Société

«Je n'envisage le sexe que comme une obligation pour le rendre heureux»

Temps de lecture : 7 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Lucie, dont le partenaire de vie a de gigantesques besoins sexuels qui lui pourrissent la vie.

«Ce problème de rapports sexuels prend toute la place et m'étouffe.» | mark sebastian via Flickr
«Ce problème de rapports sexuels prend toute la place et m'étouffe.» | mark sebastian via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

J'ai 30 ans et je suis en couple depuis bientôt cinq ans.

Mon conjoint est l'homme dont je n'osais même pas rêver.

Nous sommes très liés, très attachés l'un à l'autre, notre relation est riche, complice, solide. Il m'a permis de trouver une stabilité émotionnelle et affective après dix années très difficiles. Nous nous faisons grandir, son amour me donne le courage de franchir de nouvelles barrières, de m'aventurer là où avant je n'en avais pas le courage. À ses côtés, je me sens soutenue et très libre. Dans son regard je me sens belle, exceptionnelle et désirable.

Nous avons parfois des conflits, des incompréhensions mais nous en sortons toujours par le haut, par la discussion avec l'impression que nous sommes capables de surmonter toutes les difficultés.

Bref, nous sommes amoureux et cet amour grandit un peu chaque jour. Depuis un an nous rêvons d'un enfant, et je sais pertinemment qu'il sera un père absolument merveilleux.

Pourtant, aujourd'hui je doute car un problème revient à chaque instant dans notre relation: la sexualité. Lors de notre première année ensemble, nous avons vécu comme beaucoup de couples des ébats torrides et très fréquents. J'ai découvert durant cette période des plaisirs incroyables. Puis, quelques mois après que nous nous sommes installés ensemble, j'ai commencé à me sentir totalement détachée de mon corps lors de nos rapports, comme si je les observais de l'extérieur mais sans rien ressentir, sans me sentir concernée par ce qui m'arrivait.

J'ai commencé à me sentir importunée par ses demandes que je trouvais toujours très centrées sur lui (son sexe, son plaisir) comme si je devais sans cesse répondre à ses envies. Et plus j'étais attentive à sa manière d'envisager nos rapports sexuels sur le mode «j'ai une envie, peux-tu y répondre?», plus je me suis détachée de mes sensations jusqu'à ne strictement plus rien ressentir sauf une colère sourde qui montait en moi et me donnait des envies de tout envoyer balader.

Au début je me suis forcée, en pensant que tout rentrerait dans l'ordre, jusqu'à éprouver de la douleur ou du dégoût pour le sexe lors de nos rapports. Ensuite j'ai essayé de lui parler, d'abord avec des pincettes, puis de manière plus cash. Il m'écoutait mais à peine quelques heures après le naturel revenait au galop... Il faut dire que mon conjoint a une libido extraordinaire. J'ai eu beaucoup de partenaires avant lui, et jamais je n'ai rencontré quelqu'un ayant des besoins aussi fréquents. Si ça ne tenait qu'à lui, nous ferions l'amour cinq fois par jour, tous les jours, sans exception.

Il me réveille parfois la nuit dans des crises de somnambulisme où il me fait des demandes sexuelles. Parfois, son désir le réveille et il me colle et me touche, ce qui réduit à néant ma possibilité de me reposer et m'irrite au plus haut point, jusqu'à me faire fondre en larmes ou me sentir envahie par un sentiment de désespoir. Pour cette raison, nous ne dormons pas souvent ensemble car plus nous sommes proches, plus son désir est présent.

Petit à petit, nos rapports se sont espacés jusqu'à leur absence totale ou presque. Je parle de rapports avec pénétration, car après une période de grand froid sexuel nous avons repris des relations sans pénétration. Mais cela reste à 99% axé sur son plaisir (fellation, masturbation...). Il faut dire que mon désir à moi est comme étouffé en sa présence. C'est comme si ses grands besoins avaient petit à petit pris le dessus sur mes envies. À l'heure actuelle, je n'envisage le sexe quasiment que comme une obligation pour le rendre heureux, pour ne pas le faire souffrir.

De mon côté, je n'arrive pas à me défaire d'un sentiment de culpabilité. Je sais que le sexe n'est pas une chose due à son conjoint. Il n'empêche que notre absence de rapport le fait souffrir et je me sens responsable. Au fond de moi, je sens que ce n'est pas la culpabilité qui fera revenir mon désir, bien au contraire. J'ai déjà abordé l'idée qu'il puisse avoir des partenaires sexuelles autres que moi pour répondre à cette envie si forte (l'idée me brise le cœur mais j'ai conscience que si lui ne peut pas me forcer à avoir des rapports, moi je ne peux pas lui imposer de faire une croix sur sa sexualité). Il n'a pas semblé vraiment intéressé: je semble être le sujet de toute son attention ou presque.

Aujourd'hui, cette situation me pèse comme un énorme poids sur le cœur.

