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Les nouveaux mystères du tabac

Jean-Yves Nau, mis à jour le 22.03.2010 à 16 h 33

Une étude relance la polémique sur les causes de la dépendance tabagique et l'efficacité des substituts à la nicotine.

Vous fumez et vous ne pouvez plus vous passer de cigarettes? Vous connaissez donc mieux que personne l'insupportable sensation matinale de manque, la satisfaction ressentie dès la première inhalation et, peut-être, la honte de ne pouvoir rompre votre enchaînement nicotinique.

Pour autant vous ne savez rien, ou presque, de la cascade des évènements moléculaires que déclenche toute nouvelle consommation de tabac; évènements qui s'installent au fil des années et qui s'opposent à toute tentative de sevrage. Rassurez-vous (ou pas): les spécialistes de tabacologie n'en savent guère plus que vous. En dépit de l'ampleur considérable des conséquences sanitaires de la consommation de tabac, on est loin d'avoir décrypté tous les éléments qui conduisent à cette dépendance. Et plusieurs résultats récents établissent que les principales théories (centrées sur la nicotine) jusqu'ici élaborées pour comprendre ce qui se passe chez les fumeurs ne reflètent pas pleinement la réalité biologique. Ce qui ne va pas sans susciter quelques solides et violentes polémiques.

Le dernier travail en date vient d'être publié aux Etats-Unis dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) des Etats-Unis. Il a été mené par un groupe de chercheurs dirigés par Pradeep K. Garg (Wake Forest University Baptist Medical Center, Winston-Salem). Ces chercheurs ont entrepris de mesurer la circulation sanguine de nicotine au sein du cerveau de fumeurs et de comparer les résultats obtenus chez des fumeurs dépendants et chez d'autres qui ne l'étaient pas.

Ce travail était très attendu dans la communauté scientifique spécialisée. Il s'agissait en effet, grâce aux techniques sophistiquées de l'imagerie cérébrale, de vérifier la justesse des théories les plus courantes cherchant à expliquer la dépendance des fumeurs à la nicotine. Ces théories postulent que cette dépendance est étroitement associée à une accumulation rapide de la nicotine dans le cerveau après inhalation de la fumée du tabac ainsi qu'à l'existence de «pics» de nicotine suivant chaque bouffée.

«Or la  publication de nos collègues américains ne confirme nullement ces hypothèses, explique le Pr Jean-Pol Tassin, directeur de recherches à l'Inserm et spécialiste de neuropharmacologie. Au vu de ces résultats ces variations brutales de nicotine n'existent pas dans le cerveau des fumeurs. Il apparaît bien au contraire que  les taux de nicotine augmentent régulièrement au fur et à mesure des inhalations de fumée. Qui plus est, l'accumulation de nicotine semble plus lente dans le cerveau des fumeurs dépendants comparés à ceux qui ne le sont pas. Ce phénomène tient vraisemblablement au fait  que la nicotine est moins bien évacuée dans les poumons des fumeurs dépendants. Les auteurs de ce travail  estiment d'ailleurs que ce serait là une raison qui pousserait les fumeurs dépendants à inhaler de plus grandes quantités de fumée à chaque bouffée.»

Pour ce spécialiste français de la neuropharmacologie de l'addiction ces résultats sont doublement intéressants. D'abord parce qu'ils montrent  -point essentiel- que ce n'est pas le fait que le tabac soit fumé qui explique ses caractéristiques addictives. Ensuite parce qu'ils confirment une donnée majeure des difficultés rencontrées lors des tentatives de sevrage. «Ce n'est pas parce que les chewing-gums ou les patchs à la nicotine ne sont pas donnés sous forme inhalée qu'ils sont si peu actifs, souligne le Pr Tassin. Cette dernière hypothèse est régulièrement présentée par ceux qui tentent d'expliquer que c'est la nicotine seule qui est responsable de tout et que les substituts sont ce que l'on peut faire de mieux en attendant des méthodes permettant d'inhaler la nicotine... »

Il s'agit là d'une question à fort potentiel polémique qui oppose radicalement certains spécialistes de neuropharmacologie (qui estiment que la nicotine ne peut véritablement aider au sevrage des fumeurs) aux praticiens de la lutte contre le tabac qui prescrivent des substituts à la nicotine pour, précisément, obtenir ce sevrage. Tout a commencé il y a quatre ans quand une équipe française de biologistes  dirigée par Jean-Pol Tassin et Jacques Glowinski (Unité 114 de l'Inserm, Collège de France), annonçait dans les colonnes des PNAS avoir franchi une étape majeure dans la compréhension des bases moléculaires et neurologiques du phénomène de l'addiction.

