Médias / Culture

Quand Playboy publiait les plus grandes pages de la science-fiction américaine

Temps de lecture : 9 min

Connu pour ses playmates dénudées, le magazine a aussi révélé au grand public toute une génération d'écrivain·es de SF.

La deuxième partie de Farenheit 451 de Ray Bradbury, publiée dans le Playboy d'avril 1954. | Capture d'écran via Playboy
La deuxième partie de Farenheit 451 de Ray Bradbury, publiée dans le Playboy d'avril 1954. | Capture d'écran via Playboy

États-Unis, 1953: la guerre froide bat son plein et le maccarthysme fait des ravages dans une Amérique encore fébrile. Ray Bradbury vient de publier Fahrenheit 451, qui tend un miroir grimaçant au pays de la liberté et fait froncer les sourcils des moralistes.

Mais au même moment, une autre lecture coupable enflamme secrètement les cœurs de la jeunesse américaine: le jeune Hugh Hefner lance Playboy avec, en exclusivité, les premiers nus en couleur de Marilyn Monroe.

Il ne faudra pas plus de quelques mois pour que le roman de Bradbury, promis à une longue postérité, trouve sa place aux côtés des pin-up du magazine: entre mars et mai 1954, il est republié en trois feuilletons.

Un tel effeuillage est contraire aux habitudes de Playboy, mais il bénéficie d'une justification de taille: «Farenheit 451 deviendra, à notre avis, un classique de la science-fiction moderne. C'est plus que de la fantasy –c'est la prédiction effrayante d'un monde futur que nous sommes en train de créer MAINTENANT», préviennent les éditeurs.

Page de gauche, un modèle nu; page de droite, les aventures du pompier Montag. Ce sera le premier d'une longue série.

Marilyn Waltz, miss avril 1954, fait face à la suite du roman de Ray Bradbury. | Capture d'écran via Playboy

Science-fiction sur papier glacé

C'est que Hugh Hefner est aussi un amateur de science-fiction, encarté de longue date au club des lecteurs de Weird Tales, un magazine mythique qui publiait pour quelques cents le meilleur des histoires de fantasy, horreur et SF.

Avec Playboy, on passe du pulp au slick magazine: le papier glacé qui brille sous les yeux remplace la pâte à papier brunâtre qui râpe aux doigts, mais le texte reste inchangé. Le slick, c'est chic, et c'est la nouvelle formule plébiscitée par Hefner.

Lui qui vient de quitter son poste de rédacteur publicitaire à Esquire, un mensuel masculin un peu piquant, va proposer avec Playboy un sulfureux mélange entre culture populaire, sujets de fond, fictions et photos de charme, le tout enrobé d'une identité visuelle qui emprunte au très distingué New Yorker.

Playboy, ce sera un magazine qu'on lit autant qu'on le regarde –au moins en théorie. Si chaque numéro a sa miss Playboy du mois («playmate» vedette), il a aussi sa caution intello: des articles cradingues aux réflexions sophistiquées, on passe de sommets de misogynie à la prose acérée de James Baldwin ou de Malcolm X.

Surtout, c'est tout le gotha des écrivain·es de science-fiction de l'époque, déjà révélé·es ou en passe de l'être, qui s'invite dans les pages du magazine aux longues oreilles.

Ric-rac financièrement, Playboy doit d'abord se contenter de republier des fictions déjà parues. Mais le cul fait vendre et rapporte gloire et oseille: très vite, le magazine imprime des nouvelles inédites.

Défilent alors Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Ursula K. Le Guin, Philip K. Dick, Frederik Pohl, Frank Herbert, George Langelaan ou encore Stephen King. De la dystopie à la hard SF en passant par le space opera, le cyberpunk et le slipstream, tous les sous-genres de la science-fiction y passent.

A Meeting With Medusa d'Arthur C. Clarke, publié dans le Playboy de décembre 1971, a reçu l'année suivante le prix Nebula du meilleur roman court. | Capture d'écran Via Playboy

Du genre de niche au mainstream

Dès le début, Hefner a su s'entourer pour assurer le succès de la rubrique. C'est d'abord Ray Russell qui gère le filon: lui-même est auteur et publie quelques nouvelles d'horreur et de science-fiction.

À l'été 1963, il lance sur deux numéros un dossier spécial intitulé «1984 et au-delà» («1984 and Beyond»). En clin d'œil à George Orwell, Russell invite une douzaine d'auteurs de premier plan à discuter entre eux de l'avenir, autour de différents thèmes.

On y découvre ainsi Frederik Pohl évoquer très sérieusement la piste du sexe télépathique, tandis qu'Isaac Asimov s'inquiète de voir les robots rendre «obsolètes» une partie des êtres humains et qu'Arthur C. Clarke se demande comment dénationaliser l'espace dans la perspective de la conquête spatiale, histoire de prévenir tout monopole soviétique sur la Lune.


