Santé / Société

«Mon psy s'est laissé emporter par son désir de domination»

Temps de lecture : 6 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Julia, qui a vécu une relation d'emprise avec son psychologue.

«On aurait dit qu'il éprouvait un certain plaisir à me voir engluée dans la honte et la gêne.» | Brian Moore via Flickr
«On aurait dit qu'il éprouvait un certain plaisir à me voir engluée dans la honte et la gêne.» | Brian Moore via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

J'ai vécu une relation d'emprise avec mon psy.

Truc improbable, je sais. On pourrait penser qu'un professionnel aurait autre chose à faire que de soigner son ego auprès de ses patients.

C'est un jeune mec de mon âge (la trentaine) qui travaille dans un CNP [centre neuro-psychiatrique, ndlr].

Au début, ça se passait bien. J'avais fait un énorme transfert sur lui, tout comme si j'en étais amoureuse. Je pensais avoir enfin affaire à un homme doté d'une réelle humanité. Même si certains signes avant-coureurs me perturbaient déjà, j'étais incapable de les décoder.

Au bout de deux mois de thérapie, j'ai commencé à participer à un groupe de parole mensuel qu'il animait tout seul. Dans ce cadre, il a semblé ne pas supporter que je puisse gentiment remettre en cause l'un de ses propos. Il s'est vexé et a alors changé brusquement d'attitude avec moi, devenant glacial et excluant. J'en ai souffert mais j'ai commencé par me remettre en question. Je me suis dit que le transfert amoureux que je vivais était trop important et ai décidé de le lui avouer, afin qu'il puisse m'aider à redescendre sur terre.

Lorsque je lui en ai parlé, il a eu une réaction étonnante: il a dit ce qu'il était censé dire, mais en même temps, il rayonnait de satisfaction. Il donnait l'impression de triompher, sans doute parce qu'il se sentait en position de pouvoir. On aurait dit qu'il éprouvait un certain plaisir à me voir engluée dans la honte et la gêne. Il en a même profité pour m'asséner des idées assez peu féministes.

Sur le moment, j'étais trop mortifiée pour réagir sur ce dernier point, mais entre deux séances j'ai eu le temps d'y réfléchir et je suis revenue là-dessus. Il a alors admis avoir tenu des propos «idiots» selon ses termes. J'ai cependant bien vu que ça lui en coûtait énormément.

À partir de là, la thérapie a dégénéré.

Chaque fois que, bien malgré moi, j'ai pu érafler son narcissisme, il perdait sa bienveillance pour se montrer subtilement méprisant, ironique à tout bout de champ, me tenant un discours à double tranchant. Il a cherché à m'écraser et non plus à m'aider. Pour ma part, je suis restée trois longs mois dans une confusion totale. J'avais une telle demande d'amour, d'attention à son égard, je l'avais tellement mis sur un piédestal que je ne parvenais tout simplement pas à regarder la réalité en face. Je sentais bien tout de même que j'étais dans une situation trouble, et j'allais très mal.

J'ai fini par me faire confiance et lui dire ce que je ressentais, mais en restant enfermée dans ce personnage de petite fille qui attend désespérément respect et affection.

Contre toute attente, il a de nouveau accepté mes critiques. Il m'a dit qu'effectivement, il ne fallait pas que la relation thérapeutique devienne une relation de domination, et qu'il ferait plus attention à l'avenir. Il m'a même fait remarquer que j'avais été capable de me défendre de lui. Mais pour lui, tout cela «faisait partie du travail». Cette phrase me posait question mais j'ai tout de même décidé de lui faire confiance à nouveau. Pendant quelques semaines, il a retrouvé sa bienveillance. Je me suis alors détendue.

Puis, après un énième groupe de parole, où j'ai vu à nouveau la haine passer sur son visage lorsque j'osais contester une seconde son hégémonie, il a recommencé. J'ai passé une semaine au lit, en proie à une dépression atroce. Comment pouvait-il me faire ça, alors qu'il savait combien j'étais fragile? Comment pouvait-il faire ça à l'une de ses patientes? J'étais pourtant toujours amoureuse de lui. Je me suis sentie détruite.

Je suis retournée le voir pour le confronter en me mettant à son niveau, d'égal à égal. Je lui ai dit combien son attitude me semblait inacceptable, c'est-à-dire ni morale, ni éthique. Cette fois-ci il a tout nié en bloc, se montrant désagréable et méprisant. Tentant de me manipuler, il a essayé de rejeter le problème sur moi, de me faire croire que je délirais. Je lui ai répondu que dans ces conditions, je préférais privilégier mon ressenti et mettre fin au travail thérapeutique avec lui. Je suis alors partie.

Le seul moment de notre échange où je l'ai vu se sentir mal, devenir tout blanc, c'est lorsqu'il s'est demandé ce que je pourrais bien aller raconter à ses collègues.

Et voilà. Je suis totalement traumatisée par cette histoire. J'ai, encore une fois, rencontré la violence psychologique dans un endroit où il est a priori improbable de la trouver.

Mais je dois bien me rendre à l'évidence, dans la vie, aucune relation n'est obligatoirement safe. Même ceux qui sont censés vouloir vous aider se laissent emporter par leur désir de domination.

Mon problème, c'est que depuis, je ne parviens pas à me libérer de la pensée de cet homme. J'y pense constamment, oscillant entre la rage et le désespoir, et ça me tue. Le CNP m'a proposé un suivi avec une autre professionnelle, mais j'ai peur à l'idée d'y retourner. Peur de ressentir trop d'angoisse. De le recroiser. Je m'inquiète aussi pour ses autres patients... Un psy capable de ce type de comportement peut vraiment être destructeur pour des personnes fragiles.

Je ne sais pas quoi faire. Est-ce que tu penses que je dois raconter ce que j'ai vécu au CNP?

Je ne peux pas rester sans rien dire... Mais je crains de ne pas être crédible. Je n'ai aucune preuve. Et puis, c'est moi la malade mentale. Lui, c'est le professionnel.

Julia

Chère Julia,

Je suis convaincue que vous devez témoigner de ce que vous avez vécu. Pour qu'il subsiste une preuve de ces maltraitances, écrivez une lettre que vous enverrez à la direction du centre et gardez-en un exemplaire. Racontez votre histoire et ce que vous avez ressenti ainsi que les conséquences que ça a aujourd'hui. Si le CNP choisit de ne pas sanctionner ce psychologue maintenant, cette plainte s'ajoutera peut-être à une prochaine et finira par avoir plus de poids. Pour vous et pour les personnes qui seront en contact avec cette personne et peut-être fragilisées par elle, vous devez essayer de laisser une trace de cette histoire.

Vous avez l'impression que vous ne serez pas entendue et que votre voix n'est pas crédible mais ce genre d'abus est en réalité reconnu par la profession. Même s'il règne un tabou sur ce sujet, il n'est pas totalement passé sous silence. Et la profession même est soumise à un code de déontologie partagé sur le site de son syndicat.

En second lieu, vous ne devez pas rester seule avec le traumatisme de cette rencontre à gérer et les besoins que vous pouvez avoir en soutien psychologique. Expliquer la situation au CNP permettrait d'organiser avec eux le fait que nous devez pas croiser cette personne dans les locaux. Mais vous avez le droit à un ou une nouvelle psychologue. Cette histoire ne doit en aucun cas vous faire plonger. Vous savez que vous êtes une victime ici.

Si retourner au CNP vous paraît au-dessus de vos forces, contactez-les pour demander dans quel autre endroit, proche de chez vous, vous pourriez avoir la même aide et dans les mêmes conditions financières. Un ou une psychologue du centre pourrait même avoir un cabinet de ville où vous pourriez être traitée.

Ce que vous avez vécu n'est pas une fatalité. Oui, vous avez raison, il existe même chez les soignant·es des personnalités toxiques qui profitent de leur pouvoir. Mais elles sont, heureusement, minoritaires. Vous avez été victime d'un coup du sort cruel, qui vous a mis sur la route de ce psychologue qui ne mérite pas son titre. Et vous avez eu raison d'écouter votre ressenti. Si vous vous sentiez mal, vous aviez raison de vouloir vous protéger.

Vous avez cru en vous. C'est ce que vous devez retenir de cette histoire. Vous avez eu la force et le courage d'avoir confiance en vous et en vos sentiments. De ça, vous pouvez être fière. Maintenant, il va falloir apprendre à avoir confiance en l'autre à nouveau. Et pour ça, il va falloir s'y confronter. Pas à cet autre toxique mais à un ou une autre psychologue qui vous accompagnera sur le bon chemin. Si vous avez eu tant de force jusque-là, je ne doute pas que vous y arriverez.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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