Cette équipe démontrait, schématiquement, que le phénomène de l'addiction implique la participation de trois (en non d'une seule comme on le pensait jusqu'alors) molécules participant et modulant la transmission des informations de neurone à neurones (ou «neuromodulateurs»). Outre la dopamine (bien connue pour être directement impliquée dans les mécanismes de dépendance aux opiacés et aux psychostimulants)  il fallait le concours de la noradrénaline et de la sérotonine, les trois molécules agissant comme les roues d'un engrenage déréglé, la dépendance s'installant lorsque chaque roue se met à tourner sans contrainte. L'intensité du plaisir, au moment de la prise de la drogue, résulte alors de la sensation fugace du rétablissement d'un fonctionnement harmonieux du système. Lorsque l'effet disparaît, le mécanisme se dérègle à nouveau, ce qui engendre des souffrances qui poussent à de nouvelles prises.

Poursuivant ses travaux le Pr Jean-Pol Tassin et son équipe déclenchait une vive polémique en annonçant dans le Journal of Neuroscience pourquoi les utilisateurs de patchs et de chewing-gums à la nicotine recommencent à fumer dans plus de 80% des cas. Ils expliquaient en substance que la nicotine seule n'agit pas au niveau cérébral comme peuvent le faire la cocaïne, les amphétamines, la morphine ou l'alcool. Pour obtenir le phénomène de découplage caractéristique de la dépendance il faut que la nicotine soit associée à d'autres substances présentes dans le tabac (comme les inhibiteurs des monoamines oxydases ou IMAO). Conclusion: n'étant pas à elle seule responsable de l'addiction, la nicotine ne peut donc être efficace comme produit de substitution au tabac.

«Ainsi, chez les candidats à l'arrêt du tabac, les chewing-gums et les patchs sont efficaces au début du traitement, tant que les effets des IMAO persistent, résumait alors le Pr Tassin. Mais au bout de quelques semaines de sevrage, l'absence de tabac (et donc d'IMAO)  la nicotine seule n'est plus un produit de substitution.» Cette découverte a ouvert de nouvelles pistes dans la stratégie dans la thérapie du sevrage.

Elle a aussi suscité l'ire des responsables de la Société Française de Tabacologie et de l'Alliance contre le Tabac qui n'ont pas supporté que l'on puisse remettre en cause l'efficacité clinique des substituts nicotiniques; une efficacité établie selon eux «par des preuves scientifiques accumulées depuis 20 ans»  et confirmée par l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (Afssaps).  La tolérance clinique de ces traitements est excellente. Leur utilisation augmente le taux de la réussite du sevrage d'environ 60% par rapport au placebo quand ils sont pris en monothérapie à doses fixes (...). Les tabacologues et les responsables du contrôle du tabac encouragent vivement la recherche animale et clinique pouvant faire avancer les connaissances dans la compréhension et le traitement de la dépendance au tabac. Toutefois, pour la pratique clinique, il est évident que les résultats de centaines d'études validées donnant une certitude d'efficacité chez l'homme ont plus de poids que des hypothèses construites à partir de données expérimentales obtenues chez la souris. Et, in cauda venenum, ils ajoutaient: «La mise en cause du rôle de la nicotine dans la dépendance au tabac coïncide avec les intérêts de l'industrie du tabac qui a longtemps nié dans sa communication externe, que l'addiction à la nicotine était la cause principale du maintien de la consommation et du marché du tabac alors que ses documents internes prouvent qu'elle en avait pleinement conscience.»

En d'autres termes s'interroger et remettre en question, sur des bases expérimentales, le rôle central de la nicotine dans l'assuétude à la cigarette consisterait, ni plus ni moins, à rouler pour les multinationales du tabac.

Jean-Yves Nau

Image de Une: Une japonaise fumant une cigarette Yuriko Nakao / Reuters

 


Jean-Yves Nau
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Journaliste
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