«1984 and Beyond», Playboy d'août 1963. | Stuart Bannocks via Flickr

En 1966, Ray Russell fait publier The Playboy Book of Science Fiction and Fantasy, une première anthologie désormais collector, qui s'ouvre avec La Mouche de George Langelaan, fierté de la rédaction qui publia la nouvelle en exclusivité dans son numéro de juin 1957, et devait se gargariser plus tard des adaptations cinématographiques successives de Kurt Neumann, David Cronenberg et consorts.

Playboy se félicite alors d'être, à sa manière, un pionnier dans l'édition de textes de science-fiction. L'une des ambitions du magazine est de rendre le genre vraiment mainstream, en le sortant des collections destinées aux initié·es pour le proposer au grand public. De fait, dans les années 1970, un étudiant américain sur quatre a déjà feuilleté Playboy.

«Playboy a offert [aux écrivains de science-fiction] une chance de développer leurs talents au-delà des limites relativement étroites des magazines courants du genre, avec leurs critères ésotériques et communautaires, et le genre de sélection trop technique à trois francs six sous qu'illustre très bien le fait que des mordus de science-fiction présomptueux aient méprisé les Chroniques martiennes parce que Ray Bradbury avait, de façon impardonnable, fait surgir les satellites naturels de Mars depuis de mauvais horizons», pouvait-on lire dans la préface de l'anthologie de 1968, signée par «les éditeurs de Playboy».

«L'histoire suggestive de Bradbury, Vacance, qui est publiée dans ce livre aurait probablement été refusée par les magazines spécialisés pour cause de “manque de science”», ajoutait Russell.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, cette liberté d'écriture façon Playboy reste fidèle aux fondamentaux. Elle est testostéronée à bloc et exalte un viril génie tout masculin, face auquel les femmes sont tout au plus des faire-valoir ou l'exception qui confirme la règle: «Le manque de tabous d'ordre sexuel ou autre dans Playboy est sans aucun doute dû au fait que celui-ci est édité par des hommes, pour des hommes, et pour cet estimable contingent de bonnes femmes (bénissez-les toutes) qui se soucient et sont curieuses de savoir ce qu'aiment leurs hommes. […] Peut-être que ce fort attrait pour la science-fiction qu'ont les hommes a quelque chose à voir avec le genre de réalité démontrable que l'intellect masculin exige.»

La collection de livres Playboy Science Fiction lancée en parallèle laisse peu de doutes sur le public visé: reprenant une esthétique pulp, elle arbore des couvertures très suggestives, indépendamment des intrigues.

Interrogée sur le sujet, la célèbre autrice de La Servante écarlate Margaret Atwood, qui devait publier une nouvelle dans Playboy, estime que l'«on peut dire que beaucoup de femmes écrivaines de science-fiction du XXe siècle se sont heurtées à l'opposition d'hommes écrivains de science-fiction, qui estimaient que la science-fiction était la chasse gardée des hommes. Je ne pense pas que cela se produise encore, à moins que si?». Et d'ajouter: «Voyez le Gamergate...», en référence à la campagne de harcèlement ayant ciblé plusieurs femmes dans le milieu du jeu vidéo en 2014.

Des guerres pubiques aux rivalités scientifiques

En dépit de –ou grâce à– son sexisme outrancier, Playboy s'imposera comme l'un des organes de presse américains les plus prestigieux pour publier des récits de fiction, tous genres confondus.

La revue n'est pas loin de faire du touche-touche avec le New Yorker en matière de respectabilité de ses plumes: Vladimir Nabokov, Joyce Carol Oates, Irwin Shaw, Nadine Gordimer et jusqu'à Roald Dahl y signent des textes, souvent illustrés avec talent –Art Paul, le directeur artistique à l'origine du célébrissime logo en forme de lapin, invitera notamment Salvador Dalí, Andy Warhol et Keith Haring.

Une façon de rendre le magazine plus acceptable, quand sur le restant des pages, Playboy est engagé dans ce que Hefner appellera doctement les «guerres pubiques» («pubic wars») –soit la rivalité entre les magazines à tendance érotique pour savoir qui ira le plus loin dans le dévoilement.


La couverture du Playboy de janvier 1986 réalisée par Andy Warhol. | Capture d'écran via Playboy

Pendant un temps, la concurrence est d'ailleurs rude. Bob Guccione, le fondateur du magazine britannique érotico-pornographique Penthouse, qui publiait de rares fictions jusque-là, décide en 1978 de lancer un nouveau mensuel aux États-Unis.

Baptisé Omni, le titre se présente comme un magazine à la fois chic et populaire de vulgarisation scientifique… et surtout de science-fiction. Dès le premier numéro, plus d'un million d'exemplaires à deux dollars pièce sont écoulés.

