière fortuite par Francine Shapiro, psychologue et chargée de recherche principale au Mental Research Institute de Palo Alto, aux États-Unis en 1987. Avant tout validée scientifiquement pour le traitement du trouble de stress post-traumatique, l'efficacité de l'EMDR est également reconnue pour d'autres problèmes comme l'anxiété de la performance, les problèmes d'estime de soi, les phobies, la douleur du membre fantôme et les troubles anxieux.»

Francine Shapiro jaugeait la capacité de notre cerveau à traiter l'information et à les métaboliser, quelles que soient leur nature. Quand un événement submerge la pensée, le souvenir demeure «bloqué dans le système nerveux, figé et isolé dans un réseau de mémoire dysfonctionnel. Ce trauma non digéré semble être à l'origine de nombreux troubles pathologiques», explique la thérapeute. Cauchemar, humeur négative, dépression... autant de handicaps provoqués par des traumatismes majeurs ou plus discrets: deuils, ruptures, bouleversement qui peuvent faire ruminer des années durant et diminuer la qualité de vie. L'EMDR a notamment aidé, entre autres, quelques victimes des attentats de novembre 2015.

En théorie, la technique vise à traiter ces informations problématiques qui restent bloquées suivant le même processus du corps qui se soigne naturellement.

L'EMDR, une technique contre le traumatisme

Eugénie Zara-Jouillat rappelle que c'est une thérapie en plusieurs phases, qui part du principe que «toutes les expériences de vie forment nos souvenirs. Quand elle est négative, l'expérience laisse une trace traumatique qui alimente un réseau de mémoire dans lequel d'autres souvenirs en lien sont associés.» Un «déclencheur» vous rappelle un élément traumatique du passé, ce qui vous ramène dans l'état subi à l'instant où il s'est produit. Pour des yeux extérieurs, l'individu peut faire preuve d'un «comportement disproportionné».

En l'occurrence, dans Grey's Anatomy, Jo est confrontée à sa mère biologique, qui l'a abandonnée cinq jours après sa naissance. Un simple geste défensif de cette dernière réactive le souvenir que le corps, lui, n'a jamais intégré, selon les termes de la théorie.

Cet épisode de télé est-il réaliste ? Eugénie Zara-Jouillat en atteste. Il est, en tout cas, rempli de détails authentiques. C'est le cas de la honte ressentie par Jo, «un sentiment fréquent, avec la peur, des enfances faites de négligences, commente la psychologue. Jo évoque sa honte, une faible estime d'elle-même. Sa thérapeute recherche à quel moment de sa vie ce sentiment est relié. Elle part à la recherche des situations non digérées qui ont laissé comme trace une telle dévalorisation d'elle-même. C'est tout à fait ce que nous [soignants] cherchons à découvrir avant de traiter ces situations».

Extrait de l'épisode «Breathe Again». | ABC

Dans l'épisode, la thérapeute de Jo recherche une scène perturbante qui reflète l'auto dépréciation de sa patiente. Le praticien EMDR doit «établir un plan de traitement». Il faut cibler les souvenirs en les questionnant pour les réactiver. C'est là qu'intervient cette barre mystérieuse.

L'appareil que l'on distingue dans cette séquence de thérapie diffuse une lumière qui va de gauche à droite. «Cette pratique remplace les mouvements de doigt du praticien et est associée à des pulsations alternées dans les mains.» C'est l'aspect le plus «visuel» et connu du procédé.

La deuxième étape de cette thérapie, qui en compte huit, est d'enseigner aux patient·es à se stabiliser émotionnellement. Les anglophones appellent ça le «grounding», dont le but est de retrouver le contrôle au cas où le besoin s'en fait sentir. En pleine crise, Jo est enfermée dans un caisson hyperbare. Elle enlève ses chaussures et demande à la docteure Bailey de la distraire immédiatement. Et ça marche!

Comment les choses se passeraient-elles si Jo était une patiente bien réelle? Sa thérapie «sera plus longue que dans le cas d'un trauma unique, mais tout aussi efficace à terme», commente Eugénie Zara-Jouillat. «Même si la psycho-éducation est un élément de la thérapie, l'idée en thérapie EMDR, et c'est un peu différent de ce qui est présenté dans la série, est de soutenir le processus spontané de guérison. Le praticien EMDR n'induit rien, il soutient le travail du patient en étant présent, bienveillant et sécurisant. Pour nous, la personne n'est jamais bloquée à jamais. Une fois qu'elle se libère du poids des souvenirs, les symptômes lâchent et elle gagne en estime d'elle-même, en autonomie et en qualité de vie.»

On ne saura jamais vraiment si Grey's Anatomy a juste pioché une technique un peu à la mode, mais on ne peut pas lui retirer qu'elle a fait ses devoirs. Le site Self a interviewé une des scénaristes de «Breathe Again», qui avait un passé intime avec l'EMDR.

En attendant, la série a aussi été une victime indirecte du coronavirus: l'actuelle saison 16 va s'arrêter net à l'épisode 21 sur 24, c'est tout ce qui avait été mis en boîte avant le confinement de l'équipe.

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