Société

Comment les survivalistes vivent la crise du Covid-19

Temps de lecture : 5 min

La pandémie, les «preppers» l'avaient vue venir depuis des années. Tout était prêt, en théorie. Mais que se passe-t-il quand la fiction devient réalité?

Dans l'abri d'un groupe de survivalistes de Virginie-Occidentale, aux États-Unis, le 13 mars 2020. | Nicholas Kamm / AFP
Dans l'abri d'un groupe de survivalistes de Virginie-Occidentale, aux États-Unis, le 13 mars 2020. | Nicholas Kamm / AFP

Joshua* est un mec prêt. Depuis des années, il bassine tous ses amis avec ses histoires de fin du monde, ses allusions catastrophistes et autres délires prophétiques.

Dans sa petite maison de l'ouest de la France, il a accumulé depuis des plombes six mois de denrées impérissables, au cas où le monde viendrait brutalement à changer. En attendant le pire, Monsieur a pris l'habitude de manger bio, de faire ses trajets à vélo. Une vie de famille tranquille, vélo, boulot, bio, dodo.

Puis la pandémie est arrivée. Mais ce n'était pas la fin du monde que Joshua avait anticipée: pas de morts-vivants, pas de guérillas… Alors quand le confinement a été annoncé, Joshua a continué de vivre comme si de rien n'était. Les enfants ont été retirés de l'école, mais c'est Madame qui s'est collée aux leçons à la maison.

Plan blanc perso

Joshua a continué, vélo, boulot, bio, dodo, jusqu'à ce que tout le monde s'y mette, que des amis moins survivalistes lui volent dans les plumes et que le patron ne lui impose de remplir ses tableaux Excel depuis son salon.

Il faut croire que Joshua est un prepper en carton et qu'il n'a pas regardé les vidéos du YouTubeur Citoyen prévoyant, qui a pourtant 110.000 abonné·es au compteur et en gagne chaque jour.

Le papa de 39 ans est un survivaliste depuis bien longtemps. Anciennement agent de la RATP, il a troqué son appartement en ville contre une maison dans la campagne, sous le soleil de la PACA.

Dans ses vidéos, Citoyen prévoyant apprend aux autres à réaliser des conserves en lacto-fermentation, à gérer leurs stocks de denrées sans faire de pertes, en somme à se tenir prêt·e à pouvoir gérer toutes les éventualités.

Quand les premières informations sont arrivées de Chine, l'homme a appliqué son propre plan blanc et s'est auto-confiné depuis le 1er mars, sans aucun contact avec l'extérieur.

«Quand ils disaient que c'était une simple grippe, je savais que c'était faux, assure-t-il. Directement, les gens m'ont traité de parano quand j'ai dit qu'il fallait commencer à prendre ses précautions. Aujourd'hui, ma tante est hospitalisée à cause du Covid-19.»

Bunkers et boîtes de conserve

On les appelle survivalistes, preppers, collapsologues; discrètes et difficiles à quantifier avec précision, ces personnes seraient des dizaines de milliers à travers le monde à se tenir parées à combattre tous les périls collectifs: catastrophes naturelles, hiver nucléaire, guerres civiles… ou pandémies.

Elles nourrissent des craintes glanées dans l'histoire plus ou moins récente –la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, l'ouragan Katrina–, mais aussi dans la fiction, qui utilise à tire-larigot et avec succès le motif d'Armageddon. En témoignent les best-sellers La Route ou Silo, les blockbusters Le Jour d'après, Contagion ou World War Z et la série à succès The Walking Dead.

Pour beaucoup, «survivaliste» est synonyme de bunker rempli de boîtes de conserve et d'armes à feu. Une image héritée des premièr·es survivalistes mainstream de l'après-guerre froide aux États-Unis –une époque où, risque d'attaques nucléaires oblige, les citoyen·nes étaient encouragé·es à préparer un stock de survie et à bâtir des abris en béton armé dans leur jardin.

Contre toute attente, ce type de consommateurs et consommatrices de l'apocalypse existent encore. Ron Hubbard en a bien conscience: ce sont ses client·es.

