Parents & enfants

Comment les profs de maternelle continuent à s'occuper de vos enfants

Temps de lecture : 5 min

Le télétravail se révèle particulièrement difficile pour les enseignant·es de petite et moyenne sections, des niveaux non inclus dans le dispositif de continuité pédagogique.

«La meilleure réponse consiste à se soutenir et à partager nos ressources pour ne pas se retrouver seuls.» | Kristin Brown via Unsplash
«La meilleure réponse consiste à se soutenir et à partager nos ressources pour ne pas se retrouver seuls.» | Kristin Brown via Unsplash

«Cette mesure, nous y sommes préparés», se targuait le ministre de l'Éducation Jean-Michel Blanquer après l'annonce par Emmanuel Macron de la fermeture de l'ensemble des établissements scolaires, à partir du lundi 16 mars, pour ralentir la propagation du Covid-19.

L'affirmation a pourtant rapidement été démentie par les profs et contredite par les bugs de la plateforme du Centre national d'enseignement à distance (CNED), baptisée «Ma classe à la maison».

Les enseignant·es contournent ces difficultés en envoyant à leurs élèves des cours, exercices, conseils de lectures et de contenus numériques par mail ou en passant par Google Drive, voire par des logiciels comme Discord.

La situation s'avère encore plus complexe pour les classes de petite et moyenne sections, qui ne sont pas incluses dans le dispositif de continuité pédagogique et dont le programme consiste surtout en des manipulations et des activités.

Aucune consigne

La priorité actuelle du ministère et des rectorats concernant la mise en place de l'accueil des enfants des personnels soignants, il revient aux professeur·es de faire preuve d'imagination.

Ce cas de figure inédit contraint souvent le corps enseignant à chercher par lui-même les ressources les plus adaptées pour maintenir le lien avec les enfants, et à trouver un équilibre entre d'une part la poursuite du programme et de l'autre la liberté et les moyens d'action limités des parents.

Enseignante en petite et moyenne sections dans le Loiret, Mélanie* se sent un brin abandonnée. «Nous n'avons absolument pas reçu de consignes. Seules quelques informations ont été relayées par notre chef d'établissement, mais ça restait assez vague et la continuité pédagogique n'était pas abordée pour ces niveaux», regrette celle qui ne compte pas pour autant rompre le contact avec ses vingt-deux élèves.

«Les activités que je vais réaliser en vingt minutes peuvent prendre une heure et demie aux parents.»
Leïla, enseignante à Argenteuil

«Avec ma collègue des mêmes classes, nous avons décidé d'organiser ce suivi via la plateforme Classroom, que nous utilisons déjà depuis le début de l'année, rapporte Mélanie. Tous les jours, je poste un défi et les élèves doivent me renvoyer des photos. J'ai aussi adressé aux parents un programme pour la semaine, sur lequel je propose trois à quatre activités par jour.»

Pédagogie avec les parents

Mélanie s'est par ailleurs «greffé le téléphone à la main», essayant de répondre aux questions de chaque parent d'élève. «Je me dis que plus je suis réactive, plus ils continueront à l'être de leur côté», résume cette professeure qui estime que plus de trois quarts des mères et pères se montraient déjà, au troisième jour d'école à distance, très investis.

Les responsables de ces classes doivent faire preuve à la fois de pédagogie et de compréhension avec les parents, désormais chargés d'assurer le lien entre les profs et leurs jeunes élèves.

«En temps normal, nous utilisons beaucoup de matériel et surtout, nous sommes formés à l'accueil des petits, avance de son côté Leïla*. Les activités que je vais réaliser en vingt minutes peuvent prendre une heure et demie aux parents, d'autant que certains d'entre eux s'avèrent trop loin des conceptions de l'école pour digérer ce qu'on leur demande.»

L'enseignante, qui exerce à Argenteuil, doit en outre tenir compte du fait que parmi ses dix-huit élèves de petite section, deux n'ont pas accès à internet –sans oublier non plus qu'une bonne moitié ne possède ni ordinateur, ni imprimante. Elle a donc, toujours d'elle-même, pris la décision d'appeler leurs parents quotidiennement, pour leur soumettre diverses pistes pour occuper leurs enfants.

Partage des ressources

Heureusement, relativise Leïla, le programme des deux premiers niveaux de maternelle passe davantage par la manipulation, et certaines propositions –comme la plantation de graines de lentilles, la recette de la pâte à modeler ou l'écoute d'histoires en ligne– nécessitent peu de matériel.