Le succès grandissant d'Omni fait de l'ombre à Playboy, qui voit ses grandes signatures être débauchées par les Britanniques –c'est le jeu, on va au plus offrant.

Son salut, Playboy le doit sans doute à Alice Kennedy Turner: l'ancienne assistante éditoriale du New York Post, férue de science-fiction, a rejoint la barque deux ans plus tôt et évite le naufrage.

Pendant deux décennies, Alice K. Turner maintient un standing littéraire de haute volée, là où beaucoup auraient lâché l'affaire. Elle parvient même à convaincre Ursula K. Le Guin de revenir à Playboy, vingt ans après sa première publication. À l'époque, l'autrice du Cycle de Terremer avait été contrainte à signer sa nouvelle Neuf vies de ses simples initiales «U. K. Le Guin» pour dissimuler son genre, afin de ne pas heurter la sensibilité des trop virils lecteurs.

Dans une interview donnée au Missouri Review en 1984, Turner rappelle les enjeux financiers qui persistent, en dépit de l'amour de l'art et de l'intégrité: «Pensez à ce que Playboy paye par rapport à, disons, Harper's [un mensuel généraliste américain très honorable, ndlr], et dites-moi quel écrivain en activité devant réellement subvenir à ses besoins va ergoter pour quelques nus?»

La nouvelle Nine Lives d'Ursula K. Le Guin, publiée dans le Playboy de novembre 1969, et nommée pour le prix Nebula. | Capture d'écran via Playboy

Margaret Atwood témoigne du même dilemme quand on la questionne sur la publication de sa nouvelle The Bog Man dans le Playboy de janvier 1991. «Le problème était le suivant: pendant des années et des années, Playboy a publié des auteurs de fiction de premier plan, mais qui étaient uniquement des hommes (et il les payait très bien), expose-t-elle. Les féministes s'étaient battues à ce sujet pendant des années: pourquoi les femmes devraient-elles être exclues de ce marché lucratif? Playboy pensait évidemment que les hommes ne liraient jamais des femmes! C'est alors qu'est arrivée une rédactrice en chef [Alice K. Turner] qui a fait un véritable effort pour inclure les femmes dans Playboy. Que faire? Tourner le dos à des décennies d'efforts et à une femme éditrice? Ou bien publier dans Playboy, en s'attirant les critiques des gens irréprochables? J'ai choisi cette dernière voie. Hélas, Playboy a fini par abandonner la publication de fictions. Mais voilà l'histoire» –reste que l'autrice n'en a pas parlé à ses proches.

Réputation «salope» à racheter

Si Alice K. Turner ne se faisait que peu d'illusions sur la fonction de cache-sexe jouée par la science-fiction dans le magazine, elle disposait tout de même d'une plateforme pour promouvoir des écrivain·es de qualité et la mit à profit.

Sur la fin de sa carrière, elle publiera notamment une grosse anthologie de référence, The Playboy Book of Science Fiction: Forty-Five Years of Tomorrows, qui rassemble vingt-cinq nouvelles de vingt-cinq plumes ayant fait date dans l'histoire de la rubrique science-fiction de Playboy.

Nous sommes alors en 1998, et le volume, cette fois-ci très sobre, signe à la fois les lettres de noblesse et la fin de l'aventure science-fiction de Playboy. Après le départ de Turner, les nouvelles se feront de plus en plus rares dans le magazine, jusqu'à tomber peu à peu dans l'oubli.

Rien de très surprenant finalement à ce que la science-fiction ait côtoyé les playmates. Genre mal-aimé de la critique littéraire, souvent considéré comme mineur, la SF est à la littérature dite «classique» ce que les magazines érotiques sont à la presse généraliste.

Dans In Other Worlds: SF and the Human Imagination, Margaret Atwood évoquait le côté un peu «salope» de la science-fiction: «Il est dommage qu'un seul terme –la science-fiction– ait servi à désigner tant de variantes, et il est aussi dommage que ce terme ait acquis une réputation douteuse, voire carrément salope. Il est vrai que la prolifération de la science-fiction dans les années 1920 et 1930 a donné naissance à de nombreux space operas à base de monstres-couverts-d'yeux-d'insectes, suivis de films et d'émissions de télévision qui ont largement puisé dans ce creuset nauséabond... Entre des mains brillantes cependant, la forme peut être brillante.»

Cette image d'une littérature bizarroïde réservée à des geeks, Playboy a lui-même contribué à la construire, pour mieux tirer son épingle du jeu. Pour cela, il suffisait d'opposer le mythe d'une science-fiction technique et élitiste à une science-fiction à la fois accessible et élaborée. Ce devait être celle de Playboy: sexy et smart. En réalité, seul le revêtement papier avait changé.

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