Culture

Confinement, jour 7

Temps de lecture : 6 min

En ce septième jour, nous avons contemplé les livres non lus de notre bibliothèque. Notre tsundoku à la française est un miroir à la fois familier et cruel.

Les livres non lus composent parfois un tsundoku. Ils révèlent surtout nos faiblesses et arrangements avec la lecture. | Jean-Marc Proust
Les livres non lus composent parfois un tsundoku. Ils révèlent surtout nos faiblesses et arrangements avec la lecture. | Jean-Marc Proust

Qu'ont en commun l'autobiographie de Sim, le Journal d'une Parisienne de Françoise Giroud, les Pensées et souvenirs de Bismarck, Allez les Verts!, préface de Michel Drucker, Lord of the Flies de William Golding, L'impasse de Lionel Jospin, Le Quart Livre de Rabelais? Rien, ou presque rien. Simplement, ils composent une partie de mon tsundoku.

En japonais, ce mot, tsundoku (積ん読), «désigne l'accumulation, sous forme de piles, de livres qui ne sont jamais lus». Il s'agit autant d'un jeu de construction que d'une paresse de lecture. D'un naturel paresseux, bâtisseur de procrastinations, permettez-moi de tricher un peu avec ce mot et de voir dans le tsundoku l'accumulation de livres non lus, en vrac, plus qu'en piles. Neufs, d'occasion. Les puristes me le reprocheront et auront raison. Peu importe.

Mes livres non lus, tsundoku bordélique

En ce moment, nous contemplons tous et toutes plus ou moins notre tsundoku. On songe aussi (mais est-ce possible?) à le faire diminuer. À l'inverse des puristes qui peuvent à loisir peaufiner leurs piles.

Tout le monde a des livres non lus. Certains sont sagement classés dans une bibliothèque, où ils sommeillent sous une fine –et parfois tenace– pellicule de poussière. Leur sort est incertain. Plusieurs, à peine achetés ou reçus, étaient aussitôt voués à l'abandon. D'autres ont été plusieurs fois approchés, frôlés, feuilletés. Peut-être même commencés mais oubliés, rétifs, venus trop tôt ou trop tard dans notre vie. Un livre est une rencontre. Certaines virent au coup de foudre, d'autres n'ont jamais lieu.

Il est rare qu'on oublie la rencontre avec un livre. Le jour et le lieu où il a été acquis, même de manière floue, sont imprimés en nous. S'il a été offert, on revoit l'anniversaire, la fête ou bien le cadeau inattendu, celui qui ignore les conventions et les calendriers. «Tiens, j'ai pensé que ce livre pourrait te plaire.»

On ne vole pas un livre, même si on ne le rend jamais

Parfois, le livre a été trouvé. Ou bien emprunté, et jamais rendu. On ne se dit pas qu'il s'agit d'un livre volé. On se promet de le rendre et on sait qu'on le gardera, alors même qu'on ne le lira jamais. Le livre est à la fois extraordinairement banal, d'occasion sa valeur est nulle, et extraordinairement important. D'où vient qu'on peut le voler sans crainte ni remords? Il faudrait un mot japonais pour désigner ce petit larcin qui suscite notre indulgence.

Je regarde mon tsundoku et crains qu'il ne diminue jamais. Il risque même de croître.

Comment peut-on oublier des livres dans sa bibliothèque? Pourquoi s'autorise-t-on des promesses de lecture qu'on ne tiendra pas? Nombre d'entre eux pourtant, les ouvrages du moment, les essais, les livres politiques, ont une date de péremption, à l'instar de banals produits alimentaires. D'où vient qu'on s'interdit de les jeter à la poubelle?

L'injustice des livres non lus

Ces livres qu'on n'a pas lus et qu'on ne lira jamais se trimballent, d'un déménagement à l'autre, dans des cartons. Au gré des classements, variables, ils voisinent avec d'autres congénères, tout aussi peu lus ou, inversement, lus, relus, cornés, chiffonnés, jaunis. Existe-t-il dans mon tsundoku (bordélique, rappelons-le) des jalousies?

Non, mais il s'y trouve des injustices. Nombreuses.

Le confinement est le moment idéal pour bâtir un tsundoku. Le ranger, l'ordonner. Ce serait, aussi, commencer à le regarder en face. Réparer des injustices, accumulées depuis des années, peut-être même des décennies. Car l'on hérite aussi de livres, que l'on garde sans trop savoir pourquoi.

Chez moi, le foutoir qu'est mon tsundoku est un mystère que je n'aime pas trop déchiffrer. Ces livres négligés sont un miroir de mes faiblesses. Et elles sont nombreuses!

Les livres non lus nous renvoient à nos faiblesses

Une pagination trop importante nous rappelle une paresse coupable. Ce livre est trop long, je n'ai pas le temps aujourd'hui. Autant le garder pour les vacances ou la retraite. Évidemment, on le sait, il ne sera jamais ouvert.

Un ami ou une libraire un jour nous a mis dans les mains un livre qu'on a pris mollement, sans conviction. Le désir de lecture était faible. L'affection des proches est parfois maladroite. À Noël, on reçoit un Goncourt acheté machinalement, qu'on prendra d'un sourire forcé. Parfois, triste redondance, on reçoit deux fois le même livre qu'on ne désirait pas. Il y a dans les tsundoku des répétitions. C'est au moins une preuve de constance.

J'ai deux ou trois livres en double, que je voulais offrir.

Certains sont écrits dans une autre langue. La paresse encore me les a fait oublier. Je les regarde souvent pourtant.

Certains livres nous mettent face à nos failles. Non qu'ils soient trop ardus ou peu intéressants; simplement, ils ne sont pas faits pour le lecteur ou la lectrice que nous sommes et nous échappent. On peut essayer de tricher et s'échiner à déchiffrer un roman trop ardu, s'intéresser à la philosophie, la poésie, l'économie, les sciences... Ils nous sont étrangers, indéchiffrables. Ils sont comme la dernière marche d'un podium que nous avons sottement établi et sur laquelle nous ne parvenons pas à nous hisser.

Les livres non lus nous préparent des regrets

Inversement, il y a aussi les livres qu'on méprise, romans trop faciles, recettes miracles, éditions médiocres, sujets passés de mode... Un tsundoku reflète aussi le temps qui passe.

Le plus souvent, il y a des livres aux promesses non tenues.

S'y trouvent aussi des ouvrages aux couvertures fanées. Qui eurent, le livre est aussi un objet, leur moment de beauté avant que la mode change et avec elle les couvertures. Nous en oublions le texte, car l'aspect seul nous paraît poussiéreux. Sous une couverture plus pimpante, peut-être en dévorerions-nous les pages. Est-il plus bête injustice que celle-ci?

Et puis, je n'exclus pas que ce soit les plus nombreux, un tsundoku regorge de livres dont on ne sait pas trop pourquoi ils n'ont pas été lus. Ni même pourquoi ils sont là. Quel chemin ont-ils parcouru avant de s'étioler dans une armoire où ils ne font qu'occuper tranquillement leur place? Inutiles? Je ne crois pas qu'un livre soit jamais inutile. Il a la patience d'attendre un regard bienveillant. Il nous survivra peut-être, s'offrant (qui sait?) une deuxième vie de tsundoku chez nos enfants.

Profitons du confinement pour bâtir ou bouleverser nos tsundoku

Aimez ce mot, tsundoku, il n'est pas plus difficile à retenir que sudoku. Aimez ce mot et profitez de votre confinement pour l'apprivoiser. Si vous aimez les Lego, construisez vos piles. Ou bien, comme moi, répandez vos livres non lus en tsundoku disparates, foutraques, à la française quoi. Avec le confinement, on a le temps de réduire les piles d'un, deux, dix ou cent livres. Peu importe. Votre tsundoku doit sortir de sa torpeur et vivre ces jours de confinement avec vous.

Dans mon tsundoku, j'ai trouvé:

– Une collection de livres d'histoire (Archives Julliard), récupérés dans les poubelles de Gibert Jeune. Leur couverture est défraîchie. Je suis certain que leur lecture me passionnerait.

– Quelques trucs écrits par Jean d'Ormesson, trouvés aussi dans la rue et dont je sais d'expérience qu'il s'agit d'un verbiage de peu d'intérêt.

– Quelques livres riches en photos de l'épopée de l'équipe de foot de Saint-Étienne, achetés un euro symbolique dans une brocante, pour un ami stéphanois, qui n'est jamais venu les chercher.

– Ulysse de James Joyce que je crains de ne jamais ouvrir, sa seule réputation d'ouvrage indéchiffrable m'ayant à jamais tétanisé, en dépit de propos rassurants.

Les Buddenbrook de Thomas Mann, auteur que j'adore mais livre dont je ne sais pourquoi j'estime qu'il est moins bon que les autres. Ne me jugez pas.

– Quelques Balzac, car on n'a pas assez d'une vie pour lire tout Balzac.

L'impasse de Jospin donc et Le sens caché de vos gestes. Du diable si je sais comment ces livres sont arrivés chez moi.

Critique de la raison pure. Indéchiffrable pour moi. Rien que le titre me le ferait mettre tout en haut d'un vrai tsundoku.

Le Quart Livre de Rabelais, en VO donc illisible.

– Un ouvrage savant sur la Guerre de Cent ans. Je le lirai un jour. Un jour...

Vous pouvez disqualifier mon tsundoku car il n'est pas empilé. Dire avec dédain qu'il s'agit simplement de rebuts de bibliothèque. C'est exact. Mais le vôtre est-il mieux ordonné?

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