Ce Texan a fondé en 2001 la société Atlas Survival Shelters, qui vend chaque année des centaines d'abris résistant à toute catastrophe, du module de 3m2 au penthouse de 130 m2. Le magnat du bunker, qui porte fièrement la casquette «Make America Great Again», est fort d'une communauté de plus de 215.000 abonné·es sur YouTube.

Sa clientèle, qu'il estime plutôt riche, éduquée et conservatrice, vise le très court terme (les incendies et les tornades) ou au contraire le long terme (la crise économique et la guerre civile).

Le Covid-19? «Ce n'est pas le Big One, assure Ron Hubbard. Aucun de mes clients n'a gagné son abri pour l'instant, le virus n'est pas dans l'air. Si j'ai de nouvelles demandes, c'est pour préparer l'après: le désastre économique, les guerres qui pourraient arriver.»

«Ils avaient raison»

Est-ce que ces personnes ne se réfugient pas dans leur bunkers parce que la réalité n'est pas à la hauteur de la fiction? On peut le penser.

À mesure que le coronavirus prenait de plus en plus de place dans l'actualité, de nombreuses fake news ont circulé. Plusieurs concernaient des ruptures de stock en papier toilette, d'autres étaient plus étranges: des victimes du virus se réveilleraient d'entre les morts pour attaquer les vivants.

Si ces fausses informations ont fonctionné, c'est parce que dans le fond, notre mémoire collective a assimilé certains scénarios qui nous font voir des zombies là où ils n'existent pas –mais qui nous empêchent également de voir le danger là où il est vraiment: dans les supermarchés, les poignées de main ou les parties de cartes.

«Nous ne sommes pas faits pour gérer collectivement l'imprévu. Les survivalistes à leur échelle individuelle fonctionnent autrement.»
Bertrand Vidal, sociologue et spécialiste du survivalisme

«Aujourd'hui, nous nous rendons compte que nous sommes dans le même bateau que les survivalistes, sauf qu'eux ont anticipé tous les scénarios. Quand on dit “quarantaine”, nous avons très peu de références ou d'expériences collectives, mais nous avons The Walking Dead… Voilà pourquoi la fake news, la rumeur, fonctionne très bien dans ce contexte. Notre base de connaissances et nos projections sur la pandémie sont basées sur ça.»

Sociologue de l'imaginaire et auteur de Survivalisme - Êtes-vous prêts pour la fin du monde?, Bertrand Vidal ne s'ennuie pas en quarantaine. Le professeur à l'université Paul-Valéry-Montpellier est très demandé en ce moment: à croire que son sujet d'études n'est pas aussi farfelu qu'attendu.

«Notre société fonctionne sur une fiction que les choses vont fonctionner: si je colle un petit papier sur une enveloppe et que je la mets dans une boîte jaune, ça parviendra à mon copain. C'est comme cela qu'on vit paisiblement, dans une société protégée. Nous ne sommes pas faits pour gérer collectivement l'imprévu. Les survivalistes à leur échelle individuelle fonctionnent autrement, et ils ont eu raison», souligne-t-il.

Le Covid-19 signerait-il la fin des préjugés sur les survivalistes? Ramassé dans sa maison avec son épouse et ses huits enfants, Ludovic Valiente voit dans la pandémie actuelle une terrible épreuve, mais aussi cette confirmation qu'il ne faisait pas erreur. Lui n'a pas couru s'exposer au virus en supermarché: «J'ai de quoi vivre plusieurs années en autarcie pour dix.»

Depuis deux ans, il gère une communauté de survivalistes, la Prepper Family, et anime des stages tout au long de l'année pour apprendre à survivre en ville ou dans la nature, mais aussi pour faire l'école dans la forêt.

«Tout le monde se réveille un peu tard, oui, mais passé cela, il y a fort à parier que les gens vivront différemment. Mes demandes d'inscriptions pour juillet ont explosé», se réjouit-il.

* Le prénom a été changé.

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