«L'écueil à éviter, ce serait de faire écrire ou apprendre des choses très scolaires aux plus jeunes. D'où l'importance pour les enseignants de demeurer très présents au sein d'une famille», rappelle Hervé*, directeur d'une école maternelle parisienne, où plusieurs idées d'ateliers ont là aussi été recensées et envoyées aux familles.

Bien qu'émettant des doutes sur l'efficacité de ce système D dans le temps, il affirme que «la meilleure réponse consiste à se soutenir et à partager nos ressources pour ne pas se retrouver seuls».

C'est ce qu'a anticipé la modératrice d'un groupe Facebook comptant quelque 26·500 professeur·es de maternelle, en publiant dès la mi-mars deux documents présentant activités et jeux à faire avec les enfants scolarisés dans ces classes.

«L'écueil à éviter, ce serait de faire écrire ou apprendre des choses très scolaires aux plus jeunes.»
Hervé, directeur d'une école maternelle à Paris

«Il y a énormément d'enseignants à la recherche désespérée de ce qu'ils peuvent proposer aux parents», observe cette prof des Hauts-de-France, qui a reçu des consignes pour le dispositif «Ma classe à la maison» mais rien pour ses élèves de petite et moyenne sections.

Elle leur a toutefois adressé, dès le 19 mars, des vidéos communes pour les activités collectives et d'autres plus personnalisées pour les ateliers habituellement réalisés en petits groupes –le tout via Dailymotion.

Engagement aléatoire

Ce type d'initiatives individuelles devraient se généraliser d'ici aux vacances de printemps. Dans l'académie de Paris, les enseignant·es de petite et moyenne sections ont d'ailleurs reçu le 17 mars un mail de la part de leur inspecteur ou inspectrice avec, enfin, des ressources élaborées par les conseillèr·es pédagogiques.

Un timide début d'accompagnement, selon la porte-parole du Syndicat des enseignants-UNSA Paris Pauline Laby-Le Clercq. «Certains enseignants sont à l'aise avec les outils numériques et y ont recours pour conserver le lien avec leurs élèves. D'autres sont un peu dépassés et ne peuvent rien faire, à part éventuellement appeler les parents. Mais je ne suis pas sûre que tous les collègues le fassent… C'est très variable», constate cette professeure remplaçante, se gardant bien de jeter la pierre à qui que ce soit en cette période de crise sanitaire.

«On fait confiance à la mobilisation des enseignants qui n'ont pas envie de laisser les enfants de leur classe dans la nature, sans contact, pendant plusieurs semaines. Après, l'idée, c'est que nous puissions leur apporter le plus d'outils pédagogiques possible pour les aider à rester en lien avec leurs élèves», indique pour sa part le service de communication du ministère de l'Éducation, avant d'admettre que «pour l'instant, il est vrai que nous sommes seulement en mesure de proposer le contenu du CNED, qui commence à partir de la grande section de maternelle».

Bien loin de la préparation affichée par Jean-Michel Blanquer, on nous assure par ailleurs que «la consigne qui a été très clairement donnée, c'est que tous les personnels encadrants soient le plus possible en contact avec les établissements scolaires, pour vérifier quels sont les besoins et voir effectivement quelles propositions on peut leur faire».

Garde des enfants

Une difficulté supplémentaire, pointe la syndicaliste Pauline Laby-Le Clercq, consiste à concilier ce nouveau poste en télétravail et la garde des enfants, pour laquelle «la parité n'est pas forcément respectée» –ce qui touche particulièrement ces professionnel·les, puisque plus de huit profs de maternelle et primaire sur dix sont des femmes, et jusqu'à neuf sur dix dans les établissements privés.

«Il faut le temps de trouver son rythme, ce n'est pas si évident que ça», reconnaît Mélanie, l'enseignante du Loiret. Confinée avec ses deux enfants scolarisés en CP et 6e, dont le plus jeune est atteint d'un trouble de déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), elle passe une bonne partie de sa journée à leur aménager des plages de travail et de récréation, puis «travaille énormément sur [son] temps de soirée, quand ils sont couchés».

La professeure n'oublie pas pour autant de se projeter, avec philosophie, sur l'après-coronavirus: «Je prépare un petit book souvenir avec les photos que mes élèves m'envoient pour laisser une trace, car ce n'est pas anodin ce que l'on est en train de vivre.»

* Certains prénoms ont été changés ou écrits sans le nom de famille, par respect du devoir de réserve.

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