J'ai vu une psy spécialisée dans ce genre de problèmes l'année dernière, je n'ai pas trouvé que cela m'ait beaucoup aidée. Surtout, je me suis retrouvée à supporter toute seule les frais d'un suivi que je n'ai donc pas pu tenir sur la durée. J'ai été victime, avant notre rencontre, d'une agression sexuelle qui m'a énormément blessée. J'en suis restée très choquée plusieurs mois après, mais je n'ai aucune idée de l'impact réel que peut avoir cet événement sur ma sexualité actuelle. Parfois, j'ai l'impression de tenir une piste mais je ne trouve jamais de réponse à mes questions. Il me semble que même sans cette agression, notre sexualité en serait au même point, tant son insistance et ses demandes permanentes m'oppressent.

Je ne sais plus quoi faire: l'idée d'une séparation me semble invraisemblable tant sur tous les autres aspects de notre vie, notre relation me comble et le comble (je ne dis pas ça pour me rassurer). La tendresse est là, le partage, l'envie d'être ensemble, le respect l'un envers l'autre, la compréhension, les envies communes, bref, tout ce que j'attends d'une relation. Mais parfois, comme ce soir, ce problème de rapports sexuels prend toute la place et m'étouffe.

Je sais qu'un coup de baguette magique ne fera pas revenir ma libido mais j'aimerais entrevoir une issue de secours.

Lucie

Chère Lucie,

Il me semble que c'est un problème où vous devriez chacun faire votre part du chemin. Vous n'êtes pas la source d'un problème dans votre sexualité partagée. Vous avez tous les deux un problème de communication qui provoque un problème dans votre sexualité à deux. C'est une nuance importante. Le problème ne réside pas toujours dans le «non» mais parfois dans le pourquoi ce «non» doit être exprimé.

Vous avez tous les deux besoin d'accepter que ce qui vous fait souffrir actuellement doit être résolu en deux temps: d'abord chacun de son côté avec un ou une professionnelle et ensuite ensemble lors d'une thérapie partagée. Je vous rassure, ces processus n'ont pas besoin d'être longs. Et c'est tout à fait naturel de ne pas avoir été convaincue par la première thérapeute que vous avez vue. En réalité, tous et toutes ont des approches différentes et vous devez trouver quelqu'un qui vous convienne avant de vous engager dans plusieurs séances.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la séance de rencontre est parfois gratuite ou moins chère que les suivantes. Si c'est une question de moyens financiers, sachez aussi que les thérapeutes acceptent la négociation et entendent souvent cet argument pour baisser leurs tarifs en fonction du budget de la personne à traiter.

Je ne peux pas vous répondre sans aborder un point qui me chiffonne quelque peu. Je ne me suis jamais cachée d'être féministe et les féministes tentent de déconstruire l'idée de «besoins sexuels» masculins, des besoins sexuels qu'on veut plus forts que ceux des femmes. Personnellement, je crois qu'on peut avoir besoin de sexe pour une infinité de raisons. Cela peut être une façon d'exprimer son amour, cela peut être un moyen de communiquer, cela peut être une façon d'évacuer son stress, sa colère, son ennui aussi. Mais je ne suis pas sûre qu'il soit sain de se réveiller la nuit de façon régulière avec une urgence à avoir du sexe. Je ne crois pas qu'il soit impossible de se contrôler au point de devoir dormir dans une autre pièce que sa partenaire. Il me semble que votre compagnon a vraiment besoin de discuter de son besoin de sexe avec un ou une thérapeute.

Parce que si l'envie est parfois pressante, je crois qu'on peut tous et toutes contrôler nos pulsions. Je crois qu'on sait s'arrêter ou comprendre quand ce n'est pas le moment pour la personne avec qui on souhaite partager du sexe. C'est normal et sain, quand on n'a pas le même rythme sexuel, de partager tout de même son désir avec sa ou son partenaire mais ça ne l'est pas de l'imposer. Vous empêcher de dormir est inacceptable, vous imposer la distance aussi. Et dans un sens, c'est son désir qui vous oblige à vous poser des questions.

Quelque chose me paraît déséquilibré ici et mérite d'être considéré au-delà de la sphère sexuelle. Si votre partenaire ne respecte pas votre temps de cicatrisation, est-il tant que ça à l'écoute de vos besoins? Si votre partenaire vous impose des relations sexuelles axées sur son plaisir à lui, est-ce qu'il se soucie vraiment de votre bien-être? C'est pour ça que je vous conseille de voir un thérapeute ensemble après un temps à démêler chacun de votre côté vos envies et vos désirs.

Cette sexualité qui prend toute la place peut bien vite étouffer tout ce qui fonctionne bien entre vous. Et vous effacer vous aussi, petit à petit. Prenez ce temps et donnez-vous les moyens de faire repartir votre sexualité partagée sur de bonnes bases. Vous méritez bien sûr d'être beaucoup plus que l'objet de son gigantesque